LIVRE PREMIER
la deslination particulière de chacun d’eux. La flûte était l’inslrument de prédilection des Grecs pour aller au combat. La lyre (i) venait ensuite, puis la TROMPETTE. Si Ton eu croit Lucien , ce dernier instrument était encore très-imparfait, fatigant et difficile à jouer; ce fut peut-être là un des motifs qui le firent négliger par quelques peuples de ces contrées. Dans les poëmes d’Homère, nous voyons qu’à l’époque du siège de Troie les instruments en usage étaient la flûte, la lyre et la syrinx ou flûte de Pan. Pour la trompette, il n’en est pas question, et, selon toute probabilité, la voix de Stentor en faisait l’office (2). Quant à la flûte, dont nous nous occuperons en premier lieu, elle servait principalement et pour ainsi dire exclusivement aux Lacédémoniens, qui s’en accompagnaient dans leurs marches et l’employaient pour donner le signal de l’attaque. Ce peuple avait la conviction que le mélodieux concert de ces instruments était propre à entretenir une émotion généreuse également éloignée delà crainte et d’unefougue désordonnée. Aulu-Gelle (3), d’après Thucydide, prétend que les Spartiates en firent usage dans leur musique afin de corriger, par la douceur de ce nouveau timbre, le caractère aigu et strident des sons de la trompette (4)? qu’ils regardaient comme trop excitants pour
(1} Cet instrument avait différents noms indiquant les variétés du genre. Ainsi la famille des lyres comprenait, outre la lyre proprement dite, la cithare (lyre à base plate), le harbitoTiy la chelySy et l’instrument appelé phorminx^ cité par Homère. (Voyez quelques-unes de ces variétés , pl. II. B., fig. 4-7*)
(î) //., C. V., V. 783. — «Hic stans clamavit deacandidis ulnisJnno,
« Stentor! assimilata magnanimo æream vocem habenti,
« Qui tantum vociferabatur quantum alii quinquaginta. «
« Là, Junon s’arrête, et, prenant la ressemblance du généreux Stentor, dont la voix était « plus éclatante que l’airain, et qui seul, lorsqu’il se mettait à crier, se faisait entendre de plus • loin que cinquante hommes des plus robustes, etc. » {IL, trad. de M”*® Dacier.)
(3) Aulu-Gelle, liv. 1, chap. 2.
(4) Ce qui donne liçu de croire qu’ils ont quelquefois fait usage de la trompette. L’anecdote relative à Tyrtée semble même fortifier cette conjecture; en effet, plusieurs auteurs prétendent que la victoire remportée parce général sur les Messéniens doit être attribuée à l’effroi que ceux-ci éprouvèrent en entendant les trompettes des soldats lacédémoniens exercés par Tvrtée. Or, d’autres écrivains nous apprennent que Tyrtee était un célébré flûtiste; ce qui de toute manière implique une contradiction dont la cause se trouve peutêtre dans une erreur de traduction; car ce ne serait pas la première fois, comme nous
les soldats, tandis que ceux de la flûte, au dire d’Aristote, inspiraient à ces derniers, pendant le combat, non-seulernent une salutaire confiance dans leurs propres forces, mais encore une sérénité qu’aucun autre instrument n’aurait eu, selon lui, le pouvoir de faire naître.
Les Héraclides, Proclès et ïemène, étaient en guerre avec les Eurystliides, qui avaient mis le siège devant Sparte. Les premiers célébraient le culte de Minerve et lui adressaient des prières et des offrandes, lorsque soudain les Euryslliides se précipitèrent sur eux, et le combat s’engagea. Mais les LIéraclides, loin de se troubler à cette brusque attaque, firent marclier devant eux les joueurs de flûte, leur ordonnant de s’appliquer à jouer du mieux qu’ils pourraient; et tous ces hommes armés, ainsi guidés dans leur marche par la mesure d’un chant bien i hytbmé, gardèrent fidèlement leurs rangs et repoussèrent les ennemis.
Au reste, l’oracle des dieux avait présagé aux Lacédémoniens la victoire toutes les fois qu’ils marcheraient au son des flûtes. La bataille de Leuc- Ires ne contiedit nullement cet oracle; car les Spartiates y combattirent avec les Tbébains sans joueurs de flûte , parce que ces artistes se recrutaient parmi les Tbébains, avec lesquels on était en guei re; ce qui explique suffisamment, au dire des historiens, pourquoi la victoire demeura à ces derniers. Ainsi, chaque fois que les Spartiates étaient rangés en bataille en face de l’ennemi, le roi immolait un chevreau, faisait prendre des couronnes à ses soldats, et sitôt qu’il en donnait le signal, les joueuis de flûte exécutaient \hynine à Castor ^ appelé marche d'attaque. C’était alors un spectacle terrible et grandiose, disent les auteurs qui nous ont transmis ces détails, que de voir cette ligne de bataille s’avancer au son des flûtes, à pas cadencés, dans un ordre inébranlable, sans hésitation et pleine d’une joyeuse ardeur, si bien qu’il était facile d’augurer que les soldats ne s’abandonneraient ni à un sentiment de crainte, ni à une trop grande fougue, mais qu’ils resteraient tous animés par la confiance et l’audace, et comme inspirés par un dieu favorable (i). « Pourquoi les Spartiates
l’avons déjà fait remarquer, que les mots tibia et tuba auraient été pris l’un pour l’autre. Cependant il se pourrait que les Lacédémoniens eussent conservé la trompette pour certains signaux, et que Tyrtée, qui du reste était Athénien, se fut distingue tout à la fois comme joueur de flûte et de trompette.
(i) Plutarch., Lycurgue.