LIVRE DEliXIÈME
mont entraîné la commission clans une polémicjue sans prolil poui' l’an, pai'tant contiaire an but (ju’elle devait s’efforcer d’atteindre. Au reste, le lieutenant général de Rumigny est déjà vengé; les biillants lésultats obtenus par la nouvelle organisation ont suffisamment prouvé c[ue , en protégeant Adolphe Sax, il obéissait à la voix cjui lui disait de soutenir et d’encouragei' le talent, devoir de toute âme généreuse, de tout homme d’honneur. Mais les gens qui sont incapal)les de compi’endre une pareille résolution , par ce cpi’elleest complètement étrangère à leurs habitudes, ne parviennent à se l’expliquer qu’en lui donnant pour mobile un sentiment moins noble et moins pur : l’intéi-ét personnel. Ils sont tellement imbus de l’esprit du siècle, qu’à leurs yeux rien ne saurait être entrepris cpie dans un but de spéc'ulation ; et c’est effectivement dans ce but qu’ils appliquent tous les jours le précepte de l’Évangile : Aimez votre prochain comme vous-même. Qu’importe, en vérité, l’opinion de pareilles gens ? Aurait-on à se louer* d’obtenir* leur suffrage? Celui qui a fait le bien, en trouve la récompense dans le témoignage de sa conscience ; et, loi’sc|u’il est en paix avec luimême, il pourrait être en guerre avec le reste des humains, qu’il serait encore sûr de triompher* un jour* (i).
Malgré l’absence de toute manifestation officielle, la presse, habile à tii*<M'
(i) L’auteur de ce livi’e a partagé, avec M. le lieutenant général de Rumigny, rhonneur d’élre en butte aux attaques des adversaires du nouveau projet d’organisation. Son titre de secrétaire-rapporteur de la commission lui imposait des devoirs dont rien au monde n’eût réussi à le détourner. C’est là sans doute ce qui explique racliarnement haineux de certaines coteries à son égard. Dans un procès récemment intenté à M. Sax, sur une simple (piestion de brevet, les ennemis de ce facteur, n’écoutant que leurs mauvaises ])assions, ont eu l’audace de venir formuler en plein tribunal, par l’organe de M" Marie, les imputations les plus fausses et les plus outrageantes contre le président et le secrétaire de la commission. Nous n’avons pas besoin de dire que ces odieuses attaques ont été relevées comme elles le méritaient , et cela d’une manière si péremptoire, que l’avocat de la partie adverse , honteux de son imprudente conduite, n’a plus osé répliquer un seul mot. Au reste, l’opinion publique a fait justice de ces perfides manœuvres. Il est seulement à regretter qu’un des membres les plus distingués du barreau, un représentant du pays, un homme dont la vit* entière devrait être consacrée à la défense de la vérité, ait mis toute son éloquence au service (rune cause qui, pour triompher, emploie les armes les plus viles . le mensonge et la ralornnie.
<les iiicliiclioiis du moindre bruit (|u’elle recueille uu jjassage, avait jus- (|u’à uu cerlaiu point réussi à péuélier dans la pensée delà commission, et, s’aidant de ces piémisses, était parvenue à entrevoir la conclusioti (jui se préparait dans le huis clos des déJ)ats. A la vérité, toutes les épreuves n’avaient j)u être tenues seci ètcs; et quand vint celle du Champ-de-Mars ; quand la presse, avide de se foi inei’ une opinion, envoya sui’ le tbéâtie de la lutte ses mandataires les plus habiles, ses juges les plus compétents ; (luaud la hjule , attirée pai* les sons belliqueux (pii éclataient dans l’air, vint fournir des milliers de spectateurs, et (pie ce formidable auditoiie , jury improvisé au dehors de l’enceinte, à côté du jury officiel (pii siégeait au dedans, après avoir assisté aux divers épisodes de ce tournoi musical, se fut prononcéen faveur de l’organisation brillante qui lui envoyait avec un éclat tout martial, et dans toute son intégrité, l’ensemble baïuionieux d’un morceau de musique guerrière; (piand mille bravos, semblables à un long cri d’admiration , eurent témoigné de ce jugement, (juand chacun sut enfin cpie des deux concurrents, MM. Sax et Carafa , le piemier était le tî iompbateur, aloi s il devint facile de pressentir l’arrêt définitif de la commission. Tous ceux qui avaient assisté à celte mémorable séance du rdiamp-de-Mars, et dont l’opinion n’était paralysée par aucune mesquine considération d’intéiét personnel, s’empressèrent d’en proclamer les glorieux lésultals. Ce fut un mouvement inouï dans la presse; tous les journaux du grand et du j)elît format, parlèrent de l’événement, et (^ela selon le genre d’esprit (pii leur est propre, c’est-à-dire, les uns en termes plaisants et spirituels, les auties en termes sérieux et approfondis. La commission fut dès lors vivement sollicitée de rendre une prompte décision en faveur de M. Sax. Ces instances, (pie la presse réitérait chaque jour, acquéraient à ses yeux d’autant plus de poids, qu’elles provenaient dun sentiment unanime. Cependant, pour qu elle y accédât sans scrupule, il fallait que ce sentiment s’accordât pleinement avec ses propres convictions, et cet heureux accoid s’étant en effet rencontré, il ne contribua pas peu a bâter le dénouement si impatiemment attendu. T.e rapport <le la commission terminé, l’on n’attendait jilus que la sanction du ministre. Personne n’ignore les lenteurs qu’imprime aux affaires la marclie administrative, lenteurs (ju’il est parfois urgent d’observer, mais qui sou- \eni aussi ne sauraient être imputables (pi’à la négligence et au mauvais
LlVllE DEUMEiMK.
souloii . Il semble (|iie tout travail, avant de passer sons les veux du ministre, comme s’il ai rivait d’Égypte onde Syrie, doive forcément subir ilans les buieaux une (piarantaine indéfiniment prolongée, 'l'el eiiL été sans doute le sort du lapport de la commission, parvenu au ministèi-e dans nn moment de préoccupations importantes, et malgré l’intention loi iuellement ex[)rimée par M. le marécbal Soult , de réorganiser piomptement les musicpies de l’armée , peut-être l’ordonnance auiait-elle été bien tardivement rendue, si le zèle de M. le lieutenant général de Saint- Yon, qui à cett e é[)oque était encore directeur du personnel, et qui depuis a été ministre de la guerre, ne se fût interposé, pour ôter tout prétexte aux délais. Ici, que le lecteur nous permette d’interrompre un moment le lécit lies faits relatifs à l’œuvre de la commission, pour nous mettie à même de rapporter (juelques particularités intéressantes de la vie de M. le lieutenant général de Saint-Yon, qui par ses précédents se tiouve lié à la carrière des lettres et des arts, aussi bien qu’à celle des armes et de la diplomatie. C’est assurément une belle chose que d’arriver ainsi, par son esprit et son courage, sa plume et son épée, aux plus hauts emplois d’un État. Sans doute, la plupart des détails qui vont suivre, ne seront point nouveaux pour l’armée; les services que M. Moline de Saint-Yon a rendus au pays, en combattant pour le défendre ou le faiie respecter, sont depuis longtemps généralement connus; aussi avons-nous cru devoir insisteiplus particulièrement sur les titres (pii lui donnent principalement choit H la sympathie des littérateurs et des artistes, ces titres étant surtout de nature à nous expliquer pourquoi cet officier supérieur, alors cpi’il n’était encore que chef du personnel au département de la guerre, s’est intéressé si vivement à une question d’art, celle de la réoi ganisation des musiques de nos armées.
M. ^loline de Saint-Yon est né à Lyon , le 29 janvier i 787. Il se destina d’abord à f École polytechnicpie ; mais, entraîné par l’ardeur de son âge, il embrassa de très-bonne heure la carrière des armes , et ligurait déjà comme sous-lieutenant à la mémorable journée d’.\usterlitz. M. Moline de .Saint-Yon ayant lait toutes les campagnes de l’empire, nous ne le suivrons point dans une existence si aventureuse, ovi les périls se succédaient avec' autant de rapidité que les victoires. I^ersonne n’ignore cpi il trouva maintes fois l’occasion de se signaler sur le cbanq) de bataille, et cpi il ne dut son
avaiicemeiit qu’à son courage (i). C’est ainsi que, sans autre forUine que son épée, sans autre protection (pie ses services , il parvint à se faire teniar(pier de Napoléon, qui se l’attacha en (pialite d officier d oïdonnance, et le nomma colonel à la funeste bataille de Waterloo. Mais, apres les Cent jours, l’officier d’ordonnance de lempeieui’, subissant 1 eltet des haines de parti, ne fut point reconnu dans le dernier grade (pii lui avait été conféré, et se vit même alors expose a toutes les tracassei'ies d une injuste persécution.
Ce fut à cette épo(pie, en attendant des jours meilleurs , (pie M. Moline de Saint-Yon lésolut de se livrera la culture des lettres, poui se consoler des amères déceptions de la politique. Mais, lorsqu il croyait navoii plus d’ennemis à combattre, il se vit encore aux prises avec 1 esprit de parti et les opinions (pii triompbaient alors. Le livret d un opei’a-comique , Les époux indiscrets y qu’il fit représenter' a Feydeau le i6 janvier i8i(^, avait été son début dans le genre lyrique. C’était un essai digne d encouragement , mais c’était en même temps l’œuvr e d’un bonapar tiste : considérée comme telle, la pièce ne parut mériter aucune indulgence, et le succès en fut totalement compromis.
Cette persécution inattendue ne parvint cependant pas à découragerl’auteur, (jui eut grandement raison de persister dans une carrière oir son talent, plein de sève et de vigueur, l’appelait infailliblement à réussir- un
(i) Ap rès avoir fait les campagnes de i8o5, de i8o6 et de 1807 à l’armée d’Allemagne, et avoir obtenu le grade de lieutenant à Pulusk, M. Moline de Saint-Yon devint aide de camp du lieutenant général comte de Reille, alors chef d’état-major du maréchal Masséna. Il suivit cet officier supérieur au siège de Stralsund, et l’accompagna en 1808 en Catalogne. I.e général Reille , qui commandait le siège de Roses , sous les ordres du maréchal de Saint- Uyr , ayant reconnu la nécessité de s’emparer de la ville proprement dite, avant de commencer les opérations contre la citadelle qui la protégeait, ordonna de l’enlever d’assaut pendant la nuit. M. de Saint-Yon, son aide de camp, fut chargé de diriger une des colonnes d’attaqlLie, formée du 7® régiment italien; il entra dans la place, et la garnison, après une vigoureuse résistance, fut passée au fil de l’épée. C’est à la suite de celte affaire que M. Moline de Saint-Yon fut décoré. A Wagram, sur le champ de bataille, il reçut le grade de capitaine,' le titre de chevalier de l’empire et une dotation en Franeonie. Envoyé de nouveau en Espagne, il y resta jus(|u’à l’évacuation de la Péninsule, et prit part à l’affaire <le Vittoria, où il gagna le grade de chef d’escadron. Il fut blessé devant Saint- Jean-de-Luz, et se trouva aux batailles d’Orlhe/ et de Toulouse.