SEPTIÈME ET HUITIÈME CONDITIONS. — RÉMUNÉRATION. SÉCURITÉ
Origine du salaire. — Un progrès très-réel a rompu cette association primitive et classé les producteurs en deux grandes classes : les salariés, c'està-dire ceux qui n'apportent que le travail de leurs bras et reçoivent un salaire; puis les capitalistes, c'est-à-dire ceux qui apportent dans l'œuvre de la production matières premières, bâtiments, machines, fonds de roulement, etc., et touchent un intérêt, des profits. L'ouvrier qui n'a pas d'avances, qui vit au jour le jour, peut-il attendre un mois, une année ou plus, que l'entreprise soit terminée? Évidemment non. Eh bien, il s'adresse à celui de ses associés primitifs qui peut attendre, grâce à ses épargnes ; il convient de lui abandonner sa part éventuelle au moment du règlement définitif, pour une somme déterminée, payée régulièrement à jour fixe. Qu'y perd-il? des bénéfices possibles, mais aléatoires. Qu'y gagne-t-il? il vit d'abord, ce qui est quelque chose assurément; puis il échappe aux éventualités possibles de pertes qu'il ne pourrait supporter sans souffrir cruellement : il sait sur quoi compter chaque jour. La situation n'est peut-être pas toujours bien brillante, mais elle a au moins quelque fixité, et c'est là un progrès incontestable, qui ne permet pas de présenter le salariat comme un état dégradant, oppressif, voisin de l'esclavage, comme une exploitation odieuse du patron.
Des lois économiques du salaire. — Le salaire, en effet, n'est par arbitraire, et ne se détermine pas par un règlement. Son chiffre résulte de la force même des choses ; il obéit, ou, pour parler plus exactement, il tend à obéir mathématiquement à la loi de X offre et de la demande. On sait la foi muk heureuse de Cobden : « Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent; ils s'élèvent, quand deux maîtres courent après un ouvrier. » M. Michel Chevalier l'a fortement démontré dans un livre courageux sur l'Organisation du travail : « Un manufacturier n'a du capital que pour occuper cent ouvriers, en les rétribuant à raison de 4 francs par jour : il s'en présente deux cents ; s'il faut qu'il les occupe tous, il ne peut leur donner que 2 francs. Vous aurez beau dire que c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, vous ne lui donnerez pas le moyen de faire plus. Ainsi, plus la population sera nombreuse relativement au capital, plus les salaires baisseront. Ils baisseront au détriment de la santé publique, malgré les appels de la charité chrétienne, malgré le cri de l'humanité blessée; ils baisseront jusqu'à ce que les infortunés ouvriers soient réduit? au minimum des subsistances, aux aliments les plus grossiers. Et même là, ils ne s'arrêteront pas toujours. C'est l'histoire de l'Irlande, où, à mesure que le? hommes ont pullulé pendant que le capital était stationnaire, les populations sont tombées de la viande au pain sec, et du pain à la pomme de terre de bonne qualité, de la pomme de terre farineuse à la pomme de terre aqueuse et coriace jusque-là réservée aux porcs, et où finalement, la récolte ayant été mauvaise, on est mort de faim, malgré les secours qu'apportait le riche ému et épouvanté, malgré les subsides du gouvernement anglais, malgré les cargaisons de grains expédiées de l'autre continent par les frères et les amis. C'est horrible à penser; mais c'es^ comme la fatalité, inexorable. Là où il n'y a rien, le roi perd ses droits, disaiton dans les temps monarchiques; il en est de même du peuple, souverain ou non. Tribuns, creusez-vous la tête, déployez toutes les ressources de votre imagination, tous les désirs de votre cœur, qui vaut mieux que vos théories, vous n'arriverez jamais qu'à cette solution : une misère affreuse, quand il y aura beaucoup de bras pour peu de capital.
Théorie chimérique de l'égalité des salaires. — Une autre erreur
également considérable et funeste, c'est la chimère de l'égalité des salaires, qui faillit prendre un corps en 1848, chimère injuste et monstrueuse, qui prétendait ne tenir compte d'aucune des causes qui rendent naturellement inégaux les salaires. Tous les travaux sont-ils également aisés ou pénibles, propres ou malpropres, bien ou mal considérés? Tous réclament-ils un apprentissage également facile ou difficile, coûteux ou non? Tous ont-ils à subir les mêmes chômages? Tous ont-ils la même honorabilité? Tous ont-ils les mêmes chances de succès? A quel titre donc les salaires seraient-ils égaux, quand les travaux présentent tant d inégalité, quand les ouvriers eux-mêmes ont une valeur physique, intellectuelle et morale si différente? Comment! je travaille avec plus d'intelligence, avec plus de force, avec plus d'énergie que mon voisin, et vous ne me payerez pas plus que cet ignorant, ce paresseux ou cet infirme? Voilà certes une étrange manière de comprendre la justice distributive ! voilà une étrange manière d'encourager la production ! C'est supprimer le plus puissant mobile de l'activité humaine, l'intérêt personnel, qui nous montre la récompense au bout de l'effort. L'émulation dans la paresse, tel serait le résultat infaillible de l'égalité des salaires. N'ayant rien à espérer d'un redoublement de travail, on chercherait avec soin celui qui se donne le moins de peine pour gagner le salaire commun. Serait-ce là le salut de l'individu et de la société l
Légitimité de l'intérêt. — A côté du travail proprement dit, dont la rémunération est le salaire, se place le travail d'épargne, dont la rémunération, aussi légitime qu'utile à tous, quoi qu'en aient dit les socialistes, s'appelle intérêt. Prêter un capital, c'est rendre un service qui a droit évidemment à une rétribution, comme tout autre service ; sans quoi personne ne sera disposé à le rendre, et les emprunteurs en souffriront plus que les capitalistes. La justice et l'utilité sociale se réunissent donc en faveur de l'intérêt du capital.
Loi économique de l'intérêt. — Erreur de la loi de 1807. — Cette rémunération du travail d'épargne, comme celle du travail proprement dit, obéit à la même loi de Yoffre et de la demande. Elle est donc, elle doit être essentiellement libre, et la prétention de fixer légalement le taux de l'intérêt est aussi injuste que nuisible, et même inexécutable : injuste, parce que l'argent est une marchandise qui ne peut, pas plus qu'unt autre, être soumise à une loi de maximum, sans que le droit du propriétaire soit violé; nuisible, parce qu'en gênant ce genre de commerce, elle diminue la concurrence des capitaux, et par conséquent en élève le prix; inexécutable enfin, parce que le prêteur sait fort bien respecter la loi dans l'énoncé d'un billet, et se moquer d'elle dans les arrangements qu'il prend avec l'emprunteur, hors de la présence de tout témoin. C'est à la liberté qu'il faut encore ici se confier, comme à la plus sûre et à la plus simple de toutes les règles. La loi de 1807, violée par tout le monde, à commencer par l'État, ne compte plus qu'une faible minorité de partisans, et elle ira prochainement rejoindre tous ces règlements artificiels, que l'économie politique ne cesse de condamner au nom de la liberté, de la justice et de l'utilité générale.
Sans la sécurité pas de travail. — Enfin la dernière condition du travail, c'est la sécurité, la paix, l'un des biens les plus précieux de la vie et l'un des plus puissants aiguillons de l'activité humaine. Travailler sans être inquiété dans l'exercice légitime d'une honnête industrie, avec la certitude de jouir des fruits de son travail, voilà le principal souhait que tout homme puisse former pour son bonheur. Le défaut de sécurité, par contre, est le plus grand mal qui