MANUEL
Notre siècle a fait heureusement justice de cette espèce de dédain que la loi et l'opinion semblaient professer pour l'industrie et le commerce, qu'elles considéraient autrefois comme indignes de tout homme appartenant à l'aristocratie de la naissance ou de l'intelligence; mais les préjugés sociaux ont cela de funeste qu'ils laissent leur trace dans les mœurs, longtemps après qu'ils n'existent plus dans les lois. Aujourd'hui que le commerce et l'industrie sont devenus les deux grandes puissances de nos sociétés modernes, si personne ne les méprise plus, beaucoup s'en écartent encore par une sorte de tradition, et se précipitent aveuglément vers les fonctions publiques et les professions libérales, où les attendent parfois d'amères déceptions et d'inutiles regrets.
'Le commerçant lui-même, après avoir conquis laborieusement une fortune qui épargnerait à ses enfants les luttes et les privations qu'il a subies peut-être au début de sa carrière, semble rougir de la profession qui lui a donné la considération et la richesse; il rêve pour ses fils, en consultant trop souvent son amourpropre plutôt que leur aptitude, le barreau, l'armée, la diplomatie, l'administration ; et ce reste des préjugés d'un autre âge est la principale cause pour laquelle nous voyons, en France, si peu de ces grandes et anciennes maisons, où les pères lèguent à leurs fils, avec leur héritage, les traditions d'intelligence et de probité qui leur ont procuré la situation dont ils jouissent.
Nous voudrions, au début de cet ouvrage dédié aux commerçants, leur inspirer à tous, grands et petits, le respect de leur profession, qui joue dans l'économie sociale un rôle si important, et qui, bien comprise et honorablement pratiquée, ne le cède à aucune autre. Le commerçant, comme le savant, l'artiste ou le fonctionnaire, contribue pour sa part au bien-être et au progrès général. L'homm» civilisé qui a besoin de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se transporter d'un lieu à un autre, comme de penser, de sentir, et de vivre en paix et eu sûreté, leur doit à tous une part de reconnaissance; le bénéfice du commerçant aussi bien que le prix dont la société paye les talents de l'artiste, la science de l'ingénieur ou du professeur, et les services de l'administrateur, n'est que la rénumération légitime d'un travail dont quelques-uns se chargent pour l'épargner
à tous, et qui absorberait notre vie entière si chacun de nous était forcé de s'y livrer en particulier.
Mais pour que le commerçant soit respecté comme il a droit de l'être, il faut qu'il se respecte lui-même, qu'il connaisse et qu'il observe les devoirs de sa profession, aussi bien que les moyens d'y prospérer, et l'instruction est une des meilleures garanties de cette moralité intelligente, comme un des gages les plus certains du succès. Ce que le commerçant doit savoir et ce qu'il doit pratiquer dans les différentes phases de sa carrière, tel est donc le double objet de cette étude préliminaire.
Forcés de nous en tenir à des généralités, nous n'avons la prétention ni de tout dire, ni de tout prévoir, et nous laissons au bon sens et à l'expérience de chacun le soin d'appliquer à la variété infinie des cas particuliers les idées générales que nous ne pouvons que résumer.
Toute notre ambition sera satisfaite si nous réussissons à graver dans l'esprit de nos lecteurs quelques principes que nous croyons justes, et que nous considérons comme la base de la science pratique du commerce.