LIVRE PREMIER
a parce qu’il annonce la présence du général (i). Le cor sonne devant « lui, et sonne pareillenienl lorsqu’on punit de mort les soldats, pour « marquer que cette exécution se fait par son ordre. C’est encore au son « de la trompette qu’on monte et ([u’on descend les gardes ordinaires et les « grandes gardes hors du camp, qu’on va à l’ouvrage, que se font les l evues; « et les soldats se règlent sur ce que l’on sonne. Ces différents usages sont « observés dans les exercices et dans les manoeuvres, afin qu’en temps de « guerre les soldats, accoutumés aux signaux de ces instruments, puissent « les reconnaître sans se méprendre, et obéissent aussi proniptement aux « ordres du général, soit qu’il faille charger ou s’arrêter, soit qu’il fiiille « poursuivre l’ennemi ou faire retraite (2). «
Lue chose qui maintenant semble parfaitement acquise, c’est qu’il y avait plusieurs sortes de trompettes, rendant différentes sonneries et affectées chacune à tel ou tel signal, faisant, en un mot, l’office de ces instruments que nous appelons aujourd’hui cornets et clairons d’ordonnance.
Voici une anecdote qui prouve combien les Romains étaient habiles à juger de la nature même des sons employés dans les signaux. Livius rapporte qu’Annibal, ayant surpris la ville de Tarente, voulut faire prisonnière de guerre la garnison romaine avant qu’elle pût se retrancher dans la citadelle. Suivant sa tactique ordinaire, ce chef eut recours à la ruse, et fit donner par les trompettes le signal qui ordonnait aux Romains de
de corne. Cette dernière citation semblerait indiquer que le mot classicurn se disait nonseulement des sonneries de trompettes, mais encore d’une espèce particulière de trompettes. C’est effectivement dans ce sens qu’une foule d’auteurs emploient cette expression. Végèce, entre autres, confond souvent le avec la biiccina^ et Suétone avec la tuba, dont la
forme était pourtant bien différente, s’il est vrai que le classicurn fût un instrument fait de corne et recourbé.
(i) Il paraît même que pendant un temps le droit de le faire sonner n’appartenait qu’au général; car, lors de la sédition de Suétone, un des principaux reproches de Scipion fut que deux soldats eussent osé usurper cette prérogative de l’autorité suprême; et lorsque Pompée reçut Scipion le jeune dans son camp, il voulut partager avec lui les honneurs du commandement, c’est-à-dire ceux du classicurn et du prétoire. (Liv. xxviii , c. 27. — Cæs. Bell, civil., lib. iii, c. 82.)
2) Végèce, liv. ii, ch. 22.
se rendre sur la place d’alarme, laquelle, en pareil cas, était le cirque. Mais les soldais de la garnison romaine, reconnaissant, a la qualité des sons et aux articulationsdu signal, que celui-ci n’était pointdonné par des Romains, n’eurent garde de tomber dans le piège, et loin de se rendre au lieu du rassemblemenl , ils se jetèrent en toute hâte dans la citadelle, faisant échouer ainsi les projets d’Annibaî.
Les anciens auteurs, notamment les poètes, célèbrent en mille endroits la puissance dés effets de la trompette, et, attendu le caractère mâle et excitant de cet instiument belliqueux, nous avons moins de peine à les croire sur ce point (jue lorsqu’ils nous racontent les merveilleux résultats attribués à la lyre et à la flûte. On a dit, d’après Athénée, qu’au siège d’une place le fameux trompette Hérodore, trouvant cjue les soldats de Démétrius étaient tiop lents à remuer une machine de guerre et a l’approcher des murailles, prit deux trompettes, dont il se mit à sonner avec tant d’ardeur, que les soldats, animés par ce bruit extraordinaire, poussèrent tout d’un coup la machine où Démétrius voulait qu’elle fût placée (i).
On appelait ordinairement Æneatores (2) les musiciens qui sonnaient des trompettes, et, en général, tous ceux cjui étaient affectés en cette qualité au service des armées, quelle que fût d’ailleurs la nature de l’instrument dont ils faisaient usage. Cela n’empêchait point, toutefois, de donner aux joueurs de tuba, de lituus, de buccina et de cornu, un nom particulier, en rapport avec l’espèce de trompette que chacun d’eux avait spécialement adoptée (3). 11 y avait donc les tubicines (jouant de la tuba), les liticines (jouant du lituus), les huccinatores (jouant de la buccina), et les cornicines (jouant du cornu), qui formaient autant de classes distinctes, et qui, en raison des services importants qu’ils rendaient, jouissaient de grands privilèges parmi leurs concitoyens et occupaient un rang élevé dans la milice (/j). Leur fête se célébrait à Rome tous les ans, Ip 23 mai, jour appelé tubiliislvium. C’était ce jour-lâ qu’avait lieu la consécration de leurs instru-
(1) Alhen., 1. x.
(2) Æneatores, qui sonnent de l’airain, parce que leurs instruments étaient ordinairement faits d’airain.
(3) « Tubicines, cornicines, buccinatores qui vel tuba, vel ære recurvo (cornu), vel buc- " cina committcre prælium soient. » — Veget., lib. ii, cap. 7.
(4) Végèce les met au rang des ofticiers ou principaux soldats de la légion.