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CHAPITRE IV

De toutes les formes du capital, après celles du capital-monnaie, sur lequel Proudhon déclarait vouloir uniquement porter tous ses coups, la plus attaquée a été le capital-machine. Plus d'un homme d'État, plus d'un publiciste, plus d'un fabricant, ont cédé au préjugé populaire et autorisé en quelque sorte les violences de la multitude.

C'est cependant du peuple qu'est sortie cette saine appréciation, cette appréciation spirituelle et juste : Tout ce qui est au delà des dents et des ongles est une machine. Et c'était un tisserand à la main, réduit à la détresse par les métiers mécaniques, qui, malgré ses souffrances, reconnaissait ainsi le progrès!

Rôle important des machines. — Enlevez à l'homme tous les organes supplémentaires qu'il a su se donner, enlevez-lui tout ce qui est au delà des dents et des ongles, quelle faiblesse et quelle misère ! Demandez maintenant au puissant roi de la création d'enfoncer seulement un clou ! Il aura bientôt la main ensanglantée, s'il n'a à sa disposition que son poing, et le clou ne sera pas enfoncé.

Cette simple considération tranche d'une manière décisive la question ; car entre un outil et une machine proprement dite, il n'y a qu'une différence de degré : un outil, c'est une machine plus ou moins simple; une machine, c'est un outil plus ou moins compliqué. Ce qui est vrai de l'un est vrai de l'autre. Il serait étrange que l'humanité bénît l'invention de la scie, et qu'elle eût à maudire les scieries mécaniques.

Il serait étrange que la charrue, ce symbole de la paix et de la fécondité, fût regardée comme un inappréciable bienfait, et que la locomobile, qui commence à renouveler l'agriculture, ne méritât que des imprécations.

Il serait étrange que les hommes fussent reconnaissants à Pascal de la brouette, qui rend plus facile le transport d'un fardeau, et qu'ils dussent mettre au pilori Stephenson, qui a rendu possibles ces immenses trains de marchandises que la vapeur emporte.

11 serait étrange qu'on approuvât le marteau, et qu'on voulût proscrire le mouton à vapeur, pilon merveilleux, si puissant, qu'il forge des arbres de 10,000 kilogrammes; si précis, qu'on lui fait boucher une bouteille.

Définition. — Qu'est-ce qu'une machine? Il ne faut pas, devant leurs merveilleux résultats, leur attribuer des vertus imaginaires. Une machine, c'est un simple intermédiaire, inerte, entre le moteur et la résistance; elle ne crée ni force ni mouvement; elle détruit au contraire une partie de la force motrice, à cause des frottements, à cause de l'inertie de la matière. Mais elle nous permet d'obtenir les plus grands effets en transformant la force en vitesse, ou la vitesse en force ; elle donne le moyen de substituer à l'action directe de l'homme celle des animaux ou des moteurs inanimés. La roue hydraulique, le moulin à vent, la machine à vapeur, ont fait agir à notre profit d'immenses forces répandues dans ia nature.

Les effets économiques des machines sont toujours et partout les mêmes : produire plus, produire mieux, produire plus vite, produire à meilleur marché; quelques souffrances partielles et momentanées ne peuvent pas contre-balancer un bien universel et permanent.

Effets des machines sur le travail des ouvriers. — Mais les machines, dit-on, enlèvent du travail aux ouvriers. Si une machine, sous la direction d'un seul ouvrier, fait la besogne de 1 0 personnes, n'est-ce pas 9 malheureux qu'elle jette inhumainement sur le pavé ? Les faits répondent avec éloquence. En 1769, lors de l'invention ou du perfectionnement de la filature mécanique par Arkwright, il n'y avait en Angleterre que 7,900 personnes occupées à la fabrication des étoffes; en 1787, il y en avait 352,000! c'était une augmentation de 4,400 pour 100. En 1833, le nombre s'élevait à 487,000, sans compter toutes les industries latérales (impression des étoffes, fabrication des tulles et broderies, bonneterie, etc., mécaniciens, maçons, menuisiers, etc.) que le génie d' Arkwright a suscitées ou développées !

Bastiat, le charmant auteur de Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, a mieux encore réfuté l'objection : « Une machine nouvelle ne met en disponibilité un certain nombre de bras qu'en mettant aussi, et forcément, en disponibilité la rémunération qui les salarie. Ces bras et cette rémunération se combinent pour produire ce qu'il était impossible de produire avant l'invention ; d'où il suit qu'elle donne pour résultat définitif un accroissement de satisfactions à travail égal. »

Leurs effets sur l'intelligence des ouvriers. — On a dit encore que les machines abrutissaient l'ouvrier, que l'industrie sacrifiait les producteurs aux produits. La réponse est aussi simple que solide : Notre époque est vraiment l'âge d'or de la mécanique, et jamais on n'a vu les populations plus avides de s'instruire. Pourquoi, d'ailleurs, les machines dégraderaient-elles l'homme, qu'elles délivrent de la peine matérielle, de la besogne écrasante ou malsaine? L'immense progrès matériel accompli, par exemple, dans l'industrie du blanc de céruse, dans le nettoyage des chiffons, dans le blanchiment au chlore gazeux de la pâte destinée à devenir papier, dans la torréfaction, le séchage, le râpage du tabac, dans le soufflage des boyaux, dans la préparation des cuirs, dans le sciage du bois, dans la préparation des engrais artificiels, dans le battage de la laine, etc., cet immense progrès matériel, si favorable à la santé de l'ouvrier, n'a pas pu amener sa dégradation intellectuelle et morale. Ce n'est pas parce qu'il est moins fatigué, moins sali, moins empoisonné, qu'il deviendrait hébété !

Souffrances momentanées produites par l'introduction

brusque des machines. — Est-ce à dire que les machines n'occasionnent pas quelques souffrances trop réelles? Non, ce grand progrès du travail mécanique ne s'achète pas sans douleur, au moins momentanément , quand il se réalise sans transition, brusquement et sur une grande échelle. Des ouvriers se voient subitement privés de leur travail par une machine qui les remplace. Sans doute, ils ne tarderont pas à trouver un nouvel emploi, meilleur, plus lucratif, de leur activité; mais s'ils vivent au jour le jour, s'il n'ont pas d'avances, toute interruption est pour eux la misère et la souffrance. Le développement inouï de l'industrie cotonnière en France, à la fin du dernier siècle, a infligé une crise très-douloureuse aux fileurs de l'Inde et aux tisseurs anglais. La belle invention de Philippe de Girard, la filature mécanique du lin, a condamné tout d'abord à un dénûment cruel les fileuses de la Bretagne et surtout de la Flandre.

Fort heureusement, par sa nature même, ce progrès est forcément lent et partiel. Il est bien rare qu'il puisse être général et subit dans tous les ateliers et dans toutes les industries à la fois ; les machines nouvelles sont coûteuses, et il faut immobiliser de gros capitaux* pour les substituer aux instruments vieillis de la génération précédente. Or ce ne sont pas là des opérations qu'on fasse à la légère : les capitalistes ne sont pas pressés de se ruiner par d'imprudentes nouveautés. Quand ils sont sûrs du résultat, même alors ils retardent le plus possible, à cause de la grandeur des dépenses que réclame le changement de tout un outillage.

Remèdes à ces souffrances. — Mais enfin, puisqu'il y a toujours une perturbation passagère, un malaise, des souffrances, l'intérêt social et l'humanité se réunissent pour chercher quels remèdes peuvent les soulager, les guérir ou, peut-être même, les éviter. Tout d'abord ne cherchons rien en dehors de la justice, de la liberté et de la responsabilité ; ne demandons pas, avec les communistes et les socialistes, que l'État s'empare des machines pour en régler l'emploi. Les vrais remèdes, c'est, avant la crise, la prévoyance de l'individu et celle de la société; c'est, pendant la crise, le travail; c'est enfin l'instruction professionnelle et la connaissance des principes de l'économie politique.

Si la prévoyance individuelle était plus développée chez l'ouvrier, il songerait à se garder contre ces coups du sort en se ménageant des ressources pour les mauvais jours. Les corps d'atelier ont aussi leur mission à remplir : ils peuvent, par les forces de l'association, se ménager d'avance des moyens plus efficaces de rendre moins douloureux des changements dont tous finissent par profiter ; ils peuvent, par une meilleure instruction, se tenir en éveil sur les procédés nouveaux qui tendent à s'introduire , et, plusieurs années d'avance, ils pourraient aviser aux événements qui aujourd'hui les frappent à l'improviste à cause de leur ignorance. La société, à son tour, est tenue à être prévoyante : c'est une question de sécurité et , par conséquent , un devoir impérieux de ne pas attendre que le mal sévisse pour se demander, dans le trouble, quel remède il réclame. Il est facile de réserver pour ces moments difficiles des travaux utiles.

En résumé, les machines se défendent au nom du droit d'invention, au nom du respect de la liberté et de la propriété, au nom de l'intérêt général de l'humanité, au nom, tout particulièrement, de l'intérêt des classes ouvrières. Que l'on pense en effet à l'esclavage antique. Si cet infâme abus de la force ne souille plus notre époque, à quoi le devons-nous? à ce qui a pris la place de l'esclave. Aristote sentait vaguement le rapport intime qui unit ces deux choses si étrangères au premier abord, quand il émettait cette pensée profonde : « Si le ciseau et la navette pouvaient marcher seuls, l'esclavage ne serait plus nécessaire. » Eh bien, la mécanique a réalisé les principes et la conclusion du philosophe.

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