CHAPITRE IL
l'apprenti.
Le choix d'une carrière. - L'apprentissage, dans le sons le plus large du mot c'est l'éducation professionnelle succédant à l'éducation scolaire. Le jeune homme qui entre dans uno maison de commerce pour y étudier, non plus dans les livres, mais dans les faits, la science des affaires, est apprenti comme celui qui apprend dans un atelier à tourner le bois ou à sculpter la pierre-
C'est une grave question que le choix d'une carrière, et l'une de celles où il faut laisser le moins possible au hasard. Le jeune homme qui entre en apprentissage, engage pour ainsi dire sa vie tout entière ; et lors même qu'après avoir fait fausse route, il s'en apercevrait à temps pour revenir sur ses pas, il ne retrouverait jamais les années perdues à un âge où le temps est si précieux. Il faut donc choisir mûrement pour choisir juste et d'une manière définitive.
Mille considérations peuvent exercer une légitime influence sur la détermination des parents et de l'enfant : la fortune, l'éducation, les relations, les intérêts de famille; mais il en est une qu'il ne faut jamais négliger : ce sont les goûts et les aptitudes personnelles. Sans doute, on rencontre des natures indécises, et qui se plient facilement à toutes les carrières, sauf à ne se distinguer dans aucune; mais les hommes d'élite dans toutes les branches où s'exerce l'activité humaine, se sentent attirés vers tel ou tel genre d'occupations qui répond à un développement spécial de leurs facultés physiques et intellectuelles : contrarier le penchant de la nature, ce serait s'exposer à les rejeter dans cette foule d'esprits déclassés, qui sont un fardeau pour eux-mêmes et pour la société. C'est donc un devoir pour le père de famille d'étudier, dès l'enfance, les instincts qui se développeront chez l'homme, et qui lui assigneront sa place et son rôle dans le mouvement social. Quelques parents semblent croire que tout est dit quand ils ont décidé, quelquefois avant la naissance de l'enfant, qu'il entrerait dans le commerce ou dans l'industrie ; mais rien n'est plus vague qu'une pareille expression, et rien ne se ressemble moins que le genre de vie et les aptitudes particulières de l'armateur ou du marchand de nouveautés, de remployé sédentaire ou du voyageur
de commerce.
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent,
a dit le poé'tc du bon sens, et c'est un précepte qu'il est permis de rappeler aux commerçants, bien qu'il n'ait pas été écrit pour eux.
Le choix du patron. — Une fois la profession déterminée, il reste à choisir le patron, et là encore, les parents ne sauraient apporter trop de vigilance ; car l'apprenti doit trouver dans sa famille d'adoption l'éducation morale aussi bien que l'éducation professionnelle, et le père de famille impose au patron une partie de ses devoirs, par cela même qu'il lui délègue une partie de son autorité. Du reste, pour la plupart des petits industriels et des petits commerçants, la question est résolue d'avance. Si le fils embrasse la profession du père, et c'est presque toujours le meilleur parti, il fera naturellement son apprentissage dans la maison paternelle, où il aura l'avantage d'apprendre à connaître la clientèle en même temps que le métier.
Mais les conditions sont toutes différentes dans la grande industrie et dans le haut commerce, qui exigent une expérience plus étendue, des vues plus larges, une connaissance plus approfondie des procédés et des usages qui varient, nonseulement dans chaque pays, mais dans chaque place de commerce et souvent dans chaque maison importante. Le jeune homme qui se destine*au grand commerce, et qui a besoin d'étudier de plus près les choses et les hommes, ne saurait donc acquérir au foyer domestique, et dans l'usine ou dans le comptoir qu'il dirigera un jour, cette variété et cette étendue de connaissances pratiques, à laquelle on n'arrive que par la comparaison, c'est-à-dire par le déplacement.
Le contrat d'apprentissage.— Les conventions qui règlent les relations entre le patron et l'apprenti peuvent varier à l'infini, suivant que ce dernier est ou non nourri et logé, suivant qu'il s'engage à payer une certaine somme pour
son temps d'apprentissage, ou que le patron l'accepte sans rétribution (au pair), quelquefois même en lui accordant un salaire. A moins que ces conditions ne soient d'une simplicité qui rende toute contestation impossible, il sera toujours plus prudent de rédiger par écrit le contrat d'apprentissage ; sinon, les questions controversées se règlent d'après l'usage.
Devoirs de l'apprenti.— Tous les devoirs de l'apprenti peuvent se résumer en deux mots : apprendre et obéir. Il doit au patron, qui, ainsi que son nom l'indique, représente l'autorité paternelle, respect et soumission; il doit aux commis ou aux ouvriers la déférence que mérite leur âge et la supériorité de leur instruction technique; il doit enfin à ses camarades, surtout s'il est audessus d'eux par la fortune ou par l'éducation, ces sentiments de bonne confraternité qui se retrouvent au comptoir ou à l'atelier aussi bien qu'à l'école.
Devoirs du p&tron. — Quant au patron, ses devoirs envers l'apprenti ne se réduisent pas à lui enseigner la pratique du commerce ou les procédés de telle ou telle fabrication industrielle, à ménager sa santé et ses forces, et à ne rien exiger de lui en dehors des stipulations du contrat. Le progrès des mœurs, la formation de sociétés pour la protection des apprentis, et la juste sévérité des lois, ont heureusement rendu bien rares ces actes de brutalité trop fréquents autrefois, et qui faisaient de l'apprentissage une sorte de servitude temporaire. Le patron doit se rappeler, surtout si l'enfant est entièrement abandonné à ses soins, qu'il remplace la famille; il doit veiller sur sa conduite privée, s'efforcer d'en faire un honnête homme, en même temps qu'un négociant ou un ouvrier capable ; il doit enfin lui fournir les moyens, ou du moins, lui laisser le temps de compléter son éducation générale nécessairement imparfaite, si ^'enfant entre en apprentissage à, douze ou treize ans, et qui présentera bien des lacunes, lors même qu'il aurait étudié plus longtemps et d'une manière plus sérieuse.
Nécessité pour l'apprenti de compléter son instruction générale. — Voilà pourquoi la plupart de nos grands industriels, comprenant qu'ils ont charge d'âmes, et qu'ils répondent dans une certaine mesure de la moralité de ces nombreuses populations ouvrières groupées autour d'eux, ont distribué le travail des enfants dans les manufactures, de manière à leur laisser des heures libres pour l'étude, et ont placé à côté de l'usine qui représente le travail matériel, l'école qui représente le développement de l'intelligence et des sentiments moraux.
Moyens d'instruction.— Les moyens d'instruction n'ont jamais été aussi répandus que de nos jours. Dans les campagnes, les bibliothèques populaires, les cours déduites, qui se multiplient grâce au dévouement trop peu récompense des instituteurs; dans les villes, les écoles du soir ou du dimanche, les innombrables cours publics et gratuits dus à l'initiative d'associations privées, toiles que L'association polytechnique et. philotechnique, ou à celle de l'État et des. municipalités, mettenl la science à la portée de tous, et ne laissent plus d'excuse à L'ignorance.
Nous avons VU souvent assister à ces leçons des hommes d'un âge mûr, cl jusqu'à dr> vieillards blanchis par le travail, et qui consacraient îi se refaire
écoliers ces heures de repos si précieuses à leur Age; mais de pareils exemples
ru; peuvent être que L'exception, el ce que l'on n'a pas appris jeune, on court grand risque de l'ignorer toujours. C'est donc surtout l'apprenti du commerce el do l'industrie qui doit profiter de ces ressources inappréciables mises avec tant
de générosité à sa disposition. Dessin linéaire et dessin d'ornements, géométrie, mécanique, physique, chimie appliquées aux arts, à l'industrie et à l'agriculture, filature et tissage, apprêt, teinture et impression des tissus, technologie et matières premières, constructions civiles, travaux agricoles et génie rural, géographie et statistique commerciales, métrologie, tenue des livres, droit commercial, économie politique, langues vivantes, il n'est pas une seule des connaissances nécessaires au commerçant ou à l'industriel qui ne soient l'objet de cours faits par des hommes spéciaux, et souvent par les maîtres de la science, soit au Conservatoire des Arts-et-Métiers de Paris, soit au siège des différentes associations qui, dans tous les centres de* commerce ou d'industrie, ont pris pour tâche le développement de l'instruction populaire.
On voit donc qu'il n'est pas un seul apprenti qui ne puisse, au prix de quelques efforts, en même temps qu'il étudie la pratique du métier, se rendre compte de la théorie et s'élever ainsi au-dessus de la routine et de ce travail mécanique qui rabaisse l'homme au niveau de la machine.