‹ Manuel encyclopédique du commerceChapitre 7 sur 1459 · LE PATRON · texte numérisé non relu

LE PATRON

Ce qu'il faut pour être chef de maison. — C'est un dicton trèspopulaire, sinon tout-à-fait exact, que chaque soldat porte dans sa giberne son

bâton de maréchal. Il serait moins ambitieux, mais plus juste de dire que tout apprenti, tout employé, peut et doit aspirer à être patron à son tour, et à commander après avoir obéi.

Beaucoup de gens sont trop disposés à croire que, sans posséder personnellement un capital plus ou moins considérable, on ne saurait réussir dans le commerce : c'est une erreur à laquelle les faits donnent un éclatant démenti. En effet, la base de toute entreprise commerciale, c'est le crédit, et le crédit s'attachera plutôt au travail et à l'intelligence sans fortune, qu'à la fortune insouciante et dépourvue des qualités qui peuvent inspirer la confiance. Il ne faut donc pas que le pauvre se décourage, ni que le riche se croie dispensé de donner de sa personne, et de s'occuper sérieusement de sa profession.

Aussi, la première préoccupation du futur commerçant ne doit-elle pas être d'établir le bilan de sa fortune, mais de se demander s'il possède la fermeté, l'activité, la vigilance et la patience nécessaires au chef de maison, l'abnégation qui sait faire passer les affaires avant les plaisirs, et les connaissances pratiques qui lui permettront de voir et d'agir par lui-même.

S'il se sent capable de supporter le double fardeau du travail et de la responsabilité, qu'il marche avec confiance : sinon, riche ou pauvre, ce qu'il a de mieux à faire, c'est de s'abstenir ; car il risquerait fort de compromettre sa fortune ou celle des autres.

Il est inutile de rappeler ici les conditions légales que doit présenter le commerçant, ni les causes d'exclusion qui peuvent interdire à telle ou telle personne l'exercice de telle ou telle profession commerciale ou industrielle. Ces questions sont du ressort de la législation commerciale , et nous supposons évidemment l'aptitude légale avant de nous inquiéter de l'aptitude morale ou matérielle.

Position du commerçant au moment de son établissement. Fortune personnelle ou capital d'emprunt. — En suivant l'ordre logique, le premier point que nous ayons à examiner, ce sont les conditions diverses où le commerçant peut se trouver au moment de son établissement.

1° Il possède en propre le capital nécessaire pour s'établir, ou ses ressources personnelles sont i?isufpsa?ites.

Bans le premier cas, il n'a qu'une chose à faire : chercher le meilleur emploi de son argent, et se garder des ambitions excessives qui pourraient le lancer dans une entreprise au-dessus de sa fortune et de son crédit. C'est surtout dans le petit commerce et dans la petite industrie que la prudence est nécessaire, parce que les entraînements sont peut-être plus faciles. Il arrive souvent qu'un ouvrier ou un employé honnête et laborieux, au moment de son établissement, qui coïncide la plupart du temps avec celui de son mariage, n'hésite pas à consacrer toutes ses économies et la dot de sa femme à l'achat d'un fonds, dont le prix dépasse quelquefois ses ressources présentes, et qu'il s'engage à acquitter sur ses bénéfices à venir. Qu'il survienne un de ces accidents qui ne se présentent que trop fréquemment, une longue maladie, une annéo malheureuse, une opération mal conduite, c'en est assez pour entraîner la ruine et peut-être le déshonneur; ;mssi, faut-il réserver toujours la part de l'imprévu, et ne jamais escompter l'avenir.

Il vaut mieux débuter modestement et grandir par degrés, que de s'exposer à déchoir, en se, plaçaul tout d'abord à une hauteur où l'on ne saurait se maintenir.

Si le commerçant n'fl pas de fortune personnelle, il devra nécessairement,

pour s'établir, faire appel au crédit, et le crédit ne lui manquera pas, poui peu qu'il offre des garanties d'intelligence et de probité, et que son nom soit honorablement connu sur la place. On comprend toutefois qu'une pareille situation exige une prudence, une activité et une fermeté de caractère, qui ne se rencontrent que chez les natures d'élite. Le premier danger à éviter, c'est de se laisser entraîner par l'appât d'offres considérables, ou par l'impatience de se trouver à la tête d'un établissement, à accepter des conditions onéreuses pour l'emprunteur, et dangereuses, par conséquent, pour le prêteur.

C'est une tentation que la simple probité doit suffire à repousser; car un marché conclu dans des conditions telles qu'il faille compter pour les remplir sur un bonheur constant et sur des bénéfices exceptionnels, est aussi contraire à l'honneur qu'à l'intérêt bien entendu des deux parties.

Il peut arriver aussi qu'un capitaliste qui commandite un négociant, se croie le droit d'intervenir dans la gestion des affaires, et d'imposer ses vues et sa volonté. Cette prétention, contraire au texte même de la loi, ne saurait-être admise par tout commerçant soucieux de sa dignité et de ses intérêts ; seul responsable, il doit gouverner seul, et s'il est de son devoir d'écouter les conseils, il ne doit recevoir d'ordres que de sa conscience et de son expérience des affaires.

Enfin, le désir de réaliser plus vite un capital, et d'assurer plus tôt sa complète indépendance, pourrait entraîner le négociant dans des opérations hasardeuses, qui compromettraient à la fois son crédit et les intérêts de ses bailleurs de fonds. Agir ainsi, ce serait se montrer indigne de confiance; car si l'on est libre d'exposer dans une certaine mesure sa fortune personnelle, on n'a jamais le droit de risquer celle d'autrui, pour s'épargner quelques années de travail ou pour se donner une satisfaction d'amour-propre.

Succession, acquisition ou fondation d'une maison de commerce. — 2° Le commerçant ou le fabricant qui s'établit, fonde une maison nouvelle ou hérite à un titre quelconque d'une clientèle déjà formée, et d'une maison constituée depuis un temps plus ou moins long.

Dans la seconde hypothèse, il court peu de chances. La meilleure situation qu'il puisse ambitionner au début de sa carrière, c'est de succéder à un membre de sa famille ou à son ancien patron, après avoir travaillé dans la maison assez longtemps pour s'y faire connaître de la clientèle, et pour s'y mettre parfaitement au courant du genre d'affaires qu'il aura à traiter plus tard. S'il succède au contraire à un commerçant qui lui soit étranger, la plus vulgaire prudence suffit à lui indiquer les renseignements qu'il doit se procurer sur la valeur réelle du fonds, sur le crédit de son prédécesseur et sur sa manière de procéder, qu'il ne devra jamais changer brusquement, lors même qu'il y trouverait des inconvénients, pour ne pas dérouter la clientèle.

La fondation d'une maison nouvelle exige plus d'initiative, plus de hardiesse, et plus de ressources pécuniaires. Il faut, en effet, suffire aux frais de premier établissement, et surtout pouvoir attendre que la clientèle se forme et que le courant de la vente s'établisse. Les moindres circonstances peuvent exercer une influence considérable sur l'avenir d'une maison qui débute, surtout dans le commerce de détail, où le choix du local, l'humeur plus ou moins avenante d'un employé, et jusqu'à la disposition de l'étalage, décident parfois de l'échec ou du succès; aussi, faut-il que le commerçant de détail connaisse à fond les besoins, les habitudes, les mœuFS mêmes du quartier et presque de la rue où il s'établit Dans les petites villes comme dans les grandes, il peut arriver qu'un boulevard

ou un quai serve de frontière à deux mondes voisins qui se touchent et qui ne se ressemblent pas.

Telle branche de commerce qui languit au Marais, prospérerait dans la Chaussée-d'Antin ; or s'il ne faut que quelques degrés de latitude de plus ou de moins pour changer les idées, les mœurs et les lois, il suffit de la longueur d'une rue pour forcer le marchand à modifier l'assortiment et la qualité de ses marchandises, l'installation de son magasin, et jusqu'à son langage et à ses manières, qui ne seraient plus en harmonie avec les goûts de ses clients.

Dans le commerce en gros et dans la grande industrie, la tâche est plus délicate encore; il faut, en effet, se créer des relations plus étendues et pfas multipliées, organiser tout d'une pièce un personnel considérable, hasarder des sommes beaucoup plus fortes pour frais de premier établissement, et, s'il s'agit d'une fabrique ou d'une usine, se ménager les conditions les plus favorables pour les transports, l'installation du matériel, la facilité des débouchés. Ce serait donc une grave imprudence d'essayer de créer une maison sans connaître à fond la place, et sans y être connu depuis longtemps.

Association. — 3° Le commerçant est seul gérant et seul responsable des affaires de la maison, ou il a des associés solidaires et responsables comme lui*.

Assez rare dans le petit commerce, l'association est au contraire fréquente dans le grand commerce de détail et dans le commerce en gros, où la fortune et les forces d'un seul homme seraient souvent insuffisantes.

Sans vouloir dénigrer l'association, nous sommes fopcés d'avouer qu'elle présente des dangers d'autant plus nombreux peut-être, qu'elle comprend un plus petit nombre de personnes, et nous n'oserions conseiller à qui que ce soit d'y avoir recours, à moins de nécessité absolue ou d'avantages bien démontrés, et capables de compenser les inconvénients possibles.

En effet, sans parler de la responsabilité légale qui pèse solidairement sur tous les associés participant à la gestion réelle des affaires, et qui engage à l'égard des tiers la totalité de leurs biens, quelles que soient du reste leur situation respective et leurs conventions particulières, il est difficile que la conformité de vues et de caractère, l'égalité d'âge, de fortune et d'intelligence, l'esprit de tolérance mutuelle, soient assez complets pour éviter les tiraillements, les jalousies, et parfois même les ruptures éclatantes. Si les associés sont sur le pied d'une parfaite égalité, chacun d'eux voudra gouverner, se mêler de toutes les affaires, et imposer sa volonté : ce sera le desordre et l'anarchie. Si l'un d'eux apporte un capital plus considérable, et l'autre une plus longue pratique des affaires, il faudra au premier beaucoup d'abnégation pour s'incliner devant l'autorité de l'expérience, au second beaucoup de tact pour ne pas essayer de racheter son infériorité pécuniaire, en faisant trop vivement sentir sa supériorité commerciale.

Enfin, si les associés s'accordent (et ce sera encore le plus sage parti), pour reconnaître à l'un d'eux» une sorte de prééminence, et pour se distribuer comme autant de départements ministériels la surveillance des diverses opérations, cette espèce de roi constitutionnel aura besoin d'une rare habileté pour exercer son autorité s;ms faiblesse et sans despotisme, et pour maintenir le bon accord entre ses ministres.

1. NOUS ne parlons ici que «les Sociétés en nom collectif. Quant aux Sociétés en

commandite, aux Sociétés anonymes, etc., il en sera traité plus au long dans les livres consacra ;> l'Économie politique et à la Législation commerciale.

On ne saurait donc apporter trop de prudence dans le choix d'un associé et s'entourer de trop de renseignements sur sa valeur intellectuelle et morale. Voilà pourquoi les associations qui réussissent le mieux sont pour la plupart du temps celles qui se forment entre un chef de maison et un employé, qui conservera sans doute pour son ancien patron une déférence, fruit de l'habitude et de la reconnaissance, et qui aura eu le temps de révéler ses qualités et ses défauts, grâce à une communauté prolongée de travaux, d'épreuves et de succès. Il est inutile d'ajouter que la situation de chaque associé doit être réglée de la manière la plus claire et la plus précise, et que le contrat doit être rédigé de façon à ne laisser aucune prise à la chicane, et soumis à l'examen attentif d'un homme de loi habile et honnête.

Même avec les précautions les plus minutieuses, peut-être n'échappera-t-on pas à toute contestation ; mais le plus sage parti en pareil cas, ce sera de se faire de mutuelles concessions, et de sacrifier, s'il le faut, quelques parcelles de son droit à cette nécessité de l'union, qui fait la force des particuliers comme des

Une fois établi, et propriétaire à un titre quelconque du fonds qu'il veut exploiter, le commerçant, le fabricant, ou le chef d'atelier, aura à se préoccuper de l'installation, du choix des employés, de l'achat des marchandises, et des moyens de se faire connaître aux acheteurs, c'est-à-dire de la publicité.

De l'installation. — Dans le commerce en gros, qui s'adresse non pas au public, mais aux négociants plus sensibles à la qualité et au prix des marchandises qu'à l'éclat extérieur, l'installation doit être aussi commode, mais aussi simple que possible. Toute dépense de luxe grèverait inutilement les frais généraux. Des magasins où les marchandises ne risquent pas de se détériorer, des ateliers et des bureaux où les ouvriers et les employés puissent travailler à l'aise, un cabinet réservé au patron et disposé autant que possible de manière à ce qu'il exerce, sans avoir besoin de se déplacer, la surveillance nécessaire, il n'en faut pas davantage pour suffire au mouvement le plus considérable. En Angleterre, grâce à l'usage des docks et des magasins généraux, l'installation des plus fortes maisons se réduit souvent à quatre ou cinq pièces, dans quelque masure enfumée de la cité, où il se traitera peut-être plus d'affaires en un jour qu'il ne s'en fait en une semaine dans nos vastes magasins de Paris et du Havre.

Le commerce de détail est malheureusement forcé de sacrifier à la mode; mais il ne doit le faire qu'avec une extrême réserve, et là seulement, où il ne saurait s'en dispenser. L'ordre, la propreté, le confort, l'air et la lumière circulant librement, telle est la véritable parure d'un magasin : il faut que l'acheteur soit à son aise, et que rien ne choque sa vue ; mais une boutique n'a pas besoin d'être un palais, et quelques dorures, quelques glaces de plus ou de moins, sans rien ajouter à la qualité de la marchandise, en élèveront nécessairement le prix, à moins que le marchand n'ait la générosité peu commune de payer ce luxe de ses deniers.

Il faut donc réduire autant que possible ces coûteuses inutilités, et dans tel quartier, dans telle branche de commerce, où elles sont devenues indispensables, on aura tout profit à n'en adopter que la dose nécessaire pour ne pas trancher trop ouvertement avec les voisins et les concurrents. Le public finira toujours par comprendre qu'il ne faut pas juger la marchandise sur la somptuosité de l'étiquette, et préférera le solide dont il profite, au brillant dont il ne jouit qu'en passant.

Du choix des employés. — Le choix des employés, si l'importance des affaires exige que le patron se donne des auxiliaires, est une question des plus délicates. C'est une mauvaise recommandation pour le crédit d'une maison que de continuels changements dans son personnel, et c'est un détestable calcul que de chercher à faire trop d'économies sur le traitement des employés. Si l'on peut eonfier quelques travaux faciles, et qu'il sera cependant nécessaire de contrôler, à des apprentis ou à des jeunes gens peu expérimentés, et par conséquent modestes dans leurs exigences, il n'est pas permis au commerçant d'oublier que l'employé doit vivre honorablement de son travail, comme le patron de son bénéfice, et que s'il exige peu, c'est qu'il mesure sans doute ses prétentions à son mérite. Le travail mal rétribué est ordinairement stérile; car personne n'a le droit de compter sur un dévouement gratuit, et l'intelligence est une marchandise qu'il faut se résigner à payer ce qu'elle vaut, comme toutes les autres.

Rétribuer ses employés d'une manière suffisante et proportionnée à leur instruction et à leur expérience, les traiter avec politesse, avec douceur, avec bienveillance, tout en les surveillant activement, et en exigeant d'eux xe qu'il a le droit de leur demander, tel est à la fois le devoir et l'intérêt du patron.

Dans beaucoup de maisons importantes de gros et de détail, les commis sont intéressés à la vente par la concession d'une part prélevée sur le bénéfice : c'est une excellente pratique; car, en travaillant pour le patron, chacun travaille en même temps pour soi, et fait pour ainsi dire de la prospérité générale son affaire personnelle.

De l'achat des marchandises. — Les conditions d'achat ne sauraient être les mêmes pour le commerce en gros que pour le commerce de détail. Le commerçant ou le fabricant de détail, dont le capital et le crédit ne sont pas assez considérables pour qu'il se permette impunément de grandes spéculations, aura presque toujours intérêt à acheter au comptant, et à ne pas faire de gros approvisionnements, surtout s'il s'agit de marchandises qui puissent se détériorer à 1 étalage ou en magasin.

Quant au commerce en gros, ses opérations sont subordonnées à tant de circonstances locales, personnelles, politiques même, qu'il est impossible de tracer aucune règle en dehors de celles qu'indiquent le bon sens et la prudence la plus vulgaire. Toutefois, il est une recommandation que l'on ne saurait trop répéter au petit et surtout au grand commerce, c'est de s'adresser autant que possible directement au producteur.

Aujourd'hui que la vapeur et l'électricité ont rendu les communications si promptes et si faciles, on ne saurait comprendre pourquoi le commerce s'obstine trop souvent à payer un impôt onéreux à des intermédiaires devenus inutiles. Un négociant qui achètera à une maison du Havre une balle de café, achetée par celle-ci aune maison de Londres, supportera les frais d'une double commission, qu'il s'épargnerait en nouant des relations directes en Angleterre, ou même aux Indes et au Brésil. Du reste, l'art de bien acheter, c'est la science même du commerce, science moins commune qu'on ne se l'imagine; car il faut, pour y exceller, joinrJre à une expérience consommée des affaires, à une parfaite connaissance de l;i marchandise, cet instinct de l'occasion, ce mélange de prudence et de hardiesse qui caractérise le vrai commerçant, et qui suffirait peut-être à faire la fortune d'un homme d'état ou d'un diplomate.

Des moyens de publicité. — Les principaux instruments de publicité 6ont l'entremise des voyageurs de commerce ou des représentants, les envois

directs de prospectus, de circulaires ou d'échantillons, les affiches et les journaux.

Nous reconnaissons sans hésiter que la publicité ne convient ni à toutes les situations, ni à toutes les branches de commerce, et qu'elle est peut-être plus utile encore au fabricant et à l'industriel qu'au commerçant proprement dit.

Il est incontestable, par exemple, que la plupart des petits détaillants gagneraient peu de chose à voir leur nom imprimé à la quatrième page d'un journal, et que leur enseigne et leur étalage sont la plus naturelle et la moins coûteuse des annonces. Il n'est pas moins certain que la réclame avec les formes emphatiques et ridicules qu'elle affecte souvent, n'est propre qu'à écarter l'acheteur expérimenté, et à compromettre la dignité du commerçant ; mais l'abus ne doit pas proscrire l'usage, et si la réclame est le fléau du commerce, la publicité en est la vie.

La plus efficace, si elle s'adresse aux commerçants, est sans contredit la publicité vivante, c'est-à-dire la parole du voyageur ou du représentant qui répond aux objections, qui fait ressortir les avantages de la marchandise, qui en explique l'usage, et que l'échantillon muet ou le prospectus toujours suspect d'exagération ne remplacera jamais qu'imparfaitement; mais s'il s'agit de se faire connaître au public, on ne peut nier l'utilité pratique de l'affiche et du journal. C'est une dépense, sans doute, c'est une avance de fonds, dont il faut pouvoir attendre le résultat, mais c'est une dépense productive, et ce qui le prouve, c'est le développement prodigieux de la publicité chez les nations les plus commerçantes du monde : l'Angleterre et les Etats-Unis.

Cependant, pour qu'une annonce réussisse, il ne suffit pas de la rédiger à la légère, et de la lancer au hasard; il faut qu'elle contienne, sous la forme la plus simple et la plus brève, les renseignements de nature à intéresser ceux à qui elle est destinée, et, s'il est possible, le prix des marchandises annoncées, surtout si l'on s'adresse au public qui tient à faire ses calculs d'avance, et à savoir s'il ne perdra pas son temps et ses démarches; il faut également choisir le moyen de publicité le plus pratique, et celui qui fera parvenir le plus sûrement l'annonce à son adresse.

Les annonces du Times représentent pour le commerce anglais une dépense annuelle de plusieurs millions; mais elles passent chaque jour, dans tous les pays du monde, sous les yeux de plus d'un million cinq cent mille lecteurs!

De la vente et de la clientèle. — La publicité n'est qu'un moyen d'attirer l'acheteur, mais non de le retenir, et d'en faire un client; or, l'ambition du marchand doit être de se créer une clientèle solide et permanente, au lieu d'attendre le caprice des passants. Voilà pourquoi c'est à nos yeux un expédient d'une habileté douteuse, et nous ajouterons, d'une loyauté suspecte, que de chercher à séduire le public ou à embarrasser les concurrents, en offrant au début des conditions exceptionnelles de qualité et de bon marché qu'on ne saurait maintenir. L'acheteur, qui n'entre pas dans ces calculs, et qui ignore souvent la véritable valeur de la marchandise, se croira trompé dès qu'il verra la qualité déchoir ou le prix augmenter, et ne saura au commerçant aucun gré de ses sacrifices intéressés.

Le meilleur moyen d'achalander un commerce, ce n'est pas de recourir à ces procédés de charlatan, ni de chercher le succès par une concurrence déloyale, par des contrefaçons déguisées, par des menées indignes d'un honnête homme, ou par de prétendus rabais qui n'existent le plus souvent que sur le papier : c'est d'inspirer à l'acheteur l'estime et la confiance par une loyauté mal- Si

térable, c'est de s'interdire toute espèce de fraudes, celles même qui passent pour les plus innocentes, peut-être parce qu'elles sont les plus usitées; c'est de donner la marchandise pour ce qu'elle est, sans chercher à en dissimuler les défauts ou à en exagérer les qualités; c'est de montrer pour le public cette complaisance et ces égards auxquels a droit le plus humble acheteur; c'est enfin de se contenter d'un bénéfice raisonnable, et de se résigner à faire honnêtement sa fortune, dût-on la faire plus lentement.

C'est encore une habitude chez quelques commerçants de surfaire d'une manière exagérée le prix de la marchandise. Dans le commerce en gros, ce procédé est aussi déplacé que stérile; car les cours sont réglés par des circonstances de force majeure, que le vendeur et l'acheteur connaissent ou connaîtront bientôt, et qre l'un et l'autre sont également forcés de subir. Dans le commerce de détail, si r acheteur connaît la valeur réelle de la marchandise, il saura peu de gré au commerçant de lui faire perdre son temps en pourparlers inutiles; s'il l'ignore et qu'il paye sans marchander, il saura tôt ou tard qu'il a été pris pour dupe, et agira en conséquence; enfin, s'il obtient un rabais, il n'en faut pas davantage pour éveiller sa méfiance, qui sera d'autant plus forte que la concession paraîtra plus considérable.

Aussi, beaucoup de maisons ont-elles adopté le meilleur moyen d'épargner le temps du marchand et celui du public : c'est de vendre à prix fixe ; car, en supposant que la vente soit loyale, et les étiquettes véridiques, cette seule mention est un attrait pour les acheteurs, dont l'afïluence compensera largement les bénéfices équivoques prélevés sur l'ignorance, la timidité ou la fierté mal entendue qui dédaigne de marchander.

Il ne suffit pas de vendre, il faut savoir à qui l'on vend, à moins que l'acheteur ne paye comptant, ce qui est rare dans le commerce en gros, et ce qui ne peut être toujours exigé dans le commerce de détail. Tout client qui demande crédit ne doit être accueilli qu'avec des garanties sérieuses, et après un examen, délicat sans doute, et qu'il faut entourer de tous les égards et toutes les précautions possibles, mais que ne justifient que trop les fraudes impudentes dont le commerce est victime. L'impatience de vendre, le désir d'enfler le chiffre apparent des affaires, sont si souvent exploités par des escrocs, que l'honnête homme ne saurait se formaliser d'une enquête où son amour-propre n'est pas en jeu.

Si, malgré toutes ces précautions, on a eu affaire à des clients d'une bonne foi douteuse, le plus sage c'est de se résigner immédiatement à une perte devenue à peu près inévitable, et de rompre les relations au lieu de les prolonger dans le chimérique espoir de parvenir à recouvrer la première créance, en la grossissant d'une seconde. Toutefois, il faut savoir distinguer le trompeur du rliont honnête, mais frappé d'un embarras momentané que nul ne saurait se llalter de n'avoir pas un jour à subir; autant il faut mettre d'énergie à poursuivre l'un dans l'intérêt général, aussi bien que dans un intérêt privé, autant il faut apporter de soin à ménager l'autre, et à lui procurer même les moyens de se relever. Ce sera à la fois une bonne action et un bon calcul.

De la direction générale d'une maison. — 11 ne suffi! pas, pour ir, de savoir vendre et acheter, il faut encore savoir administrer. Tout goument petil <>u grand, qu'il s'agisse d'une maison de commerce OU d'un Etat, ne \ii que par L'économie et par l'ordre.

La véritable économie consiste moins à dépenser peu qu'à savoir dépenser à propos. Economiser sur le salaire des employés, sur la qualité de la marchandise, sur les frais d'installation nécessaires a la commodité ^lu public et au bon

ordre du service, c'est la plus dangereuse des prodigalités; car c'est prodiguer ce que le commerçant a de plus précieux, son crédit et sa considération.

Les seules dépenses que l'on puisse restreindre sans crainte, ce sont celles qui ne concourent pas directement à la prospérité de la maison, et qui n'auraient pour but que la satisfaction d'un amour-propre déplacé, ou de ces goûts de luxe et de dissipation qui conviennent au commerçant moins qu'à toute autre classe de la société. Il est juste, sans doute, que celui-ci ne s'impose pas de privations exagérées, que son bien-être augmente avec sa fortune, et qu'il jouisse avec modération des fruits de son travail; mais il ne doit jamais oublier que les bénéfices du commerce, avec leur caractère aléatoire, ne sauraient être considérés comme un revenu fixe et invariable, et que si l'épargne est nécessaire à tous, soit pour constituer un capital, soit pour en compenser la dépréciation inévitable, elle est doublement indispensable pour parer à ces crises imprévues si fréquentes dans la vie du négociant. Les dépenses personnelles du commerçant seront donc calculées de manière à n'absorber que la moindre part possible de ses bénéfices, et à ne grossir que dans une proportion inférieure à l'augmentation normale de ses revenus : c'est le meilleur moyen d'éviter les déceptions; en outre on ne s'expose pas à contracter des habitudes auxquelles il serait peut-être impossible de renoncer plus tard.

L'économie n'est du reste qu'un des éléments de cet ordre et de cette régularité, qui doivent présider à tous les actes du chef de maison. Savoir distribuer l'emploi du temps et de l'argent, de manière à ne laisser ni une heure inoccupée, ni un capital inactif; donner l'exemple du travail assidu et régulier pour avoir le droit de l'exiger des autres: se faire une loi envers la clientèle de l'exactitude, qui est la politesse des marchands aussi bien que celle des rois; apporter jusque dans la disposition des marchandises et dans l'aménagement de l'atelier ou du magasin, cet ordre matériel qui semble une garantie de l'ordre moral, c'est une science difficile sans doute à acquérir, mais qui rapportera toujours au commerçant plus qu'elle ne lui coûtera.

Fidèle à ces principes de loyauté, de prudence et d'activité personnelle, il est rare que le succès ne couronne pas ses efforts; mais dût-il subir quelqu'un de ces revers imprévus que la conduite la plus vigilante et la plus irréprochable ne suffisent pas toujours à prévenir, rien n'est désespéré si l'honneur est sauf. Quand le coup est mortel, le véritable courage et la véritable habileté ne consistent pas à retarder de quelques jours une ruine inévitable, et à prolonger une agonie qui n'en devient que plus cruelle, mais à savoir se résigner et liquider la situation, avant qu'elle ne se complique de nouveaux embarras.

La ruine acceptée franchement n'est qu'un malheur; mais la ruine dissimulée par des expédients nécessairement contraires à la bonne foi, lors même qu'ils ne tomberaient pas sous le coup des lois, est toujours une faute et peut devenir un crime.

Une fortune perdue se regagne, une réputation perdue ne se reconquiert pas.

Pour résumer, en terminant cette revue rapide, l'ensemble de qualités morales et de connaissances théoriques et pratiques qui constituent le véritable commerçant, nous emprunterions volontiers, en la modifiant quelque peu, une définition célèbre. « L'orateur, a dit Cicéron, est l'honnête homme qui possède la science et la pratique de la parole. » Le commerçant, dirons-nous, est l'honnête homme qui possède la science et la pratique des affaires.

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