LIVRE PREMIER
Le pln'Ngien avait pour tonicpie tni, et conespond également à l’On des anciens tons d’église (i).
Mais on s’explicpierait difficilement la préférence qui leur avait été accordée pour l’expi ession de ces divers sentiments, et l’influence que la disposition des tons d’une échelle pouvait exercer sur les actions, si on n’admettait, avec plusieurs érudits qui ont fait cette judicieuse remarque, entre autres Forkel et Eximeno (2), que le mot rnode^ en pareil cas, doit inspirer des doutes sur sa véritable signification, et qu’il doit s’appliijuer moins à un système particulier de tonalité qu’au style proprement dit; d’où il suit que les expressions mode dorien , mode phj^^gien ^ mode lydien^ etc., reviendraient plutôt à celles-ci : musique dorienne , musique phrygienne , musique lydienne ^ etc. (c’est-à-dire, style propre à la musique dorienne, style propre à la musique phrygienne, etc.), de même que nous disons aujourd’hui musique italienne, musique allemande, musique française, pour caractériser une musique composée dans le goût italien, allemand ou français (3). Il est donc probable que les formes de la musique ne différaient pas moins chez les anciens que celles du langage; et comme il y avait par mi eux beaucoup de dialectes, on doit penser qu’il y avait aussi plusieurs styles appropriés au goût, aux mœurs et à l’esprit de «chaque peuple. Quoi qu’il en soit, au dire d’Apulée, le dorien était d’un caractère guerrier, et par cela même tiès-favoiable à toute poésie héroïque. Athénée, Platon et Aristote s’accordent à le définir à peu
(t) La remarque précédente doit être également appliquée au mode phrygien, (]ui a quelquefois eu pour tonique le fa dièse au lieu du mi.
(2) Voy. Yor\ie\, Allgemeine Geschichte derMusik. Leij)zig, 1788, tome i; et A. Eximeno, Deirorigine e delle regole délia musica, colla storia dcl suo progressOf decadenza e rinnova-
zione. Roma, 1774*
(3) «Tous ces modes, dit l’abbé Barthélemy, auteur du Foyage d’Jnacharsis, ont un ca- - ractère particulier. Us le reçoivent moins du ton principal que de l’espèce de poésie et de « mesure, des modulations et des traits de chants qui leur sont affectés, et qui les distin- <• guent aussi essentiellement que la différence des proportions et des ornements <listingue « les ordres d’architecture. » { Entretiens sur l’état de la musique grccfjucj page 4r* Amsterdam, 1777-)
i8 MANUEL GÉNÉIIAL DE MUSIQUE MILITAIRE.
[)rès'(ie la même manière (i). Quant au phrygien, Apulée, de même que Platon , le dit propre aux cérémonies religieuses ; Cassiodore prétend , au contraiie, qu’il excitait au combat (2), tandis que Cornélius Agiippa le considèie comme trop fougueux et emporte, en raison de quoi il ajoute (pie Porphyrius l’appelait un mode barbare (3). Au témoignage de plusieurs auteurs, les Lacédémoniens ont employé de preference le dorien. Or, pour en trouver la raison , il faut se rappeler que les Doriens relevaient du gouvernement de Sparte, lequel veillait attentivement, comme on sait, à conserver l’austérité des mœurs, dans l’intérêt de la discipline militaire, et pour cela avait cru devoir établir des lois très-sevères sur la musique, afin que le goût régnant à Athènes ne s’introduisît point chez les Lacédémoniens. Ceux-ci d’ailleuis, ainsi que nous l’apprend Thucydide, tiraient leur origine des Doriens. La musique dorienne était donc appropriée aux mœurs rigoureuses de Sparte, de même que la phrygienne était particulièrement en vogue à Athènes, vraisemblablement parce ([u’elle se ressentait du caractère des Phrygiens, que Virgile nous représente comme des hommes efféminés, adonnés à toutes sortes de plaisirs, et surtout très-partisans de la musique molle, favorable à la danse et aux passions. On peut conclure de là qu’indépendamment de la rivalité qui s’établissait peu à peu entre Sparte et Athènes, et qui amenait ces deux puissantes cités à se censurer réciproquement sur la valeur de leurs institutions, les Lacédémoniens devaient naturellement avoir un double motif pour donner la préférence au mode dorien sur le phrygien; d’autant plus qu’en fait d’arts ils tenaient beaucoup moins à l’agréable qu’à l’utile (4).
(1) « Gravis et constans. » (Aristoteles. )
« Harmonia clorica virilis, magnitica et majestosa. « (Athenæus.)
(2) « Phrygius piignas excitât et votum fiiroris inflammat. u ( Cassiod, lib. ii, cpist. )
(3) Cornel. de Fanitate scientiarum, 17.
(4) Comme ils ne cherchaient point à perfectionner l’art pour l’art, mais à en retirer le plus (l’avantage possible pour le bien public, une fois qu’ils croyaient avoir atteint le but (juils se proposaient , tonte innovation leur paraissait non-seulement superflue, mais dangereuse meme, puisqu’en raison de la solidarité établie entre la musique et la politique, les changements apportés dans l’une pouvaient en introduire dans l’autre, et jeter ainsi de la p<'i turbation dans les moeurs. C’est là ce qui fait dire à Platon qu’on ne saurait faire aucun changement dans la musitiue qui non soit un dans la constitution de l’État , et ce qui l’en-