‹ Manuel encyclopédique du commerceChapitre 22 sur 1459 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

CINQUIÈME CONDITION DU TRAVAIL. — i/ASSO CIATION.

A peine l'Assemblée constituante, par le mémorable décret du % mars 1791, avait-elle achevé l'œuvre de Turgot, consommé la destruction des maîtrises et des jurandes et proclamé la liberté du travail que, redoutant jusqu'au souvenir des corporations, elle interdit expressément une des manifestations ies plus directes de la liberté elle-même, l'association. Le décret du 17 juin 1791 défend de rétablir les corporations, sous quelque prétexte et quelque forme qu« ce soit, et interdit aux citoyens d'une même profession de prendre des arrêtés, de faire des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. Le décret du 24 août '1793 proscrivit généralement toutes les sociétés dont le capital était divisé en actions. La réaction n'a pas manqué contre cet excès d'individualisme : on est revenu à l'idée d'association, non sans illusions dangereuses, sans exagérations regrettables. On a maudit la liberté sous le nom de concurrence anarchique; on a pensé im-

poser de force l'association; on a rôvé la suppression des conditions essentielles du travail, au lieu de se borner à proclamer l'association un droit, un besoin, une force, une garantie.

Divers avantages de l'association. — Nous n'avons pas tous les mêmes aptitudes : à l'un, l'imagination cfui invente; à l'autre, le raisonnement qui applique ; à celui-ci , l'esprit d'ordre qui administre ; tel se plaît dans les combinaisons de la mécanique ou les procédés de la chimie ; tel a le goût du commerce. D'ailleurs, nous ne disposons pas des mêmes ressources : celui-ci a le capital, soit l'argent, soit les machines, mais il n'a ni la science qui en règle l'emploi, ni la force qui les met en œuvre; celui-là n'a que ses bras, ou une portion insuffisante, soit de science, soit de capital. Grâce à l'association, ces lacunes sont comblées, et la production devient possible.

L'association réduit les frais de production et par la diminution des dépenses, augmente les salaires ou les profits. Si nous nous entendons pour faire marcher par la même machine à vapeur, achetée à frais communs, les métiers qui nous appartiennent, au lieu d'avoir chacun une machine, nous simplifions avec grand profit le capital fixe de notre entreprise et pouvons augmenter le capital circulant; enfin l'association, en répartissant les pertes inséparables de toute entreprise sur un grand nombre de têtes, les annule en quelque sorte et les rend presque insensibles. Tel désastre, tel accident eussent ruiné l'individu, et ne font qu'une brèche peu sensible aux bénéfices d'une société.

L'association est, en un mot, une des plus importantes conditions du travail. La grande industrie, telle que l'ont faite les progrès de la mécanique et l'application de la vapeur, exige l'emploi d'un outillage considérable, d'une énorme quantité de matières premières; le grand commerce, qu'elle a rendu indispensable pour distribuer ses produits, réclame par cela même d'immenses capitaux : toutes ces ressources, l'association seule est vraiment en état de les fournir. Enfin, s'il y a un moyen d'améliorer la position du simple ouvrier, par exemple d'augmenter indirectement son salaire par la diminution de ses dépenses, de lui rendre l'épargne possible et fructueuse, de l'élever progressivement dans la hiérarchie du travail, c'est l'association, c'est la société coopérative de consommation, de crédit, de production.

Son rôle en agriculture. — L'agriculture a grand besoin de l'association : d'un côté, pour amoindrir les conséquences fâcheuses d'un fait trèsheureux à un autre point de vue, la division de la propriété foncière; d'un autre côté, pour diminuer ses frais de production et se transformer de manière à faire face aux nécessités de la concurrence moderne. Ce progrès, si souhaitable, n'est pas encore à la veille de se réaliser; car il suppose un certain avancement intellectuel et moral que la campagne n'a pas généralement atteint; mais enfin ce progrès est possible , puisqu'il existe déjà en partie. En voici un exemple justement recommandé : « Personne n'ignore que le possesseur de deux, de trois têtes de bétail ne peut se livrer utilement à la fabrication des fromages, qu'il s'agisse de fromage de Gruyères ou de Parmesan; la fabrication en grand, la fabrication économique du fromage, exige au moins quarante ou cinquante têtes de bétail, et pour les posséder en propre, il faut pouvoir user d'une vaste propriété. Comment se fait-il, cependant, que cette fabrication soit excellente, et qu'elle s'opère dans les meilleures conditions, même là où il n'y a pas de grands propriétaires ? Comment se fabriquent les fromages du Jura, soit français, soit suisse? au moyen d'une association de petits propriétaires possédant une, deux, trois, tout au plus six ou sept vaches. Chaque société comprend tous les petits propriétaires d'une commune,

quelquefois même ceux de deux ou trois communes qui se touchent. Chaque matin, chaque soir, ces propriétaires portent le lait de leurs vaches au siège de la société, où il est éprouvé, mesuré et versé dans le dépôt commun par le berger, gérant de la société et manipulateur de ses produits. Chaque associé a son compte ouvert. La fabrication se fait à frais communs de* la manière la plus simple, la plus économique. Les fromages, s'ils ne sont pas partagés en nature, sont vendus pour le compte de l'association, et le prix en est distribué au prorata de la quantité de lait fournie par chaque associé. » (Rossi, Cours d'écon. polit.) L'association rurale pourrait très-certainement s'étendre à la culture des céréales, des racines, des plantes résineuses et tinctoriales, aux herbages et aux forêts, aux cultures d'assolement et d'aménagement. Dans un avenir plus ou moins reculé, l'agriculture devra songer à réaliser cette transformation économique, qui rendra le travail moins coûteux et plus productif.

Son rôle dans le commerce. — Magasins publics. — Pour le commerce, il est fort à souhaiter de voir entrer dans nos habitudes une des meilleures pratiques de l'Angleterre : « Le magasinage public , à l'image des docks de Londres et de Liverpool, où les marehandises étrangères sont abritées et soigneusement conservées , et auxquels sont annexés, pour certaines marchandises, telles que les denrées coloniales, des établissements qui en présentent des échantillons certifiés, donnera au commerce de grandes facilités, en simplifiera beaucoup les opérations, en diminuera les frais. Un négociant, à Londres ou à Liverpool, n'a souvent de magasin que le portefeuille où il tient les warrants (récépissés du dock), et les marchandises se transmettent sans déplacement, sans frais, sans autre formalité que le transfert des warrants. Les avances sur marchandise par nantissement se font au moyen des mêmes pièces. C'est à ce degré de simplicité et de commodité que le magasinage public tend à réduire le commerce. Il est hors de doute que le magasinage public peut s'appliquer avec succès à un grand nombre de denrées comme les épiceries et les drogueries ; qu'à l'égard de ses articles, il se substituerait avantageusement au commerce en gros et en demi-gros, ou, pour mieux dire, il permettrait de l'établir sur de meilleures bases.

« Une des applications du magasinage public, qui a été le plus demandée et qui reste encore à mettre en pratique, consisterait à ouvrir pour le blé et pour les grains en général des greniers de consignation, où les cultivateurs viendraient déposer leur récolte, sur laquelle il leur serait fait une avance. Actuellement que de bons moyens de conserver les blés sont reconnus, l'opération devient en effet praticable ; par là, on donnerait à l'agriculture des facilités de crédit qui lui manquent. » (M. Chevalier, Lettres sur l'organisation du travail.)

Son rôle dans l'industrie. — Association entre patrons et ouvriers. — Dans l'industrie, l'association entre patrons et ouvriers commence à n'être plus une généreuse utopie, mais une réalité sérieuse, malgré son extrême rareté ; elle est vraisemblablement destinée à résoudre la grave question de l'organisation du travail et de la distribution de la richesse, à tuer dans leur germe grèves et coalitions. Émise par quelques publicistes vers \ 830, elle fut appliquée en 1842 par M. Leclaire, entrepreneur de peinture, qui y a trouvé la fortune et la célébrité. Plus récemment, en Angleterre, MM. Briggs, Greening, promoteurs des industrial parlnership , M. Rorchert à Berlin, ont mis leur manufacture en participation, et admis leurs ouvriers ou employés honnêtes et laborieux à prendre

des actions avec toute facilité pour le payement. L'exemple se généralisera quand on saura quels collaborateurs on acquiert par une générosité qui se trouve en môme temps un excellent calcul.

Associations ouvrières. Sociétés coopératives. — Les associations ouvrières proprement dites sont les sociétés coopératives de consommation, de crédit et de production.

Le premier moyen à la portée de l'ouvrier pour se faire un petit capital, c'est de diminuer ses dépenses par l'achat plus économique des denrées que jusqu'à 1 présent il paye plus cher en se fournissant en détail. La société coopérative de ' consommation résout parfaitement le problème. Son principe est fort simple : se cotiser pour acheter en gros les objets nécessaires à la vie, vêtements ou denrées alimentaires. La plus ancienne en France est celle de Guebwiller, fondée par MM. Schlumberger et Bourcart. Ce n'est pas une simple amélioration matérielle, mais une transformation morale. La Société est à la fois un fournisseur vendant de bonnes marchandises, et un instrument très-actif d'épargne et de richesse. Les ventes se font aux prix courants du commerce, et les bénéfices, au lieu d'être abandonnés au fur et à mesure de la vente, sont capitalisés et répartis chaque trimestre: c'est l'épargne par la dépense. L'ouvrier se trouve bientôt posséder un petit capital qui lui rapporte 5 °/0, 1 franc de plus que la caisse d'épargne, en attendant qu'il lui donne le titre et les droits d'associé. Les Pionniers de Rochdale ont commencé en 1 844 : ils étaient quarante tisserands réunissant à grand'peine 708 francs; dès 1864, leur nombre s'élevait à quatre mille sept cent quarante-sept membres, leur capital à 1 ,380,539 francs, et leurs bénéfices à 567,943 francs sur 4 à 5 millions d'affaires! Dans le premier trimestre de 1865, après avoir prélevé une somme pour le fonds de réserve, une autre pour la bibliothèque, elle a donné un dividende de 12 °/o7 s0^ ^ % '

Les sociétés de crédit ont surtout réussi en Allemagne : le nom de M. Schultze- Delitsch est à juste titre illustre pour la belle conception qu'il a su réaliser. Que peut emprunter un ouvrier qui n'offre que ses bras pour garantie? rien. Mais que dix, quinze, vingt ouvriers ou davantage se rendent solidaires l'un de l'autre, ils trouveront un large crédit. Tel est le principe des banques populaires. En 4864, 270 millions ont été mis par huit cent quatre-vingt-dix banques à la disposition des ouvriers allemands.

Les associations les plus difficiles, comme les plus importantes, sont sans contredit les sociétés coopératives de production. S'il ne faut pas se faire illusion, y voir l'organisation future de tout travail, l'extinction radicale du paupérisme, il faut encore moins les dédaigner comme une utopie sans avenir. Se passer des patrons a été l'origine erronée de ce mouvement, cela est vrai ; mais l'expérience a redressé ce préjugé. Les sociétés de production sont difficiles, pour ne pas dire impossibles, dans les grandes exploitations qui réclament un outillage trèscoûteux, une direction savante; aussi n'est-ce pas en général leur rôle, quoique les filatures de Leeds et de Rochdale emploient de très-nombreux ouvriers. Même dans la petite ou moyenne industrie, où elles pourront prendre leur place et rendre d'éminents services, elles réclament des hommes d'élite, capables de diriger et d'exécuter une entreprise industrielle, sans inexpérience, sans indiscipline, sans jalousie, sans injustice; puis il faut beaucoup d'instruction et d'éducation à la classe ouvrière pour que le fait puisse se généraliser rapidement. Mais enfin elles sont possibles, puisqu'elles existent, et quelques-unes, en petit nombre, il est vrai, très-prospères. La première en date est celle des bijoutiers en doré, fondée en 1835 par M. Bûchez. Elles méritent de chaleureux encouragements, parce

que c'est une école d'affaires qui enseigne l'initiative, développe l'intelligence, apprend aux ouvriers à faire eux-mêmes leur avenir; elles exigent des hommes, mais elles en font.

I Nécessité de la liberté pour le développement de l'association. Pour tous ces essais dont notre époque éprouve un besoin aussi vif

que général, il faut que la liberté la plus entière soit laissée à l'association. Or nos lois et nos règlements se défient encore beaucoup trop de l'initiative individuelle ; au lieu d'y voir un droit naturel, un besoin impérieux, une force pour ■ l'individu et pour la société. Attendrons-nous encore longtemps la loi qui proclamera la liberté de l'association, complément de la liberté du travail proclamée en 1791? peut-être que non. L'Angleterre, qui nous a précédés dans l'affranchissement du commerce, nous a de nouveau donné l'exemple par l'acte du 7 août 1862, qui a remplacé les restrictions par de simples, mais réelles garanties de publicité. Notre article 1 9 du code de commerce serait avantageusement remplacé par cet article unique:

Toute forme d'association est libre entre les parties contractantes, à la seule charge de respecter le droit commun, et, dans l'intérêt des tiers, d'avoir une sérieuse publicité.

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