‹ Manuel general de musique militaireChapitre 18 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

« vont-ils au combat au son de la flûte? demandait-on un jour à Agésilas. « — Afin qu’on puisse voir, répondit-il, pendant qu’ils s’avancent ainsi « en mesure, quels sont les lâches et quels sont les braves; ca?’ de même ce (jue le rbytbme des anapestes accroît l’ardeur des hommes courageux, « de même il trahit l’effroi des pusillanimes ; ainsi lorsque le pied hésite « à suivre la cadence de la flûte, la lâcheté se tiouve dévoilée à tous les a yeux (i). » Il est naturel en effet que l’homme dominé pai' la peur marche d’un pas inégal et incertain assez semblable à celui de l’être dégradé qui se prive sciemment de sa raison pour suivre un funeste penchant, et que ce sentiment de crainte, portant le trouble dans ses esprits, lui fasse oublier de se conformer à la précision rhythmique. Le rbytbme des anapestes, dont il est fait ci-dessus mention, était le plus convenable à la marche. Il se composait de deux brèves et d’une longue; le mouvement en était rapide et non sans quelque analogie avec celui de certains pas de charge des modernes. On peut en donner une idée par la notât ior) suivante :

D’autres peuples que les Lacédémoniens ont également employé les flûtes. Chez les Tbébains , les trois cents jeunes guerriers qui formaient le corps militaire ai^i^elé * hataillon sacré avaient recours aux sons de ce genre d’instrument pour diriger leurs exercices et jusqu’à leurs amusements. Les Crétois se servaient de flûtes, de lyres et d’autres instruments à cordes pour enflammer le courage des soldats (2).

Les Lydiens, lorsqu’ils étaient sur le point de combattre, se rangeaient en bataille au son des flûtes et des syrinx {tibiis ac sjrmgibiis'). Dans une guerre contre les Milésiens, Âlyates, roi des Lydiens, avait à la tête de son armée un corps de musique assez nombreux, et qui se composait en grande partie de joueurs de flûte et de harpe (3).

Les Arcadiens, peuple qui s’était rendu célèbre dans toute la Gièce

(1) Plutarch., Apnph. — kx\s\o\..^Problem. — Gellius , lib. ii, cap. 2.

(2) Alex., lib. III, cap. 2.

(3) Gell.,lib. i, cap. 2. — Hérod., lib. 1.

par son amour pour la vertu ^ par la régularité de ses mœurs, par son zèle hospitalier, par sa douceur et sa politesse, avait également su se faire estimer par son amour pour la musique, art dont il regardait 1 usage comme indispensable à la prospérité d’un État. Seuls, de tous les Ârcadiens , les Cynéthéens n’y avaient point recours, et Polybe ne peut s empêcher de leur adresser à ce sujet d’amers reproches : « H ne faut pas « croire, dit ce judicieux écrivain , que les anciens Cretois et les Lacédé- <( moniens aient pris sans raison la flûte au lieu de la trompette pour « animer leurs soldats à la guerre, ni que les premiers, d’ailleurs si aus- « tères dans leurs mœurs, aient eu tort de croire la musique nécessaire « à leur république. » Et plus loin il ajoute : « Pour avoir négligé cet art, « les Cynéthéens passèrent bientôt des querelles et des contestations à « une si grande férocité, qu’il n’y a point de cantons dans la Grèce où l’on « ait vu des désordres plus graves et plus fréquents. » Polybe finit en exhortant les Cynéthéens à ne plus négliger ce qui pouvait contribuer à adoucir la rudesse de leur caractère ^ et surtout ci cultiver la musique (i).

Convenons, toutefois, que cette musique militaire, telle que les Grecs et particulièrement les Lacédémoniens la concevaient, était d’une nature assez étrange. Loin de produire aujourd’hui l’impression qu’elle faisait alors, elle nous paraîtrait sans doute moins grandiose et imposante que mesquine et ridicule. Cependant il est bon de se rappeler que les armées des anciens, étant toujours assez peu nombreuses, comparalivement aux nôtres, leur musique ne devait agir que dans un rayon très-circonscrit. Quant au jugement que les législateurs portaient sur les effets moraux attribués au timbre de certains instruments, comme la flûte, par exemple, on serait natuiellement enclin à le taxer de puérilité, si l’on n’avait soin de se bien pénétrer de l’esprit de ces temps (2).

(1) Polyb., lib. IV. — Athen., lib. xiv.

(2) L’anecdote qui suit, témoignant de cet antique usage de faire marcher les soldats au son de la flûte, mérite d’étre rapportée. « Le peintre Théon avait représenté un guerrier armé qui, sortant tout à coup d’une ville assiégée , tombait avec impétuosité sur les ennemis. Cet artiste adroit et rusé , désirant que son tableau fit, autant que possible, illusion, ne voulut point le découvrir avant d’avoir ordonné à un joueur de flûte, qu’il avait posté derrière la toile, d’exécuter un air guerrier. Aussitôt que ce chant belliqueux eut disposé les esprits, le peintre montra son tableau, qui parut dans tout son éclat. Préparés par

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