CHAPITRE I
l'écolier.
L'Instruction primaire. — Apprenti, ouvrier ou commis, et patron, tels sont les trois principaux degrés de la hiérarchie commerciale et industrielle. Mais il est une éducation plus générale qui doit précéder l'éducation pratique de l'apprentissage : c'est celle de l'école, vestibule indispensable du comptoir ou de l'atelier. Aujourd'hui que l'instruction primaire est accessible à tous et gratuite pour le pauvre, ce serait de la part des parents, quelle que soit leur situation, une coupable indifférence ou un déplorable calcul de refuser à leurs enfants les connaissances élémentaires que nul ne saurait négliger sans se condamner à végéter éternellement dans les classes les plus misérables et trop souvent les plus abjectes de la société.
La lecture, l'écriture, la grammaire, les principes du calcul, et, dans la plupari des professions industrielles, des notions de dessin linéaire, tel est, réduit à sa plus simple expression, le bagage que doit apporter dans la vie pratique tout apprenti qui veut se ménager quelques chances d'avenir. On a cité de prétendus exemples de négociants ou d'ouvriers enrichis, et qui ne savaient pas lire; mais de pareils faits, rares dans tous les temps, sont aujourd'hui devenus impossibles, grâce aux progrès de l'instruction générale et de la concurrence (jui en est la suite. Le temps passé à l'école est donc un capital placé à gros intérêts, et assez productif pour compenser largement les fruits équivoques d'un travail manuel impose prématurément à l'enfant aux dépens de sa santé et de don intelligence.
L'Enseignement classique. — Mais il esl inutile d'insister sur une wiiir aussi évidente et qui n'intéresse qu'indirectement nos lecteurs. Loin de méconnaître les bienfaits de l'instruction élémentaire, la plupart de* commerçants ou même des ouvriers la regardent avec raison comme insuffisante, et
n'hésitent pas à s'imposer les plus lourds sacrifices pour procurer a leurs enfants
<les connaissances plus solides et plus étendues. Rien assurément n'est plus noble et plus digne d'encouragement que cette ambition du père de famille, qui veut que son fils soit plus heureux, plus instruit, mieux armé que lui-même contre les difficultés de la vie ; mais, pour que ses vœux ne soient pas trompés, il faut qu'il se rende compte du but qu'il poursuit et de la route qui l'y conduira, et que les moyens soient d'accord avec la fin.
Beaucoup de commerçants, et nous ne parlons pas ici des plus riches, croient avoir assuré l'avenir de leurs fils quand ils les ont placés au collège ou au lycée, et qu'après huit ou neuf années d'études plus ou moins brillantes, ils ont réussi à en faire des bacheliers, si toutefois les ressources ou la patience ne leur manque pas avant ce terme lointain.
Personne n'apprécie plus que nous l'utilité des études classiques ; personne n'est plus disposé à croire que les années consacrées au culte de la science pure et de la haute littérature, en développant les facultés intellectuelles, n'enlèvent rien aux aptitudes commerciales : mais il faut que le jeune homme qui se destine au commerce, et qui veut parcourir tout le cercle de ces études, ait le temps d'attendre; il faut qu'il se résigne à n'aborder qu'à dix-huit ou dix-neuf ans l'apprentissage des affaires; il faut surtout que son jugement soit assez mûr, et son esprit assez supérieur aux préjugés vulgaires, pour qu'il ne se croie pas, du droit de son diplôme, au-dessus de sa profession et de ceux qui l'exercent, et pour qu'il daigne apprendre ce que le lycée ne pouvait ni ne devait lui enseigner.
Or, s'il est des bacheliers modestes, il est peu de commerçants qui puissent sans regret et sans préjudice sacrifier trois ou quatre années à des études purement théoriques, et qui ne les préparent pas d'une manière immédiate à leur profession. Dans le commerce plus que dans toute autre carrière, le temps est de l'argent.
Une autre considération non moins importante, c'est que les études classiques ne conviennent ni à tous les esprits, ni à tous les caractères : ce n'est pas un moule où l'on puisse jeter la première argile venue, et tel élève qui a perdu son temps au lycée, aurait peut-être déployé ailleurs autant de bonne volonté que d'intelligence, s'il eût été à sa place.
Le meilleur système d'éducation pour un futur commerçant, placé dans des conditions ordinaires, sera donc celui qui, tout en lui donnant les connaissances nécessaires à un homme bien élevé, présentera un caractère moins exclusivement théorique, et lui permettra d'aborder de bonne heure la pratique et les réalités de la vie.
L'Enseignement commercial (Enseignement secondaire spécial). — Ce système d'enseignement existe en Suisse et en Allemagne, sous le titre d'Écoles Réelles (Realschulen) ; en France, sous le nom assez mal choisi d'éducation professionnelle, ou mieux, d'enseignement secondaire spécial. Pour ne citer que des établissements qui ont fait leurs preuves, l'école Turgot, le collège Chaptal, l'école commerciale de Paris, l'école supérieure du commerce, ' destinée, comme son nom l'indique, à des jeunes gens plus âgés qui veulent compléter leurs études, les écoles de Marseille, du Havre, de Rordeaux, de Nantes, de Lyon, etc., ont donné des résultats faits pour encourager l'initiative publique ,ct privée, et pour propager un mouvement qui sera l'un des titres de notre siècle à la reconnaissance de la postérité.
Matières d'enseignement. — Le cours d'études commercial est généralement divisé en quatre ou cinq années, de manière à laisser les jeunes gens libres à seize ou dix-sept ans au plus tard.
Les matières d'enseignement sont presque partout celles des programmes officiels de 1'enseienement secondaire spécial, qui deviendront le type le plus rationnel des études industrielles et commerciales, lorsque l'expérience les aura consacres et leur aura donné leur forme définitive.
Ces programmes comprennent, outre les connaissances générales, telles que l'étude de la langue et de la littérature française, l'histoire, la géographie, etc., celles qui intéressent particulièrement le commerçant et l'industriel : " La calligraphie, indispensable aujourd'hui à tout employé de commerce;
Le dessin linéaire, qui trouve son application dans toutes les branches de
mLesTanques vivantes, anglais, allemand, espagnol, italien, dont le commerce en gros ne saurait plus se passer, et qui peuvent rendre d'immenses services même au commerce de détail; .
La comptabilité commerciale, avec des notions sur les changes, les monnaies
l™Vhfrtoire du commerce et la géographie commerciale, c'est-à-dire l'étude des productions, des voies et des lieux d'échanges, des usages commerciaux, etc., des principaux peuples du monde;
Les éléments du droit commercial; enfin, les applications usuelles des mathématiques de la mécanique, de la physique, de la chimie, de l'histoire naturelle, é^ude nécessaire, non-seulement pour le fabricant, mais pour le commerçant qui veut se rendre compte de ce qu'il achète, et des procédés par lesquels on peut constater les fraudes et les falsifications.
Tel est le système d'éducation qui nous semble le plus propre a faire du futur commerçant un homme à la fois éclairé et pratique, sans lui imposer des sacrifices exagérés, une perte de temps irréparable, et sans courir le risque de lui inspirer par des études trop aristocratiques le mépris de sa profession : telle est la meilleure préparation a l'éducation technique, c'est-à-dire à l'apprentissage • car il ne faut pas oublier que l'instruction scolaire aura toujours un caractère général, et voilà pourquoi nous regrettons qu'on ait appliqué parfois à l'ensemble des études commerciales ces mots d'instruction technique ou professionnelle qui ne conviennent qu'à des spécialités, comme l'école des Mineurs de Saint-Etienne, ou l'école d'horlogerie de Cluses. On aura beau faire : on ne sortira pas d'une école de commerce agriculteur, mécanicien ou négociant en denrées coloniales, plus qu'on ne sort du lycée médecin, ingénieur ou jurisconsulte- mais on emportera avec soi, de cette éducation première, ce quil faut pour s'approprier plus vite et plus complètement les connaissances spéciales a telle ou telle profession : on aura appris à apprendre.