LA GRANDE PEINTURE. — L’ENSEIGNEMENT L’INDIFFÉRENCE
LA PEINTURE D’HISTOIRE. — CAUSE DE GRANDS MAUX. L’ATELIER DES PEINTRES, ETC.
Les architectes n’ont guère songé aux artistes peintres ou sculpteurs et très-peu de propriétaires font construire do grands ateliers pour les arts.
Autrefois, il y avait au Louvre de grands ateliers dont la
jouissance était attribuée aux artistes de mérite. Il y a sans doute là une lacune à remplir pour aider les besogneux dans leur carrière artistique. Il faut y songer et l’ingéniosité viendra en aide aux déshérités. Les paysagistes ne pourraient-ils pas organiser des voitures d’excursions et périgrinations extérieures pour se transporter économiquement par groupes de quatre ou cinq, dans des voitures artistiques où ils coucheraient et s’abriteraient la nuit, s’arrêtant quatre ou cinq jours dans un lieu pittoresque, choisi librement par eux, pour y étudier les effets du matin et des heures du jour jusqu’au coucher du soleil. Ces chariots d'utilité renfermeraient tous les instruments nécessaires au travail en plein champ ou dans les bois et même des échelles pour l’ascension des rochers, etc. M. Daubigny possède un bateau-atelier pour peindre et étudier les eaux sur un lac. Exemple à imiter !
L’École des beaux-arts fournit déjà très-libéralement les éléments de perspective de dessin, d’anatomie, d’histoire, d’architecture et de sculpture qui y sont enseignés par des hommes éminents. Que la jeunesse s’y instruise avec ardeur, c’est déjà beaucoup, Mais qu’elle se persuade surtout que l’éducation de l’artiste dans chaque genre doit être personnelle, et bien que la direction des beaux-arts soit pleine de sollicitude et animée des plus bienveillantes dispositions pour le progrès de cette éducation, plusieurs enseignements y font défaut. Les concours de paysages dits historiques ont été supprimés à tort ou à raison et n’ont pas été remplacés. L’anatomie du cheval et de quelques animaux n’y est point enseignée. On se demande pourquoi? La peinture des fleurs, ces reines de la nature, que les Saint-Jean, les Van Spaendonck, les Vanhuysum ont illustré par des chefs-d’œuvre non moins admirables que des tableaux d’histoire et de genre n’y est pas non plus professée. La géométrie décorative architecturale n’y est pas plus enseignée que si on ne devait plus décorer des monuments ou des maisons. Aussi, le jeune débutant qui est appelé à décorer une chapelle ou une coupole avec des sujets de figures ou même d’ornements est-il fort embarrassé souvent pour les plus simples opérations pratiques que possèdent quelquefois
iïlieux que lui de modestes peintres décorateurs en bâtiments. — L’enseignement de l’art pour les femmes qui, comme chacun sait, peuvent néanmoins excellerdansl’art, esta créer; chez nous un enseignement classique sérieux offre des lacunes à l’École des beaux-arts. Il n’y a point d’enseignement pour la miniature ni pour la peinture d’émail, peinture princière et royale de Louis XIV, qui pourtant nous a laissé des chefsd’œuvre immortels des Petitots et autres qui dureront plus que les meilleures peintures de portraits à l’huile des plus grands maîtres. Ce genre de peinture étant inaltérable à la lumière et à l’air par l’épreuve du feu.
Pourquoi un État qui fait annuellement des frais très-considérables pour la conservation des monuments et des musées, ne consacre-t-il pas une partie de ces fonds à créer des prix pour la fabrication des meilleures couleurs à l’huile, des vernis et des toiles, afin que la durée des peintures à l’huile soit mieux assurée pour un temps plus long? N’est-il pas déplorable de voir que les chefs-d’œuvre des écoles françaises, tels qu’on en voit au musée de Versailles et ailleurs, à dater de l’école de David et Girodet, se détériorent de plus en plus; et que nul ne songe à mettre un terme à ces ravages du temps et de l’ignorance. C’est ici que la science chimique viendrait comme un médecin dévoué sauver la pauvre peinture appelée historique en la préservant de ia décomposition à laquelle elle se voue par la force de l’impardonnable indifférence des peintres, causée par leur regrettable ignorance.
LE MEILLEUR MODE D’ÉCLAIRAGE DES GALERIES ET COLLECTIONS DE TARLEAUX ET SOINS D’ENTRETIEN
Il est avéré que les tableaux vernis, en raison même du luisant de leurs surfaces, présentent de grandes difficultés à placer dans un bon jour. En effet, la réflexion des fenêtres, | [lortes ou autres objets, placés souvent en face des tableaux, s’y répètent comme dans un miroir. L’inclinaison (lu’on leur donne
MANUKI, DK l'KINTlKK.
au moyen de la corde de suspension attachée derrière le cadre à l’aide de deux ou trois pitons, est quelquefois un moyen de dérouter les reflets nuisibles dont je parle. Dans les salles d’exposition ou dans les collections d’amateurs, le jour d’en haut traversant des verres dépolis tamise la lumière en l’égalisant favorablement. Les petits tableaux doivent être autant que possible accrochés à hauteur de vue sur la cimaise, afin de permettre d’en jouir de très-près ; ceux de moyennes dimensions seront suspendus au-dessus, avec une inclinaison telle que le rayon visuel de l’œil du spectateur tombe autant que possible perpendiculairement sur le milieu de la surface du tableau.
Les tableaux non encore vernis présentent souvent des embus partiels si déploralhes, qu’il est presque impossible de les bien éclairer et d’en bien juger.
Les peintures à fresque, à la cire ou à l’encaustique, offrent sous le rapport de la vision distincte, facile et uniforme, les mêmes avantages que les belles tapisseries des Gobelins, qui étant mates partout, forment toujours la plus belle méthode de décorer les quatre murs d’une salle d’apparat, sans exiger un jour spécial. La peinture des églises doit autant que possible se composer de fresques ou de tableaux à la cire et à l’encaustique, modes d’exécution qui, d’ailleurs, permettent d’employer les teintes les plus claires, exigées dans bien des cas où les sujets de composition sont placés dans l’ombre.
Pour les collections de tableaux exposés journellement à l’étude, nous nous rappelons avec bonheur le mode de suspension très-recommandable et employé dans plusieurs palais et galeries de Florence et de Rome, consistant en tringles de fer posées verticalement sur les murs et servant d’axe de rotation, en manière de charnière, à chaque tableau qui y est suspendu par un des côtés du cadre au moyen de plusieurs pitons posés en pont, pour ainsi dire, comme des gonds. Lé tableau pouvant tourner d’arrière en avant , comme ferait un battant de porte, est ainsi rendu mobile sur lui-même à la volonté du spectateur. Cette disposition, qui n’existe pas dans nos riches collections du Louvre, serait un progrès désirable que
nous signalons à la bienveillance admirûstraüve et comme fort utile aux personnes qui y font des copies. Cet heureux perfectionnement permettrait d’éclairer les modèles selon les exigences du travail. Les locaux destinés aux collections de peinture doivent être souvent aérés, balayés et époussetés. Les personnes chargées des soins d’entretien et de propreté seront choisies parmi les hommes patients et consciencieux ; les plumeaux, balais et époussetoirs qu’on leur confiera, devront être très-souples ; on évitera que les plumes en soient dures ou même brisées accidentellement, ce qui pourrait crever les surfaces des toiles.
On aurait avantage à fabriquer pour le même usage des époussetoirs avec des paquets de vieux morceaux de soie ou de foulard, qu’on promènerait à la superficie des peintures ou des panneaux. Il sera bon de passer aussi de temps en temps l’éponge imbibée d’eau de pluie sur les faces crasseuses, qu’on aura soin de bien sécher ensuite avec des chiffons de soie. Les rayons de soleil qui donnent sur les vernis, ne fût-ce que pendant quelques instants, les désagrègent aisément, les fendillent et les altèrent, par l’effet des dilatations inégales qui s’opèrent sous l’influence des rayons solaires, aux différentes heures du jour et selon les variations des saisons.
l’atelier du peintre d’histoire. — SON EXPOSITION. — LA
DISPOSITION DU JOUR ET DE l’ÉCLAIRAGE POUR PEINDRE LA TEINTE PRÉFÉRABLE DES MURAILLES. — SES MEUBLES, SON OUTILLAGE, SES ACCESSOIRES ET MATÉRIAUX UTILES A FACILITER LE TRAVAIL ET l’Étude.
Le peintre d’histoire, appelé à transmettre à la postérité la représentation des grands faits etévénements qui constituent ce qu’on nomme l’histoire, par des tableaux de grandes dimensions qui doivent souvent décorer des monuments publics, est l’artiste éminent qui joue le premier rôle dans le grand art do la peinture. Il lui faut nécessairement un lieu de travail propor-
tionné aux œuvres que son talent est capable de produire, qui soit beau et commode. L’exposition la meilleure est celle qui reçoit le jour du nord. La lumière provenant d’un grand châssis vitré incliné à 45 degrés peut y être aisément modifiée à volonté au moyen d’un canevas épais, s’enroulant à un cylindre par le secours d’un ressort à crémaillère. Elle doit y être tranche et sans reflet étranger du dehors, surtout pour l’éclairage du modèle qui ne saurait être variable tant que dure la séance. Comme un si vaste local a besoin d’être chauffé, un poêle ou un calorifère y sera installé de préférence dans un angle et de façon à ne pas gêner le travailleur. Il est utile, pour l’assainissement de l’air, de tenir de l’eau en évaporation dans un vase posé au-dessus du poêle, quelques personnes y tiennent aussi du sable mouillé qui absorbe toute mauvaise odeur. Les fenêtres ou les portes en seront ouvertes le matin pendant une demi-heure pour le nettoyage et l’époussetage qu’il ne faut pratiquer qu’avec beaucoup de précaution et de soin pour éviter la poussière surtout, on retournera les chevalets et on couvrira, s’il est possible, les peintures en voie d’exécution avec des tentures légères, des rideaux en percaline verte ou grise qu’on dépose aisément sur des tringles avec des anneaux afin de protéger les tableaux en chantier fraîchement peints. Pour balayer le parquet, le meilleur est d’employer la sciure de bois légèrement humectée d’eau. — Un atelier bien installé doit, autant que possible, avoir un plancher dont le bois a été simplement passé à l’huile, être assez grand pour permettre à l’artiste de se reculer au moins à deux fois et demie une distance égale à la hauteur de son tableau et même une reculée plus grande ne nuirait pas. Un très-grand miroir de la hauteur des armoires dites psychées suspendu sur un chevalet spécial de façon à pouvoir tourner et s’incliner de diverses façons sera souvent d’un grand secours pour juger de l’effet d’un grand tableau. La couleur des murs est aussi à considérer ; elle ne doit pas être trop sombre, mais d’une valeur suffisante pour permettre à l’œil de bien suivre les contours du modèle sans lui donner de reflets.
Une couleur neutre, d’un gris verdâtre clair, est générale-
ment préférée ou quelquefois un brun rouge mêlé d’un peu de gris : cette nuance est moins froide.
On supplée, toutefois, aux inconvénients de l’influence du fond en plaçant au besoin derrière le modèle vivant une tenture unie ou du papier, sans influence fâcheuse de reflets étendu uniment sur un paravent (1).
La table à modèle est une estrade, plancher mobile carré, sur des pieds plus ou moins hauts, destiné à supporter l’homme ou la femme, qu’on met en pose dans l’attitude du personnage qu’on veut représenter dans une composition. — Elle doit être solide.
Un grand atelier avec jardin ou sur cour, et, par conséquent au rez-de-chaussée, serait sans doute préférable pour un peintre de batailles ou d’animaux, car il lui permettrait d’y faire entrer un cheval ou des bestiaux, vaches, bœufs ou ânes. On ferait bien même d’y ménager une grande porte à panneaux ou volets très-vastes, s’enlevant ou s’ouvrant au besoin vers le jardin. Le peintre ainsi travaillerait à l’intérieur de l’atelier tandis que ses modèles animaux seraient maintenus au dehors, en plein air ou en plein soleil, s’il fallait; avantage précieux et d’un grand enseignement pour le rendu des tableaux où le soleil joue un rôle de coloriste éclatant bien que toujours harmonieux. On pourrait également imaginer un système de châssis vitrés formant une sorte de cage pour y placer le modèle et étudier une pose supposée en plein air, c’est-à-dire exposée à tous les reflets du dehors. Tout en demeurant fermé, cet appareil prendrait jour du dehors ayant sa face, pour voir le modèle , sur l’atelier; on pourrait, pour l’établir, profiter d’un balcon ou d’une terrasse : le tout serait fermé à l’air extérieur et aux regards du public.
Une cage analogue ou boîte à modèle, pour amener sur le modèle des effets du jour partant d’un seul point, en haut ou de côté, permettrait d’étudier les effets à la Rembrandt, où toutes les lueurs factices diversement colorées d’un soleil levant ou couchant. Mais, me dira-t-on, sans doute et à juste raison,
(1) Lire à ce sujet le livre de M. Chevreul, Du Cunlrasle simultané des couleurs.
il faut être un prince ou un Crésus pour disposer des moyens d’étude aussi dispendieux et difficiles à se procurer. Que de pauvres jeunes artistes débutants, rêvant peinture et succès, seraient heureux de profiter de tels avantages s’ils les rencontraient! Les jeunes élèves de l’École des beaux-arts ne pourraient-ils pas créer entre eux, au profit de ceux-ci, un concours dontle programme serait la construction la plus judicieusement conçue de divers ateliers pour peintres d’histoire ou de genre, ou peintres de fleurs, d’animaux, elc. H y a occasion a ce sujet de résoudre par l’association mutuelle des architectes et des peintres réunis ce problème d’économie sociale si important. Que les architectes, les peintres, les graveurs, les sculpteurs se réunissent, se causent finalement et se concertent entre eux pour se communiquer leurs idées, leurs projets d’avenir; qu’ils cherchent à se rendre d’utiles services dans leurs professions mutuelles, pour faciliter les effets de chacun vers le grand but de la production, c’est delà bonne politique. Dans ces réunions que la jeunesse, aide la jeunesse à progresser, que les ]>lus riches aident les plus pauvres et qu’ils ne s’entretiennent que d’art. Il y a au reste fort peu d’ateliers tout faits.