LE COMMIS
Le commis. — La ligne de démarcation qui sépare l'apprenti de l'ouvrier est nettement tracée dans la plupart des professions industrielles; il n'en est pas de même dans le commerce, car l'éducation du commerçant n'est complète que quand il a franchi successivement tous les échelons de la hiérarchie, dont chaque degré exige pour ainsi dire un nouvel apprentissage. Cependant, on peut considérer comme commis tout employé qui a acquis assez d'expérience, ou qui possède assez de connaissances préliminaires pour travailler moyennant rétribution, quels que soient son âge et la nature de ses fonctions. On donne même le nom de convnis volontaire à celui qui entre dans une maison pour se mettre au courant des affaires, et sans exiger d'appointements, bien que sa position ne diffère guère de celle d'un apprenti.
Le grand principe de la division du travail existe dans le commerce aussi bien xjue dans l'industrie : à chacune des opérations multiples qui constituent l'ensemble des affaires, correspond une catégorie spéciale d'employés; jusque dans le commerce de détail, dès que la vente devient assez importante pour que le patron trouve avantage à se donner des auxiliaires, il laisse d'ordinaire aux garçons ou aux commis le soin de servir la clientèle, tandis qu'il se réserve Tachât des marchandises et la surveillance générale, et que la maîtresse de la maison tient les livres et la caisse. C'est, sur une échelle plus restreinte, ce qui se passe dans les maisons les plus considérables.
Cependant, on peut ramener les nombreuses catégories d'employés de commerce à deux classes principales : les commis à la vente et à l'achat, et les employés aux écritures (correspondance, tenue des livres, comptabilité, etc.).
Relations légales du commis et du patron. — Nous ne pouvons nous occuper en détail des relations légales qui existent entre le commis ou l'ouvrier et le patron. Ces relations sont réglées par un contrat écrit ou verbal, et plus souvent encore, à défaut de stipulations positives, par l'usage qui fait loi en pareille matière. Tacite ou expiimé, ce contrat ne peut être rompu avant le
s INTRODUCTION GÉNÉRALE.
terme fixé, que par le consentement des deux parties, ou pour abus d'autorité, voies de fait, refus de salaire de la part du patron, infidélité, manque de respect, refus de travail, absences non autorisées, etc., de la part du commis.
Devoirs généraux du commis. — Quant aux devoirs des employés, ils varient nécessairement avec la nature de leurs fonctions ; mais il en est qui sont communs à tous, et qu'ils doivent sans cesse avoir devant les yeux, depuis le jour où ils ont franchi pour la première fois le seuil d'une maison de commerce.
Le premier de tous, celui qu'un commerçant ne saurait oublier un instant, sans compromettre sa réputation et son avenir, c'est la probité; non pas cette probité large et facile, qui se fera scrupule de vendre à faux poids ou de donner une fausse signature, et qui ne reculera pas devant tel mélange équivoque, telle étiquette menteuse, tel tour de main destiné à escamoter quelques grammes de marchandise, mais la probité entière et sans réserves ; car il n'y a pas deux manières d'être honnête, et le commerce, pas plus que toute autre profession, n'a droit à une morale privilégiée.
Après la conscience qui n'admet pas de transaction, la meilleure règle de conduite qu'ait à suivre un commis, c'est la préoccupation constante des intérêts et de la prospérité de la maison qui l'emploie. Fidélité et discrétion à toute épreuve; car une rumeur imprudente, surtout quand on a le droit de supposer l'auteur bien informé, suffit à ébranler le crédit le mieux établi ; travail sérieux et assidu, telle est la dette d'honneur que l'employé contracte envers son patron; et ce dévouement, en même temps qu'il satisfait à un devoir impérieux et répond à un sentiment naturel, est le plus sûr et le plus habile des calculs.
En effet l'employé, quel que soit son rang dans la hiérarchie, assume en acceptant ses fonctions sa part de responsabilité; c'est un des rouages de cette machine intelligente, dont la marche sera nécessairement troublée si tous les ressorts ne sont pas à leur place et ne fonctionnent pas régulièrement. En négligeant sa tâche, lors même qu'il échapperait à la surveillance de ses supérieurs, l'employé nuit donc à son propre avenir; car il compromet dans une certaine mesure la prospérité de la maison, et lui enlève quelque chose de ce crédit et de cette considération qui rejaillissent sur tous ceux qui en font partie. Malheureusement, les jeunes commis ne savent pas toujours se tenir en garde contre cette manie d'opposition qui est un des travers de notre caractère français, et qui n'a souvent d'autre raison d'être que la prétention de faire preuve d'indépendance, en bravant l'autorité sous quelque forme qu'elle se présente.
Notre ennemi c'est notre maître,
a dit le bon La Fontaine, et nous devons avouer que ce sentiment s'expliquait }>eut-ètre quand l'autorité politique s'appelait le despotisme, l'autorité commerciale le monopole, l'autorité industrielle les maîtrises et les jurandes; mais aujourd'hui que ces souvenirs d'un autre temps ont disparu, quoi de plus naturel que la confiance et la sympathie entre associés qui concourent librement à une même tâche, et qui sont tous intéressés au succès? Nous voudrions qu'il n'y eût pas en France un seul employé de commerce qui no pût prendre pour son compte ces paroles placées dans la bouche d'un jeune commis par un romancier allemand, qui a su retracer avec le talent d'un écrivain, et avec l'accent d'un honnête; homme, le tableau de la vie du commerçant, de ses épreuves, de ses joies intimes, de sa nobie et sérieuse activité.
« Tous, tant que nous sommes, dit-il, nous travaillons pour une maison qui b'i t pas la nôtre, et personne cependant no se fait ce calcul : La raison socialo
me donne tant d'écus; par conséquent, elle a pour moi telle ou telle valeur. Le bénéfice produit par le travail auquel nous concourons, nous fait plaisir à tous, et nous remplit d'orgueil. Et quand la maison éprouve quelque perte, cela nous afflige peut-être plus que le patron *. » Respect, estime et confiance de la part de l'employé; affabilité, bienveillance active et efficace de la part du patron, telle est pour l'un comme pour l'autre la meilleure garantie de succès.
Une fois sortis du magasin ou du comptoir, ie commis ou l'employé auraient tort de croire qu'ils peuvent disposer de leur temps comme il leur plaît, et que personne n'a Je droit de contrôler leur conduite privée.
Nous n'avons ni la prétention, ni le loisir, de faire ici un cours de morale : mais en restant à un point de vue tout pratique, les jeunes gens qui se destinent'au commerce doivent se rappeler que, pour suffire à des habitudes de désordre et à des distractions de mauvais aloi, où la jeunesse se laisse trop souvent entraîner par l'oisiveté, par la contagion de l'exemple et par la vanité, il faut pouvoir prodiguer deux denrées dont le commerçant doit toujours être économe, et plus que jamais au début de sa carrière : le temps et l'argent. Des exemples trop nombreux ont prouvé que le jeu ou la débauche pouvait faire en quelques mois d'un employé honorable et destiné peut-être à un brillant avenir, un escroc ou un faussaire, surtout dans ces professions commerciales, où les tentations sont plus fréquentes, et les occasions plus faciles que partout ailleurs. Mais sans aller jusqu'à ces conséquences extrêmes, rien n'est plus propre à compromettre la réputation d'un futur commerçant que des habitudes de dissipation qui contrastent avec la régularité et l'économie indispensables à sa profession; du reste, la vie privée n'est pas tellement murée, que les remparts dont elle s'entoure ne puissent être percés par un regard vigilant, et surtout par cet œil du maître qui est intéressé à tout voir.
Le meilleur moyen d'échapper à ce danger, c'est de se créer des distractions d'un ordre plus relevé, qui s'offrent d'elles-mêmes à toute intelligence tant soit peu cultivée ; c'est, après avoir prélevé sur les heures de liberté le temps nécessaire au repos du corps et de l'esprit, d'en consacrer une partie à perfectionner une éducation qui n'est jamais trop complète, et à augmenter ces connaissances techniques que l'on n'aura peut-être ni le loisir, ni le courage d'acquérir plus tard.
Le commis à la vente. — Telle est la ligne de conduite que doit se tracer tout employé, quelles que soient ses fonctions. Quant aux aptitudes spéciales qu'exige tel ou tel genre d'occupations, la pratique seule apprendra à chacun ce qui lui manque, et nous ne saurions exposer ici que les idées les plus générales.
Nous avons dit plus haut que l'on pouvait diviser les employés de commerce en deux grandes classes : les commis à la vente et à l'achat, et les employés aux écritures; mais la distinction n'est pas tellement tranchée, que les uns puissent se dispenser d'étudier la tenue des livres et la comptabilité, et les autres, de connaître les marchandises.
La vente exige moins d'expérience et impose moins de responsabilité que l'achat; aussi, est-ce là le début ordinaire du commis, qui y trouve l'occasion d'étudier la nature, les prix de la marchandise, les usages du commerce, en même temps que d'acquérir une des qualités les plus indispensables et les plus délicates du commerçant l'art de satisfaire la clientèle par cette aménité de ma-