‹ Manuel general de musique militaireChapitre 10 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

nous apprend qu’on les redisait encore dans le camp des Spartiates deu\ cents ans après la mort du poêle. Des *prix avaient même été institués pour ceux qui les clianleraient avec le plus d’énergie, selon ce (jue rapporte Athénée (i).

Autant les individus privilégiés qui possédaient ces talents jouissaient d’un immense crédit, autant ceux qui avaient négligé de les cultiver voyaient diminuer leur considération; témoin l’exemple de Thémistocle , qui, nonobstant ses nombreuses victoires, se couviit de honte pour avoii refusé, dans un festin , la lyre qu’on lui piésentait, alléguant qu’il n’avait jamais appris à jouer de cet instrument. A partir de ce jour, la faveur publique se reporta sur Cimon, général athénien, qui savait chantei’ des hymnes et s’accompagner de la lyre. C’est également par son habileté dans cet art qu’Epaminondas gagna l’estime des Thébains.

Les grands poètes de l’antiquité n’ont pas été les dei niers à reconnaître la puissance de la musique et à en célébrer les féconds résultats. Homèie en a parlé maintes fois avec l’admiration la plus vive. Il regardait comme barbares les expéditions militaires d’où la musique était exclue, l’invention de cet art sublime ayant pour effet d’enlever au combat son caractèi e de férocité, et de régler en quelque sorte la fureur du soldat. Cependant , à l’époque de la guerre de Ti oie (2) , rien n’indique (ju’il y eût proprement une musique militaire. On ne rencontre même pas, dans les poèmes du chantre immortel delà Grèce, le moindre indice de l’emploi des instruments pour donner des signaux, aux temps auxquels il fait rapporter sa narration. On y voit seulement que les chefs, après une journée victorieuse, avaient sans doute la coutume de se remettie de leurs fatigues et de célébrer leurs exploits à l’aide d’un agréable concert d’instrumeiits. C’est ainsi qu’Agamemnon, observant le camp ennemi, «est happé du

(1) Voy. la Notice qui précède les Chants de Tyrtée^ traduits en vers français parM. Firmin Didot. Paris, 1826.

(2) On est fort incertain sur la date précise des événements antérieurs à la naissance de Jesus-Christ. Selon Denys d’Halicarnasse et Vairon, la prise de Troie eut lieu 118/; ans avant J.-C., soit l’an du monde 8122, et, selon Apollodore, 4^8 ans avant la jiremière olympiade, ou 776 ans avant J.-C. Le temps où V(.“cut Homère n est pas moins un sujet de controverses. L’un des plus célèbres clironologistes , le ilocteur Blair, pense que c est environ 900 ans avant J.-C. que florissait ce grand po«‘f^^

i4 MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE.

«grand nombre de feux (jui brident devant Troie, du bruit des flûtes et « des cbalumeanx et des cris tumultueux des guerriers (i). i)

Dans riliade et dans TOdyssée, Homère a immortalisé plusieurs chanteurs ou rhapsodes, entre autres Démodocus, Tbamyris et Phémius. Ces chanteurs étaient alors ce qu’ont été depuis les bardes chez les peuples du Nord (2). Ils célébraient les grandes actions des hér’os, et s’accompagnaient souvent d’un instrument, à l’exemple de Démodocus, qui, lors delà réception qu’Alcirroüs , roi de Phénicie, fit à Ulysse, chanta, en mêlant ses accents à ceux de la lyre, les hauts faits des Grecs au siège de l'roie (3;. C’est aussi dans la rnrrsique que les guerriers cherchaient un adoucissement à leurs peines. Tel on voit Achille, le cœur gonflé de douleur à la suite de son démêlé avec Agamemnon, se distr aire de ses chagrins en joirant de la lyre et en chantant les louanges des héros (4). Au reste, tous les Grecs étaient bercés avec de pareils chants, conrme si l’on eût voulu évoquer dès l’enfance l’image des combats, pour qtr’elle fût la première à se graver dans la ménroir'e, et qu’elle pût devenir- ainsi le germe des inclinations belliqueuses. C’était encore une de leurs cou-

(1) « Nempe qiioties in campum Trojanum prospiceret,

Mirabatur ignés multos qui ardebant ante Ilium ,

Tibiarum fistularumque sonum tumultumque hominum.» [II., C. x.)

(2) Phémius, barde ou chantre d’Ulysse, à un repas où se trouvaient réunis les prétendants, disait le retour des Grecs, que la déesse Minerve avait rendu si funeste. Pénélope I entendit, et, attiistee pai ces chants, elle vint jusqu a^la salle du banquet reprocher à Phémius la douleur qu’il lui avait involontairement causée. « Phémius, lui dit- elle, tu conn nais assez d autres jecits propres a charmer les hommes j tu sais les actions des hommes

et des dieux que célèbrent les chanteurs; raconte à tes auditeurs un de ces faits memo- .. rallies, tandis qu’ils boiront en silence, et quitte celui que tu as commencé. »

( Odfss., chant i, traduction de M™® Dacier.)

(3) « Les chantres comme lui, dit Ulysse en parlant de Démodocus, doivent être honores « et respectés de tous les hommes, parce que c’est la Muse elle-même qui leur a appris « leurs chansons, et qu’elle les aime et les favorise. »

( Odyss., ch. viii, trad. de M“® Dacier.)

Un peu auparavant, Homère fait observer que les Muses avaient mêlé beaucoup d’amertume aux faveurs dont elles avaient comblé Démodocus, car elles l’avaient privé de la vue en lui donnant l’art de chanter.

(4) IL, chant ix, v. 180.

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