‹ Manuel général d'archéologie sacrée burgundo-lyonnaiseChapitre 28 sur 44 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

COUP-D'ŒIL GÉNÉRAL SUR L'ARCHITECTURE SACREE. SES DESTINÉES ACTUELLES ET FUTURES.

^ARCHITECTURE sacrée, embrassée d'un point de \UQ général ^ commence aux catacombes et finit avec la dernière période de la Renaissance. Ses progrès, ses destinées sont en rapports exacts avec ceux de l'Eglise. Humble et pauvre comme le Christ qui vint chercher le supplice et les affronts sur la terre, elle pleure d'abord dans les souterrains sur le tombeau des premiers martyrs et rampe sous le despotisme des princes. Puis, quand la semence des apôtres a germé dans quelques cœurs, quand la communion chrétienne a commencé , quand le pouvoir politique consent à la tolérer dans ses intervalles de clémence, elle sort de dessous terre et se montre toujours humble et basse, au soleil. On la démolit, elle se réédifie, selon que les persécutions l'accablent ou la laissent respirer : les martyres, les supplices, les injures, les brutalités ne la découragent point et augmentent sa foi. L'empereur dont la protection était alors la vie et dont la haine était la mort pour toute institution naissante ou existante , entre dans cette communion

^^i 222 ^1^® devenue plus générale, il la proclame , il la protège par tous les moyens politiques dont il dispose ; alors l'architecture chrétienne s'élève de plusieurs coudées de plus au dessus du sol, elle repousse tout luxe extérieur, elle reste* essentiellement tumulaire , pour se rappeler à elle-même qu'elle est née parmi les tombeaux , parce qu'elle a toujours de nombreux ennemis, parce que la haine des gentils n'est pas désarmée , parce que si elle trouve protection dans un prince, elle sera plus tard exposée à trouver persécution dans un autre; parce qu'elle est encore timide, parce qu'elle n'ose éveiller par sa somptuosité apparente, ni la jalousie, ni l'attention, et voudrait pouvoir organiser sa puissance, en la dérobant aux regards. A l'intérieur même des premières basiliques, l'Eglise ne parle que par symboles et hiéroglyphes. Plus tard, plus tard encore, de nouvelles persécutions la menacent, des barbares fondent sur elle par hordes indisciplinées^ les schismes armés conspirent contre la basilique : alors l'église militaiite se réveille à la voix de nouveaux dangers, elle fait du temple une citadelle. L'Eglise sort triomphante de ces luttes, elle couvre la terre d'immenses basiliques, elle fait refluer la pompe de l'architectonisation et des proGls du dedans au dehors. La communion chrétienne est devenue matoesse du terrain, générale, essentiellement sociale et politique tout à la fois; elle n'a plus de haines à ménager, plus d'hostilités à craindre, elle peut se montrer glorieuse et rayonnante. Mais ce n'est pas encore assez; jusqu'aux croisades qui donnèrent une immense impulsion aux idées catholiques, l'architecture, malgré ses progrès, son extension en long, en large, en haut, ses conquêtes, a toujours conservé le sceau de sa primitive origine, elle est toujours tumulaire dans ses arceaux, ses clochers, ses symboles, et n'a pas cessé de rappeler que la basilique n'est autre

chose que la crypte et la chambre des catacombes devenue ostensible , sur une immense échelle.

La basilique de Saint-Philibert de Tournus semble nous montrer par le triple symbole de sa triple disposition monumentaire , l'église souffrante dans sa confession, l'église mililante dans ses nefs, l'église triomphante dans sa basilique supérieure de Saint-Michel. Elle veut s'élever plus haut vers le ciel, elle veut perdre de vue la mort pour ne penser qu'à la vie ; elle oublie le point de départ pour voler au but, alors l'architecture ogivale est trouvée, et avec elle, la flèche, et avec elle, toute cette admirable pensée architectonique d'élancement et d'ascension. La religion, durant le XIV* siècle, est si tranquille, elle est tellement en paix, tellement prospère, qu'elle se prend à enjoliver son architecture, dans les limites du bon goût. Au XV* siècle, les temps de doute et de scepticisme approchent; mais ils ne sont pas encore, l'église pousse la somptuosité et le luxe de son architecture à l'intérieur et à l'extérieur au plus haut degré réalisable. La basilique de Saint-Nizier de Lyon se bâtit L'histoire de ce célèbre monument résume celle de la religion tout entière et se confond avec elle.

Au XVP siècle, l'inquiétude des esprits qui se manifestait dès la deuxième moitié du XV% aboutit à un schisme qui veut jouer le rôle oublié des gentils, et s'établir le fer, le feu à la main : la société civile se sépare de la société religieuse : l'architecture sacrée perd une grande partie de ses majestés, elle devient bourgeoise et mesquine, et ne se'relève point au milieu de cette grande impulsion nationale que l'on nomme la ligue, quand on devrait l'appeler la résistance, la ligue sans laquelle l'unité française passait à l'étranger, la ligue qui fut le plus beau mouvement de la nationalité française et la réaction do

l'esprit public d'un grand peuple contre l'élément exotique. — Car, n'en doutons point, le catholicisme, c'est le principe français, le protestantisme, c'est le principe étranger, et ce n'est pas seulement à une croyance théologique , à une foi, à un dogme que Henri-le-Grand rendit hommage, en abjurant le schisme , mais ce fut à la nationalité française qui exigea de lui un solennel baptême national. — Après la Renaissance, les jours de deuil commencent pour la religion , elle est abandonnée même par les siens : l'église ne devient plus qu'un monument public sans caractère, destiné non plus aux masses , mais à une portion du public : ces conditions d'architecture et de mœurs nous mènent aux jours oti nous vivons, où l'art des édifices chrétiens, où leur histoire sont devenus une science à part, tant nous sommes loin de l'inspiration et de la foi qui bâtissaient les basiliques et les cathédrales. Les monuments de l'architecture chrétienne sont entrés dans le domaine de l'archéologie et de la poésie, parce qu'on n'en élève plus de semblables, parce qu'on les a baffoués et persécutés pendant plus d'un demi-siècle. Une réaction religieuse s'opère, dit-on ; elle est favorable à ces saints et beaux monuments du moyen-âge, elle se plaît à les étudier, les classer, les relever et à les restaurer. Cette réaction sera-t-elle durable et nous donnera-t-elle un nouveau type d'architecture sacrée, européen ou français?

Quand le moyen-âge monumental fleurissait, c'était souvent dans les lieux les plus éloignés de la pierre et des matériaux, que l'on construisait les plus grandes églises, et maintenant à peine érige-t-on des chapelles à la porte des plus riches carrières. Et puisque je me suis ainsi replacé en plein XIX* siècle , au point de vue actuel , je dirai qu'aujourd'hui l'architecture ogivale, de quelque phase que ce soit, ne signifie plus rien, qu'elle n'est plus en

m^ 225 mm rapport avec nos inslitutions ^ nos mœurs ^ nos usages/ nos costumes ; notre écriture, nos meubles, nos maisons, nos campagnes dépourvues de futaies, nos montagnes déboisées et peuplées. — L'on ne peut comprendre et réaliser, par exemple, l'église ogivale sans les venières peintes : eh bien ! les verrières peintes, faites pour les âges où la prière était intime, oti chacun portait son rosaire dans le temple, très possibles sans doute, sont-elles convenables dans ce temps où chacun a son livre, et lit sa messe et ses vêpres, à l'église? — Je proposerai donc aux architectes modernes, dans les érections d'églises, toutes les fois qu'il s'agit de bâtir de toute pièce, de construire un temple là où il n'y en avait pas , de s'attacher de préférence à copier soit la phase orientale , soit la phase progressive de l'école romano-byzantine, d'une imitation si facile , d'une exécution si peu dispendieuse et d'un caractère si propre à révéler le sentiment religieux. La mosaïque, les reliefs, ne peuvent-ils pas, à l'intérieur, être reproduits par la fresque? — M. Questel, architecte, vient de donner à Nîmes , l'exemple admirable d'une réalisation de ce genre, par l'érection de Saint-Paul : M. Dardel , par celle de Sainte-Blandine , va le donner à Lyon. (Voir aux exemples donnés ci-après de reproductions heureuses ou malheureuses des types historiques.) Je voudrais toutefois que l'on rappelât dans les édifications modernes de basiliques romano-byzantines , le vieil usage hiératique d'en . isoler le baptistère et d'en faire un édicule à part.

Que MM. les architectes se souviennent que le type ogival est pour eux un écueil presque insurmontable ; qu'ils se bornent à l'étudier et à le comprendre pour le continuer fidèlement, quand ils ont à restaurer ou à agrandir un édifice existant, de ce type, pour raccorder leurs soudures avec les faits monumentaires originaux ; qu'ils renoncent

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à rimproviser : ils ne vivent plus dans le milieu qui produisit , inspira , encouragea cet art. — N'était ce peu d'aptitude de l'architecture moderne en général, à dessiner ce stjle, je voudrais qu'il fût adopté concurremment avec Fautre, selon que l'exigeraient les souvenirs historiques du. lieu sur lequel on serait appelé à formuler un temple nouveau. Que nos artistes réservent leur imagination pour les monuments à destination mondaine, comme les bourses et les théâtres; mais qu'ils sachent bien qu'en matière d'architecture historique, le véritable progrès c'est la conservation et la reproduction du type. On demande souvent aux architectes, qui pour l'inventer, se mettent l'esprit à la torture , une chaire à prêcher : qu'ils ne fassent jamais de ce .meuble qu'un meuble portatif, et que jamais ils n'aillent compromettre et percer un pilier pour l'établir. Qu'ils la posent dans un entrecolonnement , avec deux rampes latérales : qu'ils fassent hardiment, s'ils le veulent, du style à la Louis XIV : c'est une absurdité de croire qu'il faut qu'un meuble de cette sorte, un confessionnal , etc., soient en harmonie avec l'architecture du temple.

Personne n'est moins exclusif que moi en architecture : j'aime passionnément l'architecture grecque aussi ; mais je l'aime avec l'histoire grecque ou tout au moins avec le ciel du midi. Le beau moral et idéal prend une forme dans toutes les architectoniques qui, après tout, ne sont pas .très nombreuses et se bornent à trois types originaux , le type égyptien, le type grec, le type ogival, le style mauresque et le style romano-byzantin n'étant que des composés ou plutôt des produits neutres, comme la Renaissance, comme notre architecture actuelle surtout, qui manque d'un mérite bien essentiel, celui de symboliser par la forme, la destination des édifices qu'elle érige. « Le sublime forme délia chiesa del medio Evo (Rivista europea, n° 9, 15

©81^ 227 m^ maggio, 18âO, pag. 268), furon non solo abbandonate ma proclamale delirio di rozzi secoli , e cosï siperdette di vista, anche nellecrisliane edificazioni ^ il fine principale delP arte, la espressione. » Les sublimes formes de l'église du moyen-âge , furent non seulement abandonnées , mais proclamées délire de siècles grossiers, et ainsi l'on perdit de vue, même dans les constructions chrétiennes le but principal de l'art, I'expression. Notre basilique patriarchale des Machabées (St-Just), à Lyon, se trouve en ce moment placée dans les conditions de l'ère sacerdotale de l'architecture sacrée, grâce au zèle intelligent de son pieux et savant pasteur, M. l'abbé Boue, qui est lui-même l'architecte des restaurations monumentales qui s'y opèrent et auxquelles applaudiront tous les amis de la religion et de l'art chrétien. Ces restaurations sont un mélange d'imitation libre du type romano-byzantin et de celui de la Renaissance (1).

L'archéologue chrétien tout seul ne peut rien pour l'architecture, l'architecte tout seul oubliera le côté historique de l'art : les architectes et les monumentalistes doivent donc se prêter un mutuel appui et s'unir par le lien des plus fraternelles sympathies. Le véritable monumentalistc qui veut décrire les églises du moyen-âge, en dresser la monographie , mettra une invariable méthode dans son système graphique , et une rigoureuse précision dans son texte. Sans se ravaler au rôle d'appareilleur et de maîtremaçon , sans emprisonner toutes ses idées entre les deux pointes d'un compas, il décrira avec lucidité. La monographie esta elle seule ungrand et beau domaine. Les monographistes sont très utiles c^ la science , ils la constatent et souvent la mettent en progrès par leurs aperçus. Feu Louis

(1)M. l'abbé Boue viont d'être promu à la cure de Saint-Martiij d'Ainai.

©8e^ 228 ^^® Vietty, mort il y a quelque temps à Tarare, estrhoinme qui doit être cité comme le type des inonumentalistes. C'est le monographiste le plus savant et le plus exact que je connaisse avec M. Jules Renouvier, c'est l'homme qui écrit le mieux sur les édifices historiques, qui les décrit avec le plus de méthode, qui les classe avec le plus de sagesse, qui les raisonne avec le plus de philosophie , qui les analyse avec le plus de soin et pénètre le plus avant dans leur génie. — Qu'on lise le texte du grand ouvrage sur Vienne , et Ton me dira si ces éloges sont exagérés.

Dans les XV* et XVP siècles , les architectes des églises étaient souvent tout ensemble, théologiens, liturgistes , poètes , peintres , statuaires , géomètres , linguistes, habiles constructeurs. Nous sommes loin de demander aujourd'hui à ces artistes tant de spécialités réunies; mais nous leur disons, et nous ne saurions trop leur répéter, que pour allier toutes les conditions désirables pour l'exercice et les applications monumentales et pratiques de leur art , ils doivent avoir le sentiment du beau moral et idéal en poésie, en peinture, en statuaire, connaître merveilleusement l'histoire ecclésiastique et politique et celle des monuments. — Il serait à désirer que les architectes sacrés fussent tous prêtres, comme il faudrait que tous les organistes et les chantres le fussent aussi ; mais cela n'est plus possible. — L'architecte que le génie de son art pousse vers les grandes érections ou restaurations de temples chrétiens , doit être avant tout liturgiste et homme de culte, pour observer les convenances hiératiques, et avoir une teinture de minéralogie , pour connaître les matériaux qu'il emploie. Il faut qu'il soit intimement pénétré de la foi et du sentiment chrétien , et qu'il regarde son art comme un second sacerdoce. Il faut qu'il sache qu'en architecture, le moindre profil imprime tout de

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suite , un sceau d'élégance à un édifice , surtout quand il est mis à sa place par un homme de goût ; qu'il ne doit pas être froidement et exclusivement chronologiste^ quand il construit et restaure; que la chronologie architectonique est souvent fort aride, que l'histoire n'est pas tout en architecture , que le gracieux enfin doit toujours être un des objets principaux de l'artiste qui doit fuir surtout le genre ennuyeux et chercher à plaire aux yeux vulgaires comme aux yeux éclairés. Il est des architectes qui ne devraient jamais entrer dans la basilique ou l'église que comme simples fidèles , pour y prier, jamais comme prêtres de l'art pour y formuler leurs pensées : quand l'inspiration et la vocation ne se sont pas manifestées à AOans, l'on peut dire qu'elles n'arriveront point à l'artiste. Et puis , il doit tout voir , tout étudier : l'élégante simplicité , la pure et sobre ornementation du type grec , la solidité des édifices cyclopéens, le sentiment, l'expression religieuse des byzantins d'Orient et d'Occident, le symbolisme et le pittoresque des maîtres-de-l'œuvredes XIII* , XIV' et XV° siècles, la liberté et la verve de la Renaissance , le caractère austère , vigoureux et mâle du type égyptien , ce nestor des types architectoniques. — Nos calmes et douces provinces du sud-est , aux mœurs poétiques , peuplées de touchants ou nobles souvenirs historiques et de monuments originaux , sont en général, le milieu le plus favorable aux études et au culte de l'archéologue chrétien et de l'architecte ; et la ville de Lyon est la plus propre de nos grandes cités à développer en eux le génie de leur mission et la constance de leurs moyens. Dans ces instructions élémentaires sur l'histoire de l'architecture sacrée, je n'ai parlé ni d'architecture civile, ni d'architecture militaire : je ne citerai tout-à-l'heure , aucun exemple ni de l'une ni de l'autre : je me suis exclusivement

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renfermé dans les monuments ecclésiastiques. Tout le moyen-âge se résume et est enfermé dans le temple. — La pensée architectorale de toutes les époques de cet âge, de toutes ses stations artistiques , venait de l'église : son unité était inflexible. Les mêmes caractères qui distinguent l'architecture ecclésiastique , souvent les mêmes symboles se retrouvent dans les châteaux, les maisons-de-ville: c'est toujours et uniformément le même type , ne variant que dans ses applications , et se prêtant , sans rien perdre de son unité , aux diverses destinations civiles et militaires qu'il était destiné à formuler.

J'ai été juste envers l'école ogivale, qui me plaît toutefois moins que le type de la basilique latine et l'architecture romano-byzantine, qui s'associe à elle. Je lui ai fait une part fort large que quelques enthousiastes trouveront cependant petite. Les gens qui disent le prétendu gothique supérieur à l'art romano-byzaniin, devraient , avant de se prononcer , visiter les contrées où il s'est formulé avec tout son éclat ; mais ils en jugent par de grossières ébauches. En France, les façades de l'église de Saint-Gilles, de Notre-Dame-la-Grande de Poitiers, de l'église deCivray, de Saint-Trophime d'Arles, ne valent-elles pas les plus renommées façades de l'école ogivale? Ne présentent-elles pas des dispositions architectoniques plus naturelles, plus compatibles avec cette solidité qui est -aussi un besoin pour l'œil?

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