ECOLE OGIVALE
^VEcIe type original, recommence une nouvelle ère sacerdotale de l'architecture chrétienne his- ' torique. Les prêtres , les moines sont encore les architectes des temples : souvent ils travaillent de leurs propres mains, à leur érection , sous les ordres du Ccementarius 9 chef des ouvriers qui bâtissaient Téglise. — Le type improprement appelé gothique , ne fut que la transformation aiguë par l'arc en tiers- point, et l'élancement du type romano-byzantin régénéré par la phase progressive. Pyramidalisez les arceaux et les voûtes des grandes basiliques romano-byzantines des dernières périodes , modifiez le caractère de leurs chapiteaux symboliques, et vous aurez le temple que le nord formula au XIIP siècle, austère , haut et vaste ! Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette métamorphose progressivement amenée du type concret des basiliques néo-grecques , l'origine du style dit gothique , sur lequel les croisades n'exercèrent qu'une influence indirecte, par suite de ce mouvement général d'idées qu'elles imprimèrent à l'esprit humain , et des destinées de plus en plus triomphantes du christianisme.
Le caractère abstrait de l'église, l'art figuré du moyenâge vont se traduire par d'immenses monuments érigés à la gloire de Dieu : l'architecture s'est complètement éloignée des traditions antiques. Combien une église^ où toutes les phases de l'art romano-byzantin et de l'art ogival seraient représentées, bâtie sur une crypte primitive, berceau de l'architectonique chrétienne , serait utile à nos enseignements! combien l'étude de sa généalogie serait attachante! Supposez-la aujourd'hui,Gette basilique, rappelez dans cette arche immense et sublime dont le défaut d'unité serait racheté par tant de pages historiques , rappelez la sculpture naïve et inspirée, la puissante polychromie du moyen-âge, les lointains infinis, l'or, le cinabre, l'azur, le marbre et l'argent, les tombeaux de saints et de guerriers, le mystérieux demi-jour produit par les verrières peintes, si nécessaire à la prière et au recueillement, les majestés du sanctuaire ; animez ce temple par l'orgue aux cent voix , par les cloches, le plain-chant, une messe solennelle, au milieu des riches et pittoresques costumes , des têtes vénérables de prêtres et de lévites, des populations à genoux, sur le pavé, sur les dalles tumulaires, àcôtédesévêquesde cuivre couchés sur leur sépulcre ; respirez l'encens à pleine bouche ; mettez ce temple en rapport avec le monde et les mœurs pour lesquels il fut fait , voyez toutes ces splendeurs de liturgie , toutes ces magnificences historiques , tous ces commentaires des livres saints , traduits par la peinture, la sculpture , tous ces musées populaires : et dites-moi si vous comprenez que la basilique du moyen-âge fut un monde. — Cette basilique-là , elle existait encore en France , la veille de la réformation ; pour la retrouver par la pensée il faut se placer entre Robert de Luzarches et Calvin , entre les confréries de Maçons du XII* siècle et les huguenots. Ne serait-elle pas la meilleure explication et le meilleur
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texte des théories d'archéologie sacrée ? — L'art toujours solidaire des aflSictions et des joies de la religion, ne peut chercher à imiter dans les temps où nous vivons, cette chose si complète et si dramatique : qu'il s'efforce au moins de conserver et de maintenir ce qui nous reste d'une gloire nationale la plus pacifique et la plus pure de toutes. — La religion , voyez-vous , c'est une âme qui a pour corps la basilique , et pour sens le culte , le culte desservi par le concours unanime de toutes les puissances artielles, le culte, spiritualisme formulé, symbole sensible et moral tout ensemble , le culte incroyable concert de faits sublimes qui commencent avec les hommes, et finissent à la divinité dans un ineffable mystère qu'on nomme le ciel.
Nous voici arrivé à l'âge vraiment national et français de l'architecture chrétienne historique. Le type romanobyzantin avait été le type chrétien et biblique, le type ogival est le type catholique et de la nouvelle loi : c'est le symbole des deux Testaments, l'arche d'alliance entre la religion primitive et la religion moderne , le sceau de la souveraineté et de l'universalité de l'Eglise. J'ai dit ailleurs , comment dans les derniers soupirs du style romano-byzantin , par de lentes transformations , par de successives métamorphoses de l'hémicycle en arc à tiers-point , par l'élancement du fr6i)ton vers le cône à la forme aiguë, le grand type indigène d'architecture , prit naissance au XIIP siècle. J'ai été assez heureux pour prouver le premier cet indigénat, pour revendiquer le premier cette gloire , comme gloire de ma patrie. La priorité nationale dans l'invention de cette école qui a pour archétypes N. D. d'Amiens et la Sainte-Chapelle de Paris , est aujourd'hui incontestée. Le nord de la France, le sol mérovingien , doit être regardé comme le berceau de cette architectonique préparée par l'école romanobyzantine. Lesmaîtres-de-l'œuvre, souvent prêtres, dans
l'origine , en la réalisant , ont résolu le plus vaste problème esthétique , ils ont renfermé dans leurs œuvres , unité , immensité et mystère. Ils ont fait du temple la personnification matérielle de la société catholique , le Verbe sensible ; ils lui ont imprimé ce caractère idéal ^ ce sceau de symbolisme , d'universalité et d'infini , qu'il porte empreint sur son front et caché dans ses saintes profondeurs. Personne ne fera une plus large part de lustre et d'éclat à l'architectonique italienne que moi ; je sais quel parti elle eût tiré de l'arc ogival , avec ses somptueux matériaux de marbre ^ de bronze ^ d'or 5 avec ses mosaïques et sa puissante polychromie ; je sais, ou mieux je devine à quelle grandeur, à quelle majesté, entre les mains italiennes si habiles, si patientes, si intelligentes, serait parvenu le type ogival combiné aux pompes romano-byzantines , marié au porphyre , au jaspe oriental , aux marbres transparents, conmie du cristal de roche , à toutes ces idées fortes , neuves, vives, qui naissent spontanément, se formulent si brillantes sur la péninsule maternelle , au milieu de ses parfums , de ses harmonies et de ses brises; et certaines régions des cathédrales d'Orviette , de Sienne, le campanile de Sainte- Marie-de-la-Fleur, de Florence (Œuvre duGiotto) , Saint- Janvier de Naples , annoncent suffisamment ce que l'architecture du XIIP siècle, pouvait gagner à passer par le génie italien du moyen-âge. Mais l'Italie n'est pour rien dans l'invention, les progrès, les perfectionnements d'une école , née dans le nord , faite pour le nord , appropriée à ses horizons indécis et à ses mystiques influences (1).
(1) Le type français paraît avoir eu pour berceau les provinces situées entre la Loire , le Rhin et l'Escaut. Son point de départ a été sans contredit, le pays connu sous le nom d'Ile-de-France, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus anciennement et de plus intimement français dans la France. Le type n'arriva à sa maturité qu'avec Notre-Dame d'Amiens. Robert de
@BI^ 139 m9^ - Les Italiens 9 en n'empruntant h cette école qu'un seul caractère, l'arc en tiers-point ^ en le rattachant sans amour et sans motifs aux lignes horizontales de leurs plafonds et de leurs perspectives monumentales, n'ont pu traduire et comprendre que faiblement (1) le type pyramidal , même dans l'église métropolitaine de Milan, œuvre mixte entre les architectoniques du nord et du midi , œuvre solennelle et grave , toutefois, immense pensée de marbre , et le plus digne hommage rendu parla Péninsule à l'art chrétien du nord. — L'Italie , je le répète, n'est pour rien dans l'invention , les progrès , le développement de cet admirable type. Je ne connais guère qu'une église à Rome où l'ogive se montre accidentellement, c'est celle de la Minerve;
Luzarchcs , en résumant dans ce monument toute son époque , a Gxé l'art comme Racine a fixé la langue , et Bossuet Voraison funèbre. Le style natif fut bientôt imité tout autour de son berceau ; en Normandie, dans les Gâtinois, l'Orléanais , les Flandres , l'Artois , le Cambrésis, le Ponthieu, la Champagne, le Soissonnais, le Bcauvoisis. Déjà la France avait ouvert le treizième siècle avec de magnifiques monuments ogivaux, quand l'impulsion venue d'elle, fut reçue en Allemagne, en Angleterre et en Belgique.
(1) La combinaison de l'arc en tiers-point à de grandes lignes horizontales, prouve que dans le midi de l'Italie, on ne pénétra qu'à demi dans le génie de l'architecture ogivale. La Minerva de Rome: Santa Maria IVovella , Santa Croce de Florence , nous donnent aussi cette combinaison. Dans le nord de l'Italie, l'architecture ogivale éprouva moins de contradictions 5 Saint-Laurent de Gènes offre vraiment , en quelques parties, le sentiment deTécolc ogivale. Saint-André de Verccilles, bâti dans le XIII« siècle , par le cardinal Guala de'Bicchieri qui revenait de remplir en Angleterre, des fonctions diplomatiques , Santa Maria delta Spina de Pise , San Petronio de Bologne , Santa Maria del Fiore de Florence, quelques portions de la petite église de San Matteo, située à Gênes, au pied du palais ducal, doivent à des causes purement historiques , leur assimilation plus complète au type ogival , et sont ce que j'ai vu dans la péninsule, do plus conforme aux cxigoncosde cette école
. @8i^ lAO mm et encore , quel misérable et contradictoire effet elle y produit !
L'église métropolitaine deSte-Marie-de-la-Fleur, à Florence 5 est^ à mon sens^ une des expressions les plus complètes et les plus précises du faire ogival italique : elle est voûtée , et prouve que la coupole pouvait à merveille se concilier avec cette école et s'y adapter , car la coupole de cette église produit un immense et majestueux effet — Après Ste-Marie-de-la-Fleur , je citerai Ste-Croix (1) de la même ville , et San Petronio de Bologne.
Dans le type qui va nous occuper y et qui a l'élancement et Tasccnsion à Dieu pour principe et pour fin , les lignes verticales deviendront reines de l'architecture. La France, je le répète, est l'incontestable berceau de ce type homogène , harmonique , essentiellement catholique et triomphateur, portant jusqu'aux nues la gloire du Christ. Si nous n'avons pu le formuler avec les incrustations de marbres variés, de couleurs diverses, comme Giotto les donna dans sa magnifique réalisation du campanile de Florence; si, avec notre pierre souvent gelisse, grise et d'un grain grossier, nous avons fait des choses si augustes, qu'eussions -nous réalisé nous-mêmes, avec les granits, les marbres de Carrare, lecipolin, le serpentin, les poiphyres, les jaspes, les marbres de Grèce , d'Egypte et de Sicile ? — Les marbres auront toujours une transparence et un éclat dont la pierre n'est point susceptible, et formeront toujours avec l'or, l'argent, le bronze, les véritables matériaux des constructions basilicales.
L'école française, qui chercha à imiter la splendeur grecque et la pompe byzantine des mosaïques du VP siècle', en couvrant d'or et devivespeintures, ses naïves imageries
(1) Voir la monographie que j'ai donnée de la Basilique <Je Sainte- Croix, de Florence.
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de pierre, ses délicats et légeris profils, le type français n'est pas une sorte de créole de l'architecture , il n'est pas issu de deux sangs, il forme une race. 11 est essentiellement ijdividuel, essentiellement normal : ce type original ne peut êti'e étudié avec fruit qu'en France , comme l'école romano-byzantine ne peut être bien apprise qu'en Orient et en Italie.
Malheureusement pour nous , nos pieuses rives du Doubs, de la Saône et du Rhône , qui avaient plus de relations avec l'Italie qu'avec le nord de la France , firent comme la suave péninsule, comme tout le midi des Gaules; elles prati- (juèrent l'ogive , sans grand amour : et la révolution ogivale ne s'y fit bien positivement sentir, ne s'y établit d'une manière solide, que quand elle s'y présenta aux sympathies des peuples , entourée de tout le cortège et de tout le luxe d'ornementation de la fin du XlV'et du XV" siècles. Dijon oh commence le nord, par rapport à l'ancien royaume Burgunde, et où les tendances dans les mœurs et les monuments deviennent toutes septentrionales, Dijon seule nous offre un type parfait de l'architecture ogivale dans sa primitive phase de noble sévérité , un modèle aussi orthodoxe que la Sainte-Chapelle de Paris. — Un des grands mérites de l'architecture ogivale, c'est d'avoir conçu et réalisé par la verrière peinte , la véritable peinture monumentale diaphane , merveille d'art et de beauté , devinée par les romano-byzantins et essayée dans leurs mosaïques transparentes.
Il faut bien se rappeler que durant le moyen-âge, toute la vie du génie français circula dans l'architecture nationale et dans les arts qui en dérivent. C'est ce que prouve souverainement l'église cathédrale de N.-D. d'Amiens, ce temple modèle , que les dévastations de 1 793 ont presque épargné , que Charles-Ie-Téméraire fit respecter par son
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artillerie , avec laquelle tant de rois et de reines de la terre, ont comparé leur passagère immortalité. Tout le moyenâge est en elle, avec ses pieuses légendes, ses drames de pierre, son histoire des rois de France, ses martyrologes de pierre , sa législation et ses enseignements de pierre , ses épigrammes de pierre , ses bibles de pierre , son astronomie de pierre. — L'imprimerie devait tuer l'architecture , et elle l'a tuée effectivement. — Encore ici , comme pour l'architecture romano-byzantine, pour la bien comprendre, cette ère ogivale, il ne faut jamais perdre de vue les influences de localités et de climats. Le monumentaliste chrétien ne doit demeurer étranger à rien de ce qui est issu du type français , comme les ameublements , les costumes, les manuscrits, les bijoux, les monnaies, les chai*tes. Il faut , par la pensée , disséquer la cathédrale et en opérer les préparations anatomiques : mais il faut être à la fois anatomiste et physiologiste , étudier la vie et l'organe. Et puis quand on a bien compris le type, le père, il convient d'appeler autour de lui toutes les imitations , tous les sous-types , tous les enfants , toute la famille. — La famille , en architecture , règne comme parmi les hommes. Un fait digne de remarque , c'est l'art avec lequel, par la seule puissance de l'instinct, dans des temps oii la physique et la géométrie n'étaient pas connues comme sciences , les artistes de toutes les périodes du moyenâge , trouvèrent les règles de l'acoustique, et appliquèrent avec un bonheur que la science ne donne plus, la justesse des proportions et de la perspective.
Sans ouvrir les nouvelles instructions que nous avons à donner sur l'école nationale de l'architecture chrétienne , par une déclamation contre le vandalisme , indiquons les différentes subdivisions qui varient la grande division ogivale. Elles sont au nombre de quatre, comme les variétés
de l'école romano-byzantine. Dans la première phase qui s'accomplit au XIIP siècle, en dehors et loin de nos contrées, par d'insensibles transfusions, de lents et persévérants progrès, rêvant une forme inconnue , préparée par les romano - byzantins de la période transi tionnelle , la devinant, cette forme, l'esquissant, la découvrant enfin , l'architecture ogivale est née. J'ai nommé cette première phase :
PHASE SÉVÈRE. Parce que ferme, nerveuse, austère et grave, elle fut sobre d'accessoires, et par de grandes masses laissées lisses, sut donneir de la saillie et du relief aux régions ouvragées. Pour bien la saisir, il faudrait en comparer les principaux. types réunis par groupes, similaires, puis les sous-types , en rattachant tous les rameaux à la tige.
L'architecture ogivale se modifie au XIV* siècle, elle distribue avec moins de sobriété les profils sur les masses ; mais le canevas monumentaire est toujours le même. J'ai donné à cette phase le nom de : phase ornée.
La troisième période déploie un luxe prodigieux d'ornementation, toujours dans les limites du bongoût ; je l'ai appelée : phase riche.
Elle correspond pour nous comme pour les hommes du nord à la première moitié du XV* siècle. Enfin , la quatrième période abuse des moyens dont la précédente avait si largement usé, étouffe l'ensemble sous le clinquant des détails, elle fléchit devant une nouvelle révolution architectonique ; comme la dernière période de l'école romano-byzantine , j'ai cru devoir la nommer : phase transitionnelle.
Après ces notions préliminaires, il ne nous reste qu'à faire maintenant pour le type français, ce que nous avons fait pour le type romano-byzantin , c'est-à-dire , à établir les caractères généraux et particuliers qui distinguent les quatre variétés de l'école ogivale.
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