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CHAPITRE VI

Accord des économistes sur la liberté. — Le principal titre de gloire des économistes, leur plus incontestable droit à la reconnaissance de l'humanité, c'est d'avoir courageusement et de bonne heure réclamé cette impérieuse condition du travail. L'économie politique était encore à ses premiers débuts, qu'elle proclamait nettement ce principe si nouveau pour une époque où le travail était garrotté par les mille liens d'une réglementation minutieuse : « La nature ne respire que la liberté; il n'est question que de lui donner la liberté.» (Boisguilbert»). L'axiome de Quesnay et de son école est bien connu, sinon toujours bien compris : laissez faire, laissez passer. Adam Smith et Turgot proclament avec autorité que le droit de travailler est la première, la plus sacrée, la plus inviolable. la plus imprescriptible de toutes les propriétés. Nommer Bastiat, c'est rappeler l'apôtre le plus convaincu, le plus infatigable, de cette grande vérité : « Les intérêts sont harmoniques; donc la solution du problème social est tout entière dans ce mot : liberté. » M. Michel Chevalier s'exprime ainsi dans un de ses discours d'ouverture : « Vous serez des économistes avancés, vous aurez à un degré remarquable la clef de la science, lorsque vous vous serez complètement approprié la notion de la liberté du travail. »

Analyse de la liberté du travail. — La liberté du travail comprend : 1° le droit de n'être ni contraint ni empêché de travailler; 2° le droit de choisir sa profession, d'en prendre une ou plusieurs, ou même telle ou telle partie d'une seule profession, le droit d'en changer d'après ses aptitudes, ses ressources matérielles, les besoins d'une localité ou d'une époque; 3° le droit d'exercer librement son activité dans la carrière qu'on s'est tracée, avec pleine puissance d'employer telle ou telle machine, telles ou telles matières premières, tel ou tel procédé, soit seul, soit par association ; 4° le droit de disposer du produit de son travail, aux prix et conditions qui résulteront d'un débat contradictoire, en dehors de toute fixation légale ; 5° enfin le droit d'être protégé par la loi dans l'exercice de son autorité.

Sa légitimité comme droit naturel, son utilité comme instrument de production. — Outre qu'elle est un droit inhérent à la nature humaine, la liberté du travail est l'instrument le plus actif de la production et l'agent le plus efficace de l'ordre. L'intérêt est le plus universel, le plus puissant mobile de l'homme ; donc le principal agent de la production est le libre développement de cet intérêt individuel, l'espérance et la crainte. Personne, plus que l'individu lui-même, n'est intéressé à conserver sa vie, à augmenter son bonheur ou celui de sa famille, à élever son salaire ou agrandir sa fortune, à se faire une réputation, ou même à conquérir la gloire ; personne, par conséquent, qui soit plus poussé à tout faire pour atteindre ce but; personne plus que lui à qui sourie l'espérance de tous ces biens ; personne plus que lui que tourmente la crainte de la privation, de la pauvreté, de la misère. La responsabilité retombe tout entière sur lui, et cela, par le simple cours des choses, sans la moindre intervention d'un règlement artificiel.

Grâce à cette puissante impulsion, on peut être sûr de trouver partout de l'initiative, de l'intelligence, de l'activité, de la prévoyance^ de l'économie. Toutes ces qualités sont filles de la liberté. Avec la liberté du travail, on voit le capital se former, les machines se construire et marcher, parce que celui qui prend la peine de travailler est assuré de recueillir le fruit de ses efforts; donc, sans la liberté du travail, il ne faut espérer ni l'abondance, ni la qualité, ni le bon marché des produits. La contrainte, la routine, le monopole, sont ennemis de tout progrès, de toute invention, de tout perfectionnement.

Malgré toutes les imprécations lancées contre la concurrence, la liberté du travail est encore le meilleur principe de l'organisation du travail, de l'ordre économique. Qui pourrait déterminer le nombre et la nature des diverses industries? qui pourrait démêler les aptitudes des hommes pour chaque profession et imposer d'autorité ces professions ? Laissez, au contraire, chacun libre ; chacun cherche et trouve, en général, le meilleur emploi de ses moyens, parce que nul n'est plus intéressé à ne pas se tromper dans son appréciation et son choix. La division des occupations se fait naturellement, sans embarras, sans violences, et de la façon la plus avantageuse aux individus et à la société.

Condition de l'exercice de la liberté du travail. — Pour que

la liberté du travail produise sûrement tous ses biens, il faut l'éclairer par une instruction qui mette tout producteur à même de se rendre bien compte des lois économiques, dont la violation est punie sans retard, souvent par de terribles crises. Il faut l'éclairer encore par une vaste publicité industrielle et commerciale, qui permette aux intéressés de connaître toujours exactement l'état et les besoins du marché, qui complète les bienfaits de la rapidité et du bas prix des trans-

ports en indiquant immédiatement aux travailleurs, où les bras sont le plus demandés, où la rémunération la plus avantageuse est offerte. La liberté agirait alors à coup sûr; sa route serait lumineuse, et ses services n'exigeraient plus aucune rançon.

Injustice et funestes effets des entraves apportées à la liberté. — Destruction des corporations. — Sans doute, la libre activité des producteurs, livrés à eux-mêmes, rend possibles des écarts, des conflits, des souffrances. Ce mal est inévitable ; mais la responsabilité est là pour ramener chacun, par la douleur môme, dans la voie du bien et de la vérité. Voudrait-on, pour affranchir l'individu et la société d'un inconvénient réel mais passager, abolir cette liberté et réglementer l'industrie? L'expérience a été faite pendant des siècles, etl'onsait ce qu'elle a produit. L'histoire des corporations est une des pages les plus utiles à méditer. Si jamais la manie de soumettre à une direction arbitraire le libre essor de nos facultés germait de nouveau dans les esprits, il faudrait évoquer ce passé et faire ressortir tout ce qu'il avait d'odieux, de ridicule, d'impossible.

Supposons que toutes les industries actuelles soient exactement délimitées et classées : c'est la Commission impériale de l'Exposition universelle qui a fait le travail; c'est l'Académie des sciences qui a fixé les procédés, les matières, les machines de chaque fabrication ; à moins de pétrifier à l'instant môme tout cet assemblage, à moins d'arrêter les battements de ce cœur humain toujours insatiable d'émotions, à moins de comprimer ce cerveau , toujours en quête de connaissances, l'organisation sera à refaire en quelque sorte dès le lendemain; un besoin nouveau, une matière nouvelle, un procédé nouveau, un nouvel instrument, dérangent aussitôt les cadres établis, démembrent les anciennes professions, en nécessitent de nouvelles et rendent les règlements illusoires ou tyranniques : ce serait une vraie toile de Pénélope.

D'ailleurs, songe-t-on aux frais, aux vexations résultant d'un mécanisme si compliqué par lui-même, par sa propre impuissance ? que de règlements, que d'inspecteurs, que de visites domiciliaires! que de procès et d'amendes! L'industrie ne se trouve-t-elle pas nécessairement enfermée dans ce dilemme : ou étouffer l'invention, ou violer la loi ? Les règlements s'entassent : de 1666 à 1683, Colbert à lui seul en fit 449. Les procès s'éternisent : la fameuse querelle des fripiers et des tailleurs sur la distinction entre un habit neuf et un vieil habit commença en 4 550; elle finit en 4776, et encore n'était-ce pas du fait des plaideurs! l'autorité éclairée de Turgot termina le procès en abolissant les jurandes et les maîtrises.

Les corporations ont été justement appelées une guerre de V administration contre l'industrie ; c'était un fléau universel, c'était la routine, la jalousie, l'injustice, la ruine organisées : producteurs et consommateurs, tous en étaient victimes. Il était aussi défendu de désirer une étoffe de telle couleur, de telle largeur, qu'il était interdit de la fabriquer. Le défaut de concurrence ne permettait ni l'abaissement des prix ni l'amélioration de la qualité ; tout progrès était un crime. Patrons et ouvriers en souffraient également : les patrons étaient gênés dans leurs moyens d'action, dans le nombre d'apprentis et d'ouvriers qu'ils pouvaient faire travailler, dans leurs achats et Jeurs ventes, dans leur fabrication, et leurs privilèges ne les empêchaient pas de souffrir des privilèges d'autrui ; les ouvriers étaient enfermés dans une profession et ne pouvaient pas, en cas de chômage, s'adonner à un autre travail; ils étaient d'ailleurs soumis à des frais dispendieux pour arriver à la maîtrise, et quand leurs propres rivaux, constitués leurs juges, le leur permettaient !

Histoire de la liberté du travail. — - La liberté du travail est l'une des faces les plus brillantes du grand fait qui domine dans le monde moderne, la liberté individuelle. Le travailleur a d'abord été un malheureux esclave, puis un serf tenant de son seigneur le droit d'exercer ses facultés, jusqu'au jour où la royauté, dans un rèdit de Henri III (1581), déclara que permettre de travailler est un droit domanial et royal. L'édit de Louis XIV (1691) est moins révoltant dans la forme : « Il n'appartient qu'aux rois de faire des maîtres des arts et métiers. » L'édit de Louis XVI (1776), œuvre de Turgot, rappelle les paroles de Henri III sans le nommer, et ajoute : « Nous nous hâtons de rejeter une pareille maxime. » Puis viennent ces magnifiques paroles : « Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première , la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » Ce ne fut toutefois que le 2 mars 1 791 que la liberté du travail fut définitivement proclamée par l'Assemblée constituante.

Restrictions encore apportées à la liberté du travail. — Il

s'en faut encore de beaucoup que ce principe soit, même aujourd'hui, complètement respecté : nous avons vu la boucherie, la boulangerie, rendues à la liberté ; le commerce a été débarrassé des courtiers dont on lui imposait le ministère. Mais que de monopoles encore ! offices de notaire, d'avoué, d'huissier, de greffier, de commissaire-priseur, d'agent de change, etc., autant de charges privilégiées. Les notaires, les huissiers, les greffiers, sont à divers titres des agents de l'autorité, des fonctionnaires publics : soit. Il y a cependant des pays où ces professions sont libres; mais les professions d'agent de change, d'avoué, de commissairepriseur, etc., on ne peut le contester, rendent des services essentiellement privés, et nont aucune raison péremptoire d'être mises en dehors de la loi commune. On s'effraye toujours de la liberté et de ses conséquences. Que disait-on pour s'opposer à la liberté de la boucherie ? nous allons être empoisonnés ! Que disait-on pour s'opposer à la liberté de la boulangerie ? nous allons être affamés ! L'expérience n'a-t-elle pas suffisamment fait justice de ces vaines alarmes?

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