LIVRE TROISIÈME
« Je l’avais faite depuis longtemps à la sollicitation d’un colonel (pii m’en « demandait une pour son régiment; je la lui envoyai; on l’exécuta, elle « parut détestable. Cette meme marclie , employée dans les Deux muircs^ eut un plein succès; prescpie tous les régiments se l’approprièrent , et le « colonel (pii l’avait rejetée ne fut pas le dernier à l’adoptei- (i).»
Le succès plus ou moins grand d’une production musicale, sans préjudice de sa valeur intrinsèque, et pour ce qui se rapporte seulement à l’exécution, ne saurait être attribué exclusivement ni au chef ni aux artistes; mais il est juste qiTen cas de réussite, l’iionneur en revienne également aux deux parties; de même que cbacune d’elles, dans l’hypothèse contraire, en eût assumé sa moitié de responsabilité. Il est cependant à remarquer que telle musique vaut infiniment mieux sous un chef que sous un autre, et cependant le corps des artistes est toujours le même. Cette remarque prouve bien que le choix du chef exerce parfois une influence décisive sur les résultats.
Il n’est pas absolument nécessaire, avons-nous dit, qu’un chef soit compositeur; mais combien en est-il c|ui, tout en reconnaissant leur inaptitude à cet égartl, ne laissent pas néanmoins de céder à l’attrait qu’un pareil titre offie à leur amour-propre! Combien prennent la plume sans hésiter pour tracer de ces choses monstrueuses auquel l’art ne saurait donner un nom! Écoutez ces harmonies incohérentes, ces étranges successions d’accords, ces fautes d’écoliers contre les règles les plus élémentaires, ces basses qui se meuvent avec tant de gaucherie, cette instrumentation mesquine et grotesque; en un mot, ce barbare ensemble capable de mettre en fuite tous les musiciens quelque peu insti uits, tous les hommes de goût , voilà pourtant dans cpielles aberrations peut entraîner l’orgueil joint à l’ignorance! Mais ce qui est vraiment déplorable, c’est que les compositeui’s lesjilus renommés soient eux-mêmes si souvent victimes d’une telle profanation. Sous prétexte d’arranger une composition pour musique militaire, le chef iidiabile s’en empare, et Dieu sait alors quels affreux travestissements s’ensuivent : un chef-d’œuvre est par lui rendu méconnaissable, tant il trouve moyen de se l’approprier. Nous ne nous proposons [las de traiter ici la (piestion de l’arrangement, cela nous entraînerait trop
ij Gretry, Mémoires ou Essais sur la musique. au V, tom. I, page 214.
loin; et d’ailleurs nous avons donné sur cet objet des conseils fort étendus dans nos rraités d instnimentalioii ; mais nous dirons, en thèse générale, que le talent àiaiTangeur suppose une aptitude particulière, et même une sorte de génie. C’est qu’il ne suffit pas, quand on entreprend une pareille tâche, de posséder une entière connaissance de 1 harmonie et des instruments; c’est qu’il faut avoir encore une parfaite intelligence du maître qu’on veut traduire, de sa maniéré, de son style, et surtout de son orchestre , où l’on doit pouvoir discerner les effets les plus saillants , afin de les rendre en totalité , s’il est possible, ou du moins en partie, si l’on ne peut faire autrement. En tout cas, il est fort essentiel qu on soit bien édifié par avance sur les effets de la transformation qui va s’opérer, et que l’on connaisse parfaitement la mesure du travail qu’on désire entreprendre; sans quoi l’on pourrait s’exposer, par exemple, à réduire une composition vaste et grandiose à de pauvres et mesquines proportions, lui faisant perdre ainsi toute son importance et toute sa valeur. Rien de plus naturel, après cela, qu’il y ait plus de dérangeurs que d’ arrangeurs .
Malheureusement certains chefs de musique, par leur aplomb et leur jactance, trouvent moyen d’abuser complètement sur leur compte et l’étendue de leur capacité les colonels qui ne sont pas musiciens; en conséquence on leur abandonne le soin d’alimenter le répertoire du régiment, et la musique tombe bientôt dans un déplorable état d’infériorité, que l’on ne craint pas d’attribuer à la médiocrité des exécutants ou à la mauvaise qualité des instruments. Qu’un de ces faux compositeurs qui se mêlent d’instrumenter, fasse entendre les sons les moins favorables d’un instrument, qu’il en écrive les notes dans telle partie trop haut ou trop bas, (ju’il l’emploie mal à propos, lui donne des figures qu’il ne puisse exécuter et lui fasse faire des rentrées incongrues; en voilà assez pour dénaturer, pour gâter le plus bel ensemble instrumental. Nous avons peisonnellement connu un jeune chef de musique, homme intelligent, mais dépourvu d’instruction, fort estimé de ses supérieurs, et qui écrivait tous les ari angements pour le régiment. Ce musicien ayant remarqué que, dans nos partitions de musique militaire, nous faisions usage de quatre cors en différents tons (corps de rechange), en parut fort surpris, et nous avoua, dans sa naïveté, qu’il ne saurait jamais comment s’y prendre pour en faire
aillant. Aussi se hornait-il, en composant, à employer toujours le même corps lie rechange pour écrire les parties des quatre cors. Voilà donc un chef de musique à qui son colonel accordait toute confiance, qui se trouvait ignorer jusqu’aux premiers rudiments de l’instrumentalion, et qui s’imaginait pouvoir amplement suppléer à ce manque d’instruction par la praliipie (pi’il avait acquise dans l’exercice d’un instrument (il était vii tuose sur la clarinette), comme aussi par quelques dispositions naturelles pour la composition , bonnes à la rigueur pour écrire de petits airs à une partie, mais absolument insuffisantes pour faire ce que l’on appelle de V/iarmonie.
Les colonels dont la religion est ainsi égarée sur la valeur de leurs chefs de musique, poussent parfois la condescendance jusqu’à se constituer leurs défenseurs et leurs soutiens, jusqu’à appuyer leurs prétentions les plus déraisonnables, jusqu’à vouloir les imposer, par exemple, aux directions théâtrales.
Il nous souvient que, passant un jour par une ville de province, durant le cours d’un de nos voyages, nous y trouvâmes toute la population musicale en émoi par suite d’une exigence de cette nature. La place de chef d’orchestre venait d’y être donnée à un chef de musique de régiment que le directeur avait agréé sur la simple recommandation du colonel. Ce chef de musique, fier de l’importance que lui donnait l’appui de son supérieur, tranchait du potentat, et, par son insolence, avait déjà mécontenté tous les musiciens de l’orchestre, qui refusaient de se soumettre à son autorité, le déclaraient hautement incapable de les diriger, et l’accablaient de leurs sarcasmes. Tout cela avait occasionné une sorte de révolte, non-seulement au théâtre, mais encore dans la ville. Curieux de savoir, par nous-même, qui avait tort ou qui avait raison, nous nous rendîmes au théâtre à deux reprises différentes': la première fois à une représentation de la Jidve^ et la seconde à une représentation de Robert le Diable \ et nous eûmes bientfàt acquis la certitude que le chef d’orchestre n’était pas plus musicien qu’homme de goût; ce dont il prit soin lui-même de multiplier les preuves tout le temps de la représentation, faussant à chaque instant les mouvements, n’observant aucune nuance, dénaturant à plaisir les morceaux , jetant en somme l’incertitude , et parfois la perturbation la plus complète, parmi les chanleui s comme parmi les artistes de l’orches-
tie. Meverbeer ou TIalevy eussent été là, que l’auteur de ce beau désordre n’eiil cerlainenient rien perdu de son sang-froid, de sa suffisance, de son flegme magistral; il est même douteux qu’il eût consenti à recevoir le moindre avis d’un de ces grands compositeurs, tant il paraissait convaincu de sa supériorité et de l’admirable résultatque devaient opérer, sur l’eflêt général de l’exécution, les évolutions hardies de son bâton de mesure.
De même qu’il y a des chefs de musique ignares, choyés par des colonels sans connaissances spéciales; de même il se rencontie des chefs rem- ])lis de talent, et soumis à des colonels indifférents pour la musique, ou tpii même l’ont en aversion; de telle sorte que leurs plus consciencieux efforts, loin de leur attirer de légitimes suffrages, ne leui' apportent qu’enjiuis, reproches et décoinagement. On ne peut que plaindre les artistes condamnés à ce genre de supplice, et leur souhaiter, pour le goût comme pour le savoir, des officiers qui sachent autant se distinguer que M. le colonel Rihan entre autres, et surtout M. le colonel Gudin (i).
L’Allemagne est renommée à juste titre pour ses chefs de musique; ce sont pour la plupart des hommes fort instruits, et dont l’éducation s’est presque toujours étendue au delà des limites de l’art qui fait leur spécialité. Quelques-uns même savent tenir la plume, et cette connaissance, jointe à celle qu’ils ont acquise de la théorie musicale, leur fournit les moyens de traitei' des sujets qui se rattachent à la musique, et même d’écrire des œuvres qui y sont spécialement consacrées. MM. Savs erthal et Farbach, entre autres, le premier chef du 53® régiment d’infanterie autrichienne, le second chef d’un autre régiment d’infanterie de la même nation (nous ne savons plus au juste lequel), sont tous deux collaborateurs de la Gazette musicale devienne, dirigée par M. Auguste Schmidt. M. Nemetz, chefdu 19® l'égiment d’infanterie de ligne (Autriche), est auteur de plusieurs ouvrages didactiques , et notamment d’un bon livre sur la composition instrumentale des œuvres de musique militaire, destinées aux troupes de son pays. Enfin, il y en a beaucoup d’autres, tels que M. Hausert, Schubert, Leonhardt et Nemetz (le même que nous avons signalé plus haut), dont les productions musicales en ce genre sont fort estimées. Au reste, dans presque tous les Etats de l’Europe, il y a des chefs de musique qui méritent d’être
camp.
( I ) Actuellement maréchaux de