CHAPITRE III
CATAœMBES.
^'origine de Farchitecture chrétieane , en Occitdent, se cofifond avec celle du culte , etc*est dans les catacombes de Rome que nous trouvons les monuments les plus anciens et les plus authenti- ' ques du christianisme à son premier âge. Les édifices sacrésantérieursau quatrième siècle ont complètement disparu : Ton cherche même en vain leurs ruines éparsessur le sol ; c'est donc aux entrailles de la terre où Rome chrétienne se tint cachée pendant trois siècles, qu'il faut demander les traces de ses céréinonies hiératiques, de ses= douleurs, de ses combats, de ses pieuses et fraternelles agapes. — Saint Jérôme encore enfant, avait coutume, tous les dimanches, de descendre dans les catacombes, avec quelques-uns ds ses compagnons ; c'est sur les tombeaux des apôtres, des confesseurs et des martyrs, qu'il allait exalter sa foi.
Les souterrains des catacombes remontent à la plus haute antiquité. Les Romains leur avaient donné le nom éiArenariœ. Us furent creusés pour l'extraction de la terre volcanique nommée Pouzzolane^ employée avec avantage dans les constructions. A mesure que la cité romaine
s'étendit 5 s'allongea ^ se développa, les catacombes s'augmentèrent, et bientôt elles se ramifièrent sous toute la campagne de Romç, et formèrent sous le sol d'obscurs et souvent inextricables labyrinthes. Les analogues des catacombes se retrouvant sous la plupart des grandes cités : Ton connaît celles de Paris, l'on a entendu parler des antiques latomies de Naples et de Syracuse. L'emploi du tuf volcanique, en usage pendant plusieurs siècles, nécessita dans les catacombes la présence d'un nombre infini de chemins en rapport avec les veines de pouzzolane. On établit de distance en distance des carrefours pour favoriser les mouvements, des centres spacieux où venaient aboutir des voies généralement tortueuses.
Gomme dans nos mines de houille d'Epinac , de St-Berain, de St-Etienne et de Givors, les hommes employés à l'extraction de la pouzzolane étaient de la plus infime condition. Aussi les premiers chrétiens furent-ils condamnés en masse aux travaux des carrières. G'est même une opinion généralement reçue que la construction des thermes de Dioclétien, au milieu desquels Michel-Ange éleva la plus correcte église moderne de Rome, celle de Ste-Mariedes- Anges, et que nous venons encore de visiter de nouveau, avec tant d'intérêt, fut le produit de ce travail dû, en grande partie à des mains chrétiennes. Les premiers prosélytes de la foi, furent, à Rome, des prolétaires, c'est pour cela que, dans les fréquentes persécutions, les premiers chrétiens, guidés par leurs frères qui connaissaient très bien la direction et les détours des nombreux labyrinthes de Rome souterraine, allèrent choisir dans les catacombes une retraite impénétrable aux persécuteurs.
Il paraît bien constaté que les catacombes, même les plus anciennes, n'ont jamais servi de sépulture aux premiers romains, non plus qu'à ceux de l'époque impériale :
les Romains brûlaient leurs mortSi^ et l'exception de la famille Cornelia ne peut faire règle. (1) — La destination de la plus grande partie des catacombes fut essentiellement et exclusivement chrétienne. Dès les premiers jours de la foi 5 les fidèles^ à l'imitation des patriarches et des Hébreux^ renoncèrent à l'usage généralement établi à Rome de brûler les cadavres , et confièrent les dépouilles de leurs frères, à la terre qui, conformément à leur foi, devait les rendre au jour du jugement dernier. Ils choisirent pour déposer ces restes, les excavations mystérieuses des catacombes, parce qu'elles étaient aussi le lieu où ils se réunissaient pour prier, et parce qu'ainsi ils ne s'exposaient pas à mêler la précieuse dépouille des martyrs aux cendres de leurs persécuteurs.
Les dispositions des lieux, dans les catacombes, prouvent assez que ces vastes souterrains servirent non seulement à recueillir les dépouilles des confesseurs, des saints et des martyrs ; mais encore aux assemblées des premiers fidèles, soit dans les temps de persécution, soit aux jours où la foi nouvelle commençait à triompher, et où les chrétiens aimaient à retremper leurs ardentes croyances dans les souterrains qui en furent le berceau. L'on rencontre en effet dans presque toutes les catacombes, des salles appelées Cubicula, quelquefois assez vastes, qui n'ont pu être destinées qu'à la ce ébration des saints mystères, aux fraternelles assemblées et aux primitives agapes. Ainsi, c'est dans les catacombes, qu'avec le culte chrétien, sont nées, la commune, la société, la civilisation modernes. Ces salles privées de jour extérieur, étaient éclairées par des lampes d'argile, quelquefois de bronze, suspendues à
(1) Les tombeaux de la famille Cornelia à laquelle appartenaient les Scipion , furent découverts en 1780 , sous la voie Appia.
(^èm 16 mim> la voûte ou placées dans de petites niches ou bien encore sur des tuiles ou des fragments de marbre scellés en saillie dans la muraille. Plusieurs de ces lampes intactes ou brisées^ ont été recueillies dans ces pieuses et saintes retraites. Quand j'ai dit que l'architecture chrétienne eomoiençait aux catacombes, je ne me suis pas trompé. Ne Voit-on pas en effet dans ces innombrables petites niches des cuhicula^ et dans ces fragments de marbre scellés en saillie dans les murs, l'origine de ces arcatures apsidaires qui jouèrent un si grand rôle dans l'ornementation romano-byzantine , et les consoles à l'état rudimentaire ? L'usage des cierges allumés pour la célébration des saints oflBces, et qui rappelle ces jours d'épreuves ^^ de périls, de souffrance, où le christianisme dérobait son culte naissant aux regards jaloux et féroces de la.persécution, dans la nuit des souterrains, u'est-il pas la tradition constante et certaine de ces humbles illuminations des premiers fidèles; et la lampe encore aujourd'liui appendue devant les principaux autels de nos basiliques, n'est-elle point la continuation des lampes des catacombes? — Nous ne pouvons oublier de dire que dans plusieurs endroits des catacombes, on trouve aux fontaines et aux citernes, une forme qui a faif croire avec une grande vraisemblance, que ces sources ou ces réservoirs d'eau avaient servi pour l'administration du sacrement de baptême. Aussi, est-ce sans doute pour continuer cette tradition, que dans la plupart des cryptes, confessions et églises souterraines, Fon creusait des puits, comme cela se voit à Tournus (diocèse d'Autun), à Spoleto (Etats Pontificaux), etc. — Ce serait donc encore dans les catacombes que l'on aurait, pour ainsi dire, fait refluer le Jourdain et continué l'œuvre du saint Précurseur. Les plus authentiques, les plus primitifs baptistères se retrouveraient dans Rome souterraine.
<S8MK 17 ^M6® et les chrétiens auraient voulu placer à côté du tombeau de leurs anciens martyrs, le gage de communion et de foi de leurs nouveaux frères.
L'on a fait pour les catacombes ce qui a été fait pour * Pompeï ; Ton a enlevé la plupart des objets d'art et d'antiquité chrétienne, pour en former le Musée sacré du Faticariy comme l'on a' enrichi le Musée Bourbon de Naples des principaux objets d'art païen retrouvés sous la cendre, dans la ville de Pompeï. — C'est donc aux uniques et immenses collections du palais Vatican qu'il faut recourir, pour retrouver tout le matériel artistique des catacombes. Les cubicula sont la région la plus curieuse des catacombes chrétiennes : ce fut constamment sur le tombeau d'un martyr que s'offrit l'auguste sacrifice. Ce tombeau, recouvert d'une table de marbre ou d'une simple dalle de pierre, était placé au centre, dans le fond, et se nommait Memaria, Titulus, Confessio, Martyrium : les ministres se rangeaient autour de ce tombeau, et l'on avait taillé des sièges dans l'épaisseur des murailles, pour que les prêtres pussent s'asseoir. Qui ne voit encore là l'autel byzantin et l'origine des stalles?
Oui, toute la basilique chrétienne est à l'état rudimen- . taire dans la catacombe : vous y retrouvez le premier mobilier du temple chrétien, le cul-de-four de la voûte apsidaire de la baâilique, l'élément du plan hiératique, les inscriptions* hiéroglyphiques connues sous le nom de monogrammes, les premières applications chrétiennes de la peinture murale sacrée et de la fresque monumentale, peinte sur une couche de stuc, représentant plus souvent des sujets bibliques que des scènes et des personnages du Nouveau Testament, les premières réalisations du type idéal traditionnel de la figure du Christ et de celle de la Vierge Marie, des apôtres Pierre et Paul, types hiératiques
si religieusement conservés pendant le moyen-âge. Parmi les sujets choisis par la peinture murale , Ton remarque fréquemment :
Jésus assis au milieu des docteurs.
Moïse touchant de sa verge le rocher d'Oreb.
Noé dans l'arche.
Daniel dans la fosse aux lions.
Moïse recevant de Dieu le Père, les tables de la loi.
Jésus sous la figure du bon pasteur.
Jésus ressuscitant Lazare.
Le sacrifice d'Abraham.
La scène de Jonas, etc.
— Telles sont les représentations les plus familières aux premiers artistes chrétiens. La croix, comme nous aurons tout à l'heure occasion de le dire avec quelques développements, dans un paragraphe spécial, n'est jamais figurée dans les monuments primitifs du christianisme. Les peintures murales des catacombes ne sont remarquables ni par la finesse et la correction du dessin, ni par le mérite de l'exécution ; mais elles offrent un type d'austère béatitude, un génie vivement chrétien, qui inté- . ressent au plus haut point et où la peinture religieuse puisera toujours de plus sûres et de plus riches inspirations, que dans les modèles de cette école sensualiste qui conspire contre celle de la beauté idéale et morale, et triomphe de nos jours, depuis que Raphaël lui sacrifia la troisième période de son inimitable talent.
Dans les trois premiers siècles, les images du Christel de là Vierge ne circulèrent pas dans les mains des fidèles. Gonstantia , sœur de Constantin , obtint une copie de la figure du Christ, d'Eusèbe, évêque de Césarée. Dès ce moment, le type de la figure du Sauveur fut à peu près fixé et commença à se populariser- et à se répandre. La
plus ancienne représentation du Gbrist est celle des catar combes de Saint-Calixte, qui s'ouvrent sous la basilique patriarcbale de St-Sébastien-hors-les-murs, à trois milles de la porte jadis appelée Jppia^ et qui sont les plus visitées de toutes les catacombes romaines. Le Sauveur s'y montra avec un visage de forme ovale ^ une physionomie grave et douce, la barbe courte et rare, les cheveux séparés sur le milieu du front en deux longues tresses qui tombent sur les épaules. — A défaut d'effigie réelle de la mère du Sauveur , l'art chrétien réalisa le type idéal transmis par la tradition, pour la figure de la vierge Marie. Dans certaines peintures des catacombes, elle est représentée assise, avec l'enfant Jésus sur ses genoux. Elle est toujours voilée, et le sentiment de Vhonnêteté dont parle saint Ambroise, la sérénité, la beauté chaste, la pieuse pudeur, forment le caractère de son visage. — On a découvert dans les saintes excavations, plusieurs portraits de saint Pierre et de saint Paul sur des verres peints. Ils n'ont pas encore le glaive et les clefs qui leur ont été donnés plus tard conmie attributs ; mais leur figure est la représentation d'un type qui est arrivé jusqu'à nous. Saint Pierre porte sur le haut du front, cette tresse de cheveux qui caractérise tous ses portraits : saint Paul a le front. chauve, le nez droit et allongé, que son image a conservés. Indépendamment de ces figures, l'on, en trouva un grand nombre d'autres de saints et de martyrs, dans ces sombres et silencieuses retraites. — Ainsi, les catacombes de Rome, c'est-à-dire les monuments les plus anciens, les plus authentiques, les plus hiératiques du christianisme, viennent déposer péremptoirement avec l'autorité de la tradition et des siècles, contre les sophismes de la religion prétendue réformée et les mensonges des Iconoclastes dogmatiques ou révolutionnaires. Le type primitif du Christ, de la
vierge Marie et des apôtres, fut importé d'Orient dans les catacombes , et s'est maintenu dans l'art d'une manière uniforme, jusqu'au XP siècle, époque où l'art chrétien se modifia et où les artistes commencèrent à inventer des types et à sacrifier la tradition à la pensée individuelle. La première peinture chrétienne n'était qu'une espèce de mosaïque, privée de clair-obscur et de ce fondu, de cette douceur de teintes que les Italiens nomment morbidezza. L'étude de la peinture hiératique était un des objets de la mission archéologique que je viens de me prescrire en Italie', et je puis donner comme certain que le type pritnitif des catacombes n'a pas varié dans l'art, comme image ou ressemblance, jusqu'à l'époque que j'ai désignée. Les artistes byzantins modifièrent un peu le faire au VI* siècle ; mais ils restèrent toujours fidèles à la ressemblance traditionnelle et au type unique religieusement conservé jusqu'après le X* siècle. Encore est-il vrai dé dire que même dans la troisième période de l'architecture romano-byzàntine, les artistes s'écartèrent peu de ce type, et il est aisé de s'apercevoir, en comparant entr'elles les figures des mosaïques apsidaires, qu'il y a entre toutes, en quelque lieu que ce soit, une irrécusable similitude.
Aux sarcophages qui servaient de tombeaux aux martyrs et d'autels aux premiers pontifes, il faut ajouter une foule d^autres monuments funéraires que distingue leur ornementation sculptée, et les pierres sépulcrales sans nombre qui , dans les catacombes , recouvrent les restes des prolétaires de l'Eglise primitive , morts dans les épreuves et les tortures, et qui supportèrent si glorieusement leurs adversités. Ces humbles mausolés n'offrent que des dessins grossiers, des inscriptions aussi peu correctes que la langue que le peuple parlait, mais combien ils développent le sentiment religieux! La colombe, le poisson, le navire.
la lyre et l'ancre sont les symboles les plus généralement adoptés pour ces monuments. La colombe était l'emblème de la fidélité unie à la candeur^ le poisson était une sorte d'acrostiche 9 par suite de la circonstance fortuite que le mot grec IX0TS poisson offrait par les cinq lettres qui le composent^ les initiales des mots : lYiaovç-'XpiaTos y&eov T«o s S(S5Tyip, Jésus-Christ, fils de Dieu. Grâce à cette combinaison, le nom et l'image du poisson devinrent, dès les premiers temps du christianisme, d'un usage universel et une sorte de signe phonétique propre à exprimer toute . une série de mots consacrés. Le navire symbolisait la vie humaine qui est une navigation. L'ancre se rattache à la même pensée et indique que le chrétien est arrivé au port La lyre, la palme, les branches de laurier, la couronne signifient également une victoire remportée. Les catacombes romaines ont perdu beaucoup de leur intérêt, au point de vue d'histoire de l'art, depuis qu'elles ont été dépouillées des décorations qu'elles renfermaient , et que l'on dut en extraire pour les conserver, en raison des fréquents éboulements qui s'opèrent dans ces lieux excavés. Leur étendue rigoureusement abordable , s'est aussi singulièrement réduite, par suite de ces éboulements qui menacent sans cesse le visiteur. Les catacombes de Rome sont 1° celles de la basilique de St-Sébastien-hors-lesmurs, dites de St-Calixte; 2*» celles de la basilique de Sainte-Agnès-hors-les-murs ; 3° celles de la basilique de St-Laurent-hors-les-murs ; â° celles a Porta Salara, entre la porte Pia et celle del Popolo. Les catacombes de Sainte- Agnès, oii l'on vient de faire de nouveaux découverts, offrent un puissant intérêt.
J'ai eu le bonheur de visiter plusieurs fois les catacombes de Rome : tout récemment encore, elles ont été l'objet presque unique de mes explorations, et je sens que
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les paroles me manqueraient pour exprimer le profond saisissement 9 les mystiques et silencieuses extases de foi^ les touchants et mélancoliques souvenirs ^ l'intime et austère poésie que fit naître dans mon ame l'aspect de ces lieux nus et dépouillés , pleins de solitude et de deuil ; de ces tombeaux vides où l'image de la vétusté s'unit à celle des âges primitifs du christianisme. Il y a à peine deux mois encore 9 à l'aube d'un beau jour, accompagné par le R. père sacristain auquel est dévolu le soin périlleux de conduire les étrangers dans les catacombes de St-Calixte, à la lueur de deux petites bougies , je parcourais ces sacrés souterrains 9 et je dérobais à la chapelle de San Massimo, quelques fragments de cette terre qui rappelle de -si touchants et si saints souvenirs.
Ceux dç nos lecteurs qui voudraient connaître plus particulièrement ce qui se rattache aux catacombes, devront recourir aux ouvrages suivants qui en traitent dans un but direct ou transitoirement. Tableau des Catacombes de Rome, par M. Raoul-Rochette. — Roma sotterranea , ouvrage posthume de Bosio. — Les Martyrs, par M. de Chateaubriand. — Bottari , Pitlure e scoUure. — Institutions liturgiques de Dom Guéranger. — Buonarotti , velri Àntichi, etc.
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