CHAPITRE Y
L'homme est tout entier, corps, esprit et cœur, dans tout phénomène de production. Plus chacun de ces éléments y figure, plus le résultat est fructueux. Placez à tous les degrés de la hiérarchie industrielle l'instruction et la moralité, plus évidemment le travail atteindra son but : la satisfaction harmonique de nos besoins.
Comparaison des ouvriers européens à ce double point de vue. — Un habile industriel de Zurich, M. Escher, dans la déposition qu'il fit en 1841 devant les commissaires de la loi des pauvres en Angleterre, a consigné les importants résultats d'une vaste et longue expérience : « Envisagés seulement comme hommes de métier, les Anglais méritent décidément la préférence ; ils sont ce qu'on appelle des spécialités; mais comme ouvriers en général, envisagés sous le rapport de l'utilité qu'on peut en retirer en diverses circonstances et de la bonté du caractère, de la douceur des mœurs, je préfère à tous égards les Suisses et les Saxons, ces derniers surtout, parce qu'ils ont généralement reçu une bonne éducation, qui a étendu leurs capacités au delà de la sphère des tra- j vaux spéciaux, et les a rendus propres à embrasser, après une courte préparation, toute espèce de métier. Si j'emploie un ouvrier anglais à l'érection d'une machine à vapeur, il comprendra parfaitement ee travail, mais rien de plus ; il sera tellement identifié à sa machine, que je ne pourrais en tirer comparativement aucune aide utile pour tout autre travail mécanique étranger à son occupation habituelle. Grâce à son éducation supérieure, placé dans des circonstances analogues, l'ouvrier suisse ou saxon ne tarde pas à le dépasser : il devient contre-maître ou surveillant; alors que l'Anglais demeure simple travailleur...
« Incontestablement les ouvriers qui ont reçu une éducation convenable se distinguent aussi à tous égards par leur excellente conduite. Ils sont sobres... Rangés et économes pour eux-mêmes, ils étendent cet esprit d'ordre et d'économie aux affaires de leurs patrons ; leur probité est au-dessus de tout éloge.
« Les effets du défaut d'éducation se font surtout remarquer chez les Italiens, qui, malgré l'avantage d'une capacité naturelle supérieure, restent au dernier rang parmi les ouvriers. Ils comprennent aisément et promptement, et sont capables d'exécuter quelque ouvrage que ce soit après l'avoir vu faire seulement quelquefois; mais leur esprit, par suite sans doute de l'absence de l'instruction, manque tout à fait de logique : ils sont incapables de toute combinaison systématique... Si vous mettez plusieurs Italiens à une même besogne, tout tombe dans la confusion... Quelques années après l'introduction de la filature de coton à la mécanique à Naples, en 4 830, les fileurs napolitains produisaient journellement une quantité égale à celle des meilleurs fileurs anglais , et cependant, jusqu'à ce jour, aucun de ces ouvriers n'a été jugé assez capable pour qu'on lui confiât la surveillance d'un atelier ; les places de contre-maîtres sont toutes remplies par des ouvriers du Nord... Individuellement je regarde les Napolitains comme les meilleurs maçons de l'Europe; mais, lorsqu'ils sont employés en nombre et réunis en masse, l'absence de ce que j'appelle arrangement logique se fait bientôt remarquer, et j'ai été constamment obligé d'employer, en qualité de surveillants, des septentrionaux, tels que des Suisses et des Allemands, qui, bien qu'inférieurs en habileté, étaient à même, par leur éducation, de diriger et de contrôler les travaux d'une manière prévoyante et systématique...
« Dans l'état actuel des manufactures, alors que le travail principal s'opère à l'aide de machines, et que le travail matériel de l'homme, l'emploi de la force' brute, diminuent incessamment, la supériorité mentale, l'esprit systématique, l'ordre, la ponctualité et la bonne conduite, qualités que l'éducation seule peut donner et développer, deviennent chaque jour plus essentielles et plus importantes. Aujourd'hui il n'y a guère de fabricant éclairé qui ne soit convaincu que le progrès rationnel de l'industrie est inséparable de la diffusion de l'éducation dans la classe ouvrière, et que les ateliers qui renferment le plus grand nombre d'ouvriers instruits et moraux sont aussi ceux qui produisent le plus d'ouvrage et qui donnent les meilleurs produits avec le plus de bénéfice. »
Importance de l'enseignement professionnel. — C'est grâce à lui que la production deviendra plus abondante, meilleure, plus économique : c'est donc une nécessité publique, un intérêt social de première importance.
Enseignement agricole. — Dans cet enseignement professionnel, le premier rang revient à l'agriculture. L'instruction agricole est le véritable enseignement primaire de la France, et cependant c'est à peine si elle commence à être donnée. L'Institut agronomique de Paris (1878), les écoles régionales de Grignon (Seine-et-Oise), de Grand -Jouan (Loire-Inférieure), de Ja Saulsaie (Ain), les 50 fermes- écoles fondées en 4848 peuvent former des agriculteurs expérimentés, des propriétaires capables de diriger l'exploitation de leurs domaines. Mais où est l'école de l'ouvrier agricole? Hâtons-nous de rendre justice aux efforts sérieux de M. le ministre de l'instruction publique depuis 1856. A cette époque, il n'y avait en France que 12 écoles normales primaires ayant un champ d'une étendue suffisante; en 1867, il y en a 44 possédant 48 hectares. Les premiers principes d'agriculture ou de jardinage sont donnés dans 5,572 écoles primaires. On pourrait beaucoup plus, puisqu'il y a en France 44,494 écoles , dont 26,220 avec jardin.
Enseignement industriel. — L'enseignement industriel ne le cède pas en importance pour le pays en général, et surtout pour les villes manufacturières, qui doivent à l'industrie leur prospérité. Cet enseignement importe à tous, à l'industrie nationale mise en demeure, par la libre concurrence des nations, de dépenser plus de force et plus d'intelligence; au capitaliste, qui ne place plus alors ses fonds à l'aventure, qui peut juger les hommes auxquels il confie son argent ; au directeur de l'usine, pour qui l'instruction professionnelle , outre qu'elle est une condition de bonne direction et de succès, est indispensable pour son autorité et sa dignité : l'ouvrier respecte la science et le travail; il conçoit au contraire les plus mauvais, les plus dangereux sentiments pour l'ignorant enrichi, et il se croit indignement exploité; enfin à l'ouvrier lui-même, qui n'est plus sans cela qu'une force mécanique : attaché servilement à un travail, il demeure incapable de passer à un autre, en cas de chômage ou de crise.
Le Conservatoire des arts et métiers, l'Éco!e centrale des arts et manufactures , l'École des mineurs de Saint-Étienne, forment des ingénieurs civils, des chefs de fabriques, des directeurs d'usines et d'exploitations. Les écoles des arts et métiers de Chàlons, Angers et Aix, l'école des maîtres ouvriers mineurs d'Alais, forment des chefs d'atelier et des contre-maîtres ; mais combien y a-t-il en France d'écoles pareilles à celles de Lyon pour recevoir gratuitement, comme à Lamartinière, les enfants de dix à quatorze ans et les préparer à l'industrie du pays ? L'école primaire jusqu'à douze ans, voilà tout ce qu'il y a pour l'enfant du peuple.
Que sait-il alors? quelques éléments qu'il oublie le plus souvent; car, dès son entrée à la manufacture, à douze ans, le voilà sans maîtres , sans guides. Cesser l'instruction à douze ans, c'est vraiment dérisoire; mais comment la prolonger si la journée est prise entièrement par le travail?
Système des relais pour concilier le travail industriel et l'instruction du jeune ouvrier. — 11 n'y a qu'un moyen de ménager les forces physiques de l'enfant et de combiner le travail industriel avec le développement intellectuel : c'est le système des relais, partageant les enfants, au moins jusqu'à quinze ans, en deux troupes, dont l'une travaille six heures le matin, l'autre les six autres heures de la journée. L'expérience en a été faite d'une façon très-concluante en Angleterre.
L'instruction des ouvriers réclame des cours d'adultes, des cours complémentaires pour réparer les lacunes ou l'absence de l'instruction primaire, puis des cours spéciaux plus avancés; particulièrement des écoles du dimanche, comme celles qui depuis plus de soixante -dix ans produisent de si excellents résultats à Munich; enfin des bibliothèques populaires, rendues plus accessibles, plus agréables, plus fructueuses par des lectures à haute voix.
Importance de l'enseignement populaire de l'économie
politique. — A l'instruction professionnelle, il importe au plus haut degré que l'on adjoigne la connaissance des principes élémentaires de l'économie industrielle et commerciale. « Supposez en effet que cette connaissance de l'économie n'existe presque à aucun degré dans une population, qu'arrivera-t-il? C'est une expérience qui n'est plus à faire; tout un peuple ignorant les lois naturelles qui régissent le travail et la richesse , et ne se doutant pas même que de telles lois existent, viendra à mettre son salut dans les révolutions entreprises au nom des idées de rénovation les plus chimériques. Aujourd'hui il battra des mains à un charlatan ou à un fou qui veut l'enrichir avec une liasse de papiers sur lesquels on aura écrit que c'est de la monnaie ; demain il invoquera force prohibitions contre l'étranger au risque de s'affamer lui-même et de tout payer plus cher. Ici, il brûlera en place publique la machine qui allait lui donner un nouveau produit à bon marché, et qui devait forcer l'entrepreneur de l'industrie à employer demain dix fois plus d'ouvriers qu'auparavant; ailleurs, il courra sus aux accapareurs, c'est-à-dire aux commerçants en grains qui, répandant la denrée sur une surface étendue, nivellent partout les prix et empêchent les horreurs de la famine de se produire, non loin d'une récolte surabondante qui aurait ruiné l'agriculteur par l'avilissement des prix. Une autre fois, il demandera des lois de maximum; ou, convaincu de l'hostilité radicale du travail et du capital, il réclamera impérieusement des augmentations de salaire par l'intervention abusive de la force ou de la loi ; il se fera l'adepte de systèmes d'organisation du travail dont il serait la première victime ; il exigera des taxes des pauvres qui pèseraient de tout leur poids sur l'ouvrier laborieux; il mettra, en un mot, tout l'acharnement de l'ignorance présomptueuse, livrée à ses propres illusions et abandonnée comme une proie aux faiseurs d'expériences sociales, à se nuire à lui-même et à battre en brèche l'édifice du bien-être qui commençait péniblement à s'élever. » (Baudrillart, Rapports de la morale et de l'économie politique.)
Nécessité et utilité de réduire le temps du travail. — Mais pour suivre des cours, pour fréquenter une bibliothèque ou, ce qui vaut mieux, lire chez soi en famille, il faut avoir le temps. L'hygiène et la morale, autant que l'intérêt de l'industrie, réclament ici une urgente réforme, la diminution du
travail manufacturier. Les machines ont pris la peine matérielle pour elles, c'est vrai ; mais il reste maintenant la continuité de l'effort. L'ouvrier d'une filature ou d'un tissage, par exemple, est douze heures debout, dans une atmosphère généralement chaude et humide, dans un air nécessairement confiné ; cela vaut la peine d'y réfléchir au point de vue de l'hygiène, et c'est le plus petit côté de la question. La famille, en effet, que devient-elle avec une si longue journée de travail? Le père et la mère partent dès le point du jour; ils restent au moins quinze heures absents de leur domicile en comptant le temps des repas, l'aller et le retour; neuf heures, voilà ce qu'on leur accorde pour le repos si nécessaire après une sérieuse fatigue, pour la vie de famille, la direction des enfants, la culture de l'intelligence! Les enfants, que sont-ils devenus pendant la longue absence des parents? pour combien, lorsque l'école se ferme, n'est-ce pas le vagabondage qui commence? A Manchester, en 1858, 4,715 enfants furent signalés à la police comme perdus !
Rôle de la moralité dans la production. — Sans empiéter sur le domaine de la morale, l'économie industrielle et commerciale ne peut oublier la moralité parmi les conditions du travail. « Certaines vertus morales, dit avec beaucoup de justesse Bastiat, concourent très-directement à l'amélioration de notre condition, môme au point de vue exclusif des richesses, et, entre autres, l'ordre, la prévoyance, l'empire sur soi-même, l'économie... Réprimer ses appétits , gouverner ses passions , sacrifier le présent à l'avenir, se soumettre à une privation actuelle en vue d'un avantage supérieur mais éloigné, ce sont les conditions essentielles pour la formation des capitaux ; or les capitaux sont eux-mêmes la condition essentielle de tout travail un peu compliqué ou prolongé... Il suffit de jeter un regard autour de soi pour rester convaincu que toute» nos forces, toutes nos facultés, toutes nos vertus, concourent à l'avancement de l'homme et de la société.
« Par la même raison , il n'est aucun de nos vices qui ne soit une cause directe ou indirecte de misère. La paresse paralyse le nerf même de la production, l'effort; l'ignorance et l'erreur lui donnent une fausse direction; l'imprévoyance nous prépare des déceptions; l'abandon aux appétits du moment empêche l'accumulation ou la formation du capital ; la vanité nous conduit à consacrer nos efforts à des satisfactions factices, aux dépens de satisfactions réelles ; la violence, la ruse, provoquant des représailles, nous forcent à nous environner de précautions onéreuses et entraînent ainsi une grande déperdition de forces. » ( Harmonies économiq ues. )
La moralité est, à tous les degrés de l'échelle sociale, une des conditions les plus essentielles du travail. Elle est indispensable pour la formation et la conservation du capital ; elle est indispensable pour mettre le patron à la hauteur de sa position et de la responsabilité que la grande industrie fait peser sur lui ; elle est indispensable pour que l'ouvrier puisse travailler lui-même à l'amélioration de son sort.
Atteintes portées par la grande industrie à la moralité et à' la famille. — Le travail en commun a certes de grands avantages au point de vue de la production, grâce aux puissantes machines; même au point de vue de l'hygiène, il a réalisé d'incontestables progrès. La petite industrie était souvent bien inférieure à ces deux points de vue ; mais elle avait nécessairement de sérieux avantages pour la morale. Le mélange journalier des sexes dans les grands ateliers est le plus souvent un affligeant spectacle. Que devient le foyer domestique, que devient la vie de famille avec les longues journées de travail,
qui retiennent le mari et la femme à la manufacture , loin de leurs plus jeunes enfants? Il y a là, pour les industriels, un devoir sacré à remplir envers la société et envers des populations mal préparées, par leur manque d'éducation, à réagir contre une situation périlleuse. Ce devoir est, d'ailleurs, assez facile, grâce à cette intelligente affection qui honore le maître, améliore l'ouvrier et profite en définitive à tous deux. Si l'on ne peut partout, comme à Baccarat, faire une séparation complète entre les tailleurs et les tailleuses de cristal, ne peut-on, comme à Wesserling , arrêter chaque soir le travail des femmes un peu plus tôt que celui des hommes pour éviter la sortie en commun? S'il est malaisé d'imiter ces beaux ateliers déjeunes filles dont l'Amérique nous offre le modèle, serait-il bien difficile d'établir, comme à Munich, sous la surveillance des dames de la ville, des écoles pratiques du dimanche pour les jeunes ouvrières?
La moralité est la condition indispensable de l' amélioration du bien-être des classes ouvrières. — L'ouvrier a grand besoin de moralité ; en dehors de là, il n'y a qu'illusions dans toutes les panacées qu'on propose. Par exemple, augmentez les salaires, si l'épargne, la tempérance, la prévoyance ne régnent pas au foyer de l'ouvrier, vous aggravez en quelque sorte le mal, en lui fournissant des moyens nouveaux de satisfaction ; l'ouvrier a besoin de moralité, parce que la misère est surtout un mal moral ; l'ouvrier a besoin de moralité, surtout parce qu'il doit être lui-même l'instrument de sa propre régénération. C'est en ses mains qu'il faut remettre le soin de son salut ; mais que de qualités morales réclame une pareille mission !
Un grand progrès sera réalisé le jour où l'on sera généralement convaincu que s'occuper de l'instruction et de la moralité des producteurs, c'est à la fois une bonne action et un bon calcul.