‹ Manuel general de musique militaireChapitre 111 sur 229 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

\isions. U venait de créer nii instrument possédant un son tout nouveau, et tel, que jamais oreille humaine n’en a entendu d’aussi puissant, d’aussi ample, d’aussi expressif et d’aussi beau. Cet instrument, par le genre de sonorité (pii lui est propre, allait offrir le meilleur concordant qu’on pût imaginer entre les voix tiop éclatantes de l’orchestre et les voix trop frêles ou d'une qualité de timbre par trop disparate. Réunissant la force et la douceur, il ne peut être écrasé par les unes et ne sainait écraser les autres. C’est, en un mol, un instrument parfait. Le premier saxophone créé appartenait au registre grave; nous l’avons le premier employé à l’orchestre, dans la partition de notie grand opéra biblique. Le dernier roi de J uxln , exécuté au Conservatoire le décembre i844; mais l’inventeur, fidèle à son principe, (pii lui a toujours conseillé l’adoption de familles entièies pour chaque genre, principe des plus rationnels, puisqu’il donne le moyen d’équilibrer les forces sonores et d’établir entre elles une gradation conforme aux lois de l’homogénéité; l’inventeur, disons-nous, se proposait de fabriquer des saxophones dans les principaux diapasons correspondant à ceux des voix ; à la vérité, ce projet ne put recevoir son entière réalisation (pi’après l’arrivée d’Adolphe Sax à Paris. Les dégoûts qu’inspirait depuis longtemps à ce dernier la conduite peu équitable et peu généreuse de ses compatriotes envers lui, l’avaient engagé à tourner ses regards vers la France, où il espérait trouver plus de sympathie. Ce qui l’affermit encore dans ce projet, ce furent les encouragements flatteurs et les exhortations bienveillantes que lui adressèrent, pour le déterminer à prendre une résolution dans ce sens, plusieurs personnes notables dont il avait éveillé l’intérêt, et principalement M. le lieutenant général de Rumigny. Pendant l’été de 184^? le général s’étant trouvé à Bruxelles, et y ayant entendu parler avec de grands éloges des inventions du jeune facteur, voulut juger par lui-même jusqu’à quel point ces éloges étaient fondés. C’est alors qu’il eut occasion d’entendre le saxophone, que M. Adolphe Sax venait d’inventer : cet instrument lè frappa par l’heureuse combinaison de l’anche adaptée aux instruments de cuivre, et par une puissance de vibrations (pii s’alliait à une extrême douceur de timbre. M. Adolphe Sax, ayant développé devant lui , avec une rare sagacité, plusieurs idées nouvelles sur les vices de confection d’un grand nombre d’instruments en cuivre et en bois, le général en conçut une si haute opinion de sa ca[)acilé, (pi’il l’engagea à venir

à Paris, où ses talents trouveraient naturellement un emploi utile, surtout pour l’armée, dont les instruments offraient desinombreux defauts, tant pour la justesse que pour la sonorité. Cet espoir fit donc quitter au jeune Sax sa terre natale; il dit adieu à la maison paternelle, qui ne lui avait pas même servi de refuge contre les persécutions dont l’accablait une rivalité inquiète et jalouse; et n’emportant avec lui qu’une grande confiance dans sa destinée et les productions de son talent, il se rendit dans la capitale. Les premiers temps de son séjour à Paris s’annoncèrent sous les plus heureux auspices. C’était à qui lui ferait bon accueil et prônerait ses inventions; de tous côtés il n’était bruit que de ses instruments, et chacun venait lui faire des offres de service. Au Conservatoire, on le reçut avec enthousiasme; partout il voyait des gens qui lui tendaient les bras et l’appelaient à eux. Un moment abusé , il crut fermement que c’étaient là autant d’amis . Une pareille confiance est si douce au cœur de

l’artiste! Un seul événement réussit à changer complètement la face des choses. De toutes les piopositions qu’on s’était empressé de faire dès les premiers jours au jeune facteur, le plus grand nombre, il faut bien le dire, avaient trait à la question industrielle. Certains individus, prévoyant de quel imniense avantage serait pour eux l’acquisition d’un homme comme M. Adolphe Sax, destiné par ses lumières à jeter tant d’éclat sur leur industrie, cherchèrent à se l’attacher' pour tirer parti de ses labeurs, ne se faisant point faute d’ailleurs de jouer la bonne foi, en lui promettant une grosse part dans les bénéfices. Ces demandes insidieuses cachaient des intentions perfides; on se proposait d’intéresser pécuniairement M. Adolphe Sax, afin de pouvoir impunément le dépouiller de tous ses titr es à la gloir e d’inventeur ; on voulait, en un mot, s’appr oprier le mérite de ses découvertes passées et futures, en l’enchaînant à tout jamais dans la position subalterne que la soif du lucre lui aurait fait accepter. Les auteurs de ce projet ne connaissaient point M. Ad. Sax ; ils ne savaient pas qu’un véritable artiste songe à la gloire avant de consulter l’intérêt; aussi se virent-ils complètement déçus dans leur' attente. M. Ad. Sax r epoussa toutes les propositions de cette nature qui lui fuient adr-essées. Dès lor s les rancunes eur ent beau jeu : de brusques et rapides défections s’ensuivirent, et l’on n’eut même pas la pudeur de l’hypocr isie. Chaque jour M. Ad. Sax vit s’éclaircir le cercle compacte d’amis et d’empressés qui naguère l’en-

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touraient. Ceux (jui restaient aiipiès de lui alors, il put les compter. Mais cela n’était rien encoie, comparativement à ce (jui l’attendait le jour où il prit la résolution de fonder un établissement industriel , une fabritpje d’instruments de musique. A dater de ce join-, l’isolement et l’oubli dans lequel tant de gens paraissaient l’avoir laissé cessèrent tout à coup. On revint vers lui, mais avec quelle différence de procédés; avec tout ce que les idées de rivalité industrielle peuvent inspirer de haine, de colère et d’acbarnement ! Par’ bonheur, M. Ad. Sax avait conservé les soutiens les plus honorables et les plus dévoués. Ceux-ci lui étaient restés lidèles, par ce qu’ils n’avaient aucun motif pour renier leur conviction, qui les portait à reconnaître la supériorité des instruments d’Adolphe Sax sur tous ceux dont ils avaient eu connaissance jusque-là. Des artistes éminents, anris sincères du pr*ogrès; des écrivains distingués, juges aussi consciencieux qu’éclairés : tels sont les hommes qui, dès l’origine, ont prêté leur appui à M. Adolphe Sax, et qui, par la suite, ne lui ont pas fait défaut. M. Halévv, l’illustr-e auteur de la Juive, dans une lettre adressée au célèbre facteur le \[\ août 1842 , l’exhortait en ces termes au courage et à la persévérance : « J’espère, lui disait-il, que vous atteindrez le but que vous vous « êtes proposé, et que par vos efforts, dignes de tout l’intérêt des compo- « siteurs, vous agrandirez le nombt'e et la puissance des effets d’ot- « chestre, grâce a vos nouvelles et excellentes combinaisons de sonorité. « Aous avons déjà eu l’occasion de les approuver au Conservatoire. Ce « n’étaient cependant encore que des essais, et je ne doute pas que vos « travaux et vos recherches n’augmentent encore l’espoir des amis de l’art, « et ne r épondent à votre attente. » Au mois de juin de la même année (r842), M. Berlioz, le spirituel critique des Débuts^ insistait fortement, de son côté, dans un article spécial, sur le mérite d’Adolphe Sax et de ses inventions : « M. Adolphe Sax, de Bruxelles, disait-il, aura sans doute puissamment contribué à la révolution qui se prépare dans la fabrica- « tion des instruments à vent. C’est un homme d’un esprit pénétrant, luc< eide, obstiné, d’irne persévérance à toute épreuve, d’une grande adresse, « toujours prêt à remplacer, dans leur spécialité, les ouvriers incapables « de comprendre et de r'éaliser* ses plans; a la fois calculateur , acoustr- « cien , et au besoin fondeur*, tourneirr* et ciseleur*, il sait jrenser et agir*, il invente et il exécute. » L’ojrinion de M. Halévy, (jlie nous venons de

citer, était celle des compositeurs les plus renommés, et le jugement émis par M. Berlioz, celui de la majeure partie des organes de la presse. Où se trouvaient donc, demandera-t-on, les ennemis de M. Sax? Dans les régions ohscuies de la médiocrité, loin du centre brillant du monde artistique, parmi des musiciens sans nom et sans talent , parmi des industriels peu connus et peu habiles. Unissant leurs efforts et leurs mauvaises passions pour enrôler dans leur coterie des gens doués d’une certaine influence, ils s’adressaient surtout aux artistes que la paresse ou la routine rend naturellement ennemis des innovations, parce qu’en général les innovations obligent à des études nouvelles; ou bien à ceux qui, à titre d’exécutants consommés, sont d’autant moins portés à reconnaître l’utilité de certaines améliorations, qu’ils trouvent moyen d’y suppléer, à l’aide des ressources d’un talent supérieur; tandis qu’en acceptant ces améliorations, ils n’ont plus lieu de rencontrer* les difficultés que leur suggérait la construction vicieuse de l’instrument, difficultés qu’ils étaient parvenus à vaincre à la suite d’un long exercice, et dont ils se faisaient par consétjuent une gloire de triompher. Ceci nous expli(|ue pourquoi les ennemis d’Ad. Sax ont principalement trouvé accès auprès d’artistes âgés, au talent fait et déjà un peu rnrâr; comme aussi aupr*ès d’autres artistes engagés, par des relations d’intérêt, à partager les rancunes d’une industrie rivale. Cette ligue comprenait, en outre, tous les esprits insouciants ou pusillanimes qui ne peuvent ou n’osent avoir une opinion, soit qu’ils aient depuis longtemps contracté l’habitude d’adopter aveuglément celle des autres, soit qu’ils appréhendent de se faire des ennemis ou de perdr e les avantages que donne rrne position acquise.

La brillante r éputation qu’avait déjà su conquér ir M. Sax, en remportant les suffrages de juges éclairés, puis encore l’industrie honorable qu’il était parvenu lui-même à se créer, comme chef d’une fabrique d’instruments, devinrent l’une et l’autre le point de mire des lâches et obscures menees de ses envieux, ([ui se flattaient de pouvoir ternir la première, et anéantir la seconde; bientôt les effets de cette basse jalousie se firent ressentir. Donizetti, l’infortuné compositeur si cr uellement frappé aujourd’hui, écrivait à cette époque pour notre première scène lyrique la parution de Dom. Sébaslïen. Ayant reconnir, comme tousses illustres collègues, les (pralilés précieuses des nouveaux instruments d’Ad. Sax, il voulait

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