‹ Manuel general de musique militaireChapitre 27 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

On a vu des exemples touchants de rattachement des soldats pour leuis chevaux. Mais il suffit de lire Homère pour se convaincre que les anciens poussaient ce sentiment jusqu’à la vénéiation la plus grande, et qu’ils rendaient à ces animaux une sorte de culte. Les guei riers les plus illustres même n’étaient pas éloignés de pi éférer le don d’un coursier à celui de la plus belle esclave (0. Du l este, cet attachement a souvent été réciproque. Solin dit que les chevaux ne sont pas dépourvus de jugement, et qu’ils savent bien reconnaître leurs maîtres et les ennemis de leurs partis (‘2).

leur faire entendre le bruit des instruments, le cliquetis des armes, et à leur faire considérer des couleurs vives, éclatantes , jusqu’à ce qu’enfin ils ne ressentissent plus aucune frayeur. A défaut de cette précaution, on courait risque de les voir s’épouvanter au moindre briiir sur le champ de bataille, et démonter leur cavalier. Il appartenait donc à la science équestre, comme le dit formellement Philostrate, d’accoutumer les chevaux à ne pas se tronblei (juand les boucliers s’entre-choquaient, (juand les lances brillaient, et que les clameurs des guerriers et les sons éclatants de la trompette annonçaient le moment d’engager l’action. On a vu plus haut, lorsqu’il a été question des grelots et des sonnettes, que les Grecs avaient coutume de dire d’un cheval qui n’avait pas subi les épreuves ordinaires, qu’il n avait pas entendu la sonnette ^ parce que cet instrument était un de ceux qu’on employait pour les aguerrir.

(1) La plupart de nos soldats ont pu remarquer les soins tout particuliers que les guerriers arabes donnent à leurs coursiers. Une biographie espagnole d’Abd-el-Rader nous apprend que ce chef fameux, dont le nom est aujourd’hui si populaire en France, aime passionnément les chevaux. Souvent, assis sur des coussins, il se plaît à les admirer pendant que ses serviteurs les pansent. Il a sept chevaux cpie lui seul peut monter; mais Tun d’eux est particulièrement son favori. Ce bel animal comprend la musique au point <le marquer parfaitement la mesure. Abd-el-Rader ne le monte que dans les grandes occasions ; mais il l’a toujours auprès de lui richement caparaçonné. Ce cheval lui a été donne par l’empereur du Maroc, de même qu’une petite montre qu’il porte toujours sur lui.

(2) Solin. Poly. Hist.^c. Sq. — Il est un cheval dont le souvenir est historique, et qui avait cette qualité singulière. Ce belliqueux coursier s’appelait Rapp, et appartenait au duc de Weimar. Il tressaillait au son des fifres et des tambours, et dans la mêlée mordait jusqu’au sang et accablait de coups de pied les gens qui venaient attaquer son maître. Rap[) n’était ni beau ni bien fait ; mais il avait une force et une taille extraordinaire. Il était, du reste, si fort apprécié pour son naturel aimant et courageux, que le duc de Weimar, voulant donner au maréchal de Guébriant une dernière preuve d’estime et de considération , le lui laissa, par disposition testamentaire, avec son épée, ses pistolets et sa cuirasse, déclarant fpie personne n’était plus digne que lui de s en servir. Le maréchal de Guébriant légua a son tour ce cheval de bataille au roi, le priant en grâce d en avoir le plus grand soin.

Il s’en est même trouvé quelques-uns qui n auraient pas souffei l que d’autres les montassent, ou bien qui se sont laisses mourir de faim après les avoir peidus, ou même qui ont venge leur moj t en faisant de cruelles blessures et en foulant aux pieds ceux qui l’avaient volontairement causée.

Euripide nous apprend qu’on avait la coutume de mettre des clochettes aux chevaux, par la même laison sans doute qu’on en mettait aux boucliers, c’esl-à-dire , afin que le bruit qui en résultait effrayât les ennemis. Le même auteur, en parlant des clochettes attachées aux chevaux qui traînaient le char de Rhésus le Thrace, dit qu’elles rendaient un son terrible (i).

L’influence que le rhythme musical et le bruit des instruments exercent sur les chevaux a fourni l’un des moyens employés pour les dresser dans les exercices de manège, et même pour les habituer aux évolutions militaires (2).

Si les anecdotes qu’on raconte à ce sujet sont viaies, ce dont il est bien permis de douter, le parti qu’on aurait tiré de chevaux ainsi dressés seiait assurément merveilleux.

Athénée, Polilien et Cœlius Rhodiginus rappoitent que les Sybarites, peuple adonné aux voluptés de tout genre, étaient parvenus à dresser

(1) . Gorgo vero,

Veliit in deæ Palladis clypeo,

Ferrea fronti equoriim alligata,

Cuni multis tintinnabulis sonurn terrihilem edebat.

(Euripid., in tragœdia cui titulus Rhésus,)

[i) Au reste, il n’est pas étonnant que les ehevaux soient si sensibles à tout air mesuré, et qu’ils parviennent à exécuter des danses, puisque dans leurs allures mêmes ils semblent naturellement enclins à observer les lois du rhythme. C’est ce qu’avait sans doute observé l’auteur de la description contenue au livre de Job, et que nous avons citée plus haut; en effet, dans le texte original, cette poésie imitatlvereproduit,parraccent et l’arrangement des paroles hébraï- ({ues, les différentes allures et les différents mouvements du cheval, qui se rapportent aux diverses circonstances par lesquelles il est ordinairement impressionné. Un savant italien a eu l’idée de traduire, d’après la notation musicale et avec les signes prosodiques correspondants à la prononciation italienne de l’hébreu, ces différentes allures du cheval, indiquées dans les versets imitatifs de Job. Nous ne donnerons [)as ici la description de chacune de ces allures, parce que les limites et la natuie de ce livre ne le comportent pas; d’ailleurs tout cavalier habile saura les reconnaître et s’en rendre compte; que s’il désirait néanmoins à cet égard de plus amples éclaircissements, il pourrait recourir à la curieuse dissertation

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