‹ Manuel general de musique militaireChapitre 29 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

dans les tournois et les carrousels des danses au son des instruments (i).

I.es éléphants, dont les anciens se servaient également à la guerre, ne sont pas moins sensibles que les chevaux à la musique. Au dire d’Arrien, <|uand les Indiens en avaient pris quelques-uns qui, une fois dans l’état «le captivité, refusaient la nouri iture qu’on leur présentait, soit par tristesse, soit par ennui, il fallait, pour les égayer, non-seulement leur faire entendre des chants, mais encore employer le bruit des cymbales, et principalement des timbales, au-dedans desquelles nous avons déjcà dit qu’on plaçait une certaine quantité de clochettes. Et, en effet, ce concert plaisait tellement aux éléphants, comme le raconte Curtius, qu’ils ne s’effrayaient nullement a la guerre du bruit des timbales; ce qui est d’autant plus à l’emarquei*, (ju il est dans la nature de cet animal, ainsi que l’observe judicieusement l' reinshemius , de ne srrpporter qu’avec peine tout bruit inaccoutirmé, et tle s’en épouvanter même au point de fuir précipitamment en causant un gr'and désordr'e (2).

<• forme carrée. Ils disent donc squadriglia et nous quadrille pour une troupe de cavaliers « rangés en ordre pour un carrousel ou pour un tournoi. Il n’y a pas cincpiante ans (pie « Xctw- squadrille esquadrille. »

( Traité des tournois^ joustes, carrousels et autres spectacles publics. In-4", Lyon, 1664. Voy. pag. laS.)

(1) Les Allemands surtout se distinguèrent dans cet art, (jue George Philippe Harsdorffer avait même pris le soin d’enseigner, tant au moyen d’un texte explicatif (|u’à l’aide défigurés, dans un ouvrage qui a pour titre Gesprœch-Spiele (part. 7), et qui traite entre autres objets de la manière de faire exécuter au son de la trompette des ballets de chevaux. Le père Menétrier, dans son Traité des tournois^ parle longuement de ces bâllets, et fait observer , en s’appuyant du témoignage de Solin , combien les chevaux aiment l’harmonie.

< Les trompettes, dit-il , sont les instruments les plus propres pour faire danser les che- « vaux, parce qu’ils ont le loisir de reprendre haleine quand les trompettes la reprennent.

« Il n’est point aussi d’instrument qui leur plaise plus, parce qu’il est martial et que le '< cheval est généreux et aime ce bruit militaire. On ne laisse pas, ajoute-t-il, de les dresser « et de les accoutumer à'I’harmonie des violons ; mais il en faut un grand nombre, que l’air '< soit de trompette, et que les basses marquent fortement les cadences. »

(2) Cependant il est des exenqîles qui prouvent que les éléphants n’étaient pas toujours bien aguerris au bruit des instruments de musique guerrière. Ainsi, à la bataille de Zama, .Scipion,au moment de recevoir la charge des éléphantsd’Annibal, ayant fait donner de toutes les trompettes et augmenter à dessein le tumulte par des cris retentissants, ce bruit étonna tellement ces quadrupèdes, qu’il y en eut plusieurs qui s’arrêtèrent tout court et d’autres qui

Ici se termine la série des documents de quelque importance, relatifs a la musique militaire et aux instruments guerriers en usage chez les anciens depuis les temps les plus reculés jusque vers la chute du Bas-Empire.

reculèrent sur la cavalerie numide et y portèrent le desordre. Le même accident se renouvela à la journée de Thapsus, où les éléphants de Juba , effrayés du bruit des trompettes , qui partit tout à coup de l’armée de César, tournèrent le dos et prirent la fuite. ( Voyez l’intéressant ouvrage du chev. Armandi, intitulé : Histoire militaire des éléphants depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’introduction des armes à feu. Paris, i843.) L’on ne saurait néanmoins inférer des exemples rapportés par M. le chev. Armandi comme une preuve de l’aversion des éléphants pour tout bruit retentissant, et notamment pour une harmonie éclatante, que res animaux soient totalement insensibles au charme de la musique, et il est probable que, dans ces différents cas, l’intensité du bruit ou l’émotion résultant de l’attaque imprévue des sonneries guerrières par une si grande multitude d’instruments, ont plus contribué à effrayer les éléphants que la nature même du bruit ; c’est-à-dire que ce n’est point la musique proprement dite, mais bien le trop grand éclat, ou l’éclat subit des sons, qui a causé leur épouvante.

L’obscurité profonde qui environne la plupart des faits historiques acconq)lis durant les premiers siècles de l’ère chrétienne, plane également sur la matièie qui nous occupe, et les renseignements propiesà fixer l’état de la musique militaire à cette é[)©que sont aussi peu nombreux que j)eu précis.

Il est cependant un fait à constater, c’est que l’art musical, nonobstant la fatale influence du vandalisme et les troubles que suscita le laborieux enfantement d’une société nouvelle, conserva toujours, iriéme parmi les barbares, la faveur dont il avait joui jusqu’alois chez les peuples les plus civilisés. Placé sous la sauvegarde d’une des plus belles institutions de ces tenq^s, l’ordre des bardes (i), qui semble avoir été le refuge de la musique et de la poésie, il continua d’étre en honneur aupiès des guerriers et même des souverains.

Les bardes, qui tenaient un rang élevé à côté des druides, se rencontrent

(i) L’ordre des Bardes faisait partie de l’ordre des Druides, où plutôt celui-ci se divisait en trois classes principales, les druides, les bardes et les eubages ou devins [vates). Les druides, en général , exerçaient la juridiction et le sacerdoce, la philosoj)I)ie, la théologie et la médecine. Les bardes étaient particulièrement poètes , musiciens et historiens. Quant aux eubages, ils s’occupaient principalement de la science augurale. — On lit dans vStrabon :

«Apud universos tria fere hominum généra in singulari habentur honore; hardi, vates ac « druidæ. Bardi hymnos canunt, carminaque conficiunt. Vates sacra curant, naturanupie '< rerum explicant. Druidæ præter naturalium scientiam , etiam de moribus disputant. De horum justitia summa omnium est opinio. Ilaque et privata iis et publica judicia com- « mittuntur; ita uti etiam bella, jam aciebus congressuris, componant. His maxime judicia « quoqiie de cædibus committuntur. Cæterum, sacra nulla sine druidis faciunt. » (Strab. lib. 4.)

« Sunt etiam apud eos carminum poetæ, quos bardos vocant. Hi, ad instrumenta lyris non « dissimilia , aliorum laudes, aliorum vituperationos decantant. Philosophi etiam quidam • sunt et theologi eximio in honore habiti, quos druidas appellant. Sunt et vates, magnæ « apud eos existimalionis. Hi ab auspiciis et vie timarum extis, de futuris prædicunt : oni- ' nemque plebem dicto audientem habent. » ( Diod., lib v)

chez piesque toutes les nations l^ail^ares. Ils composaient des hymnes a la Moire des divinités du culte druidique, cpi’ils chantaient dans les fêtes et tlans les cérémonies religieuses. Us en composaient d autres encoie poui' honorer dans les festins la mémoire des hommes illustres, et (pielquefois aussi pour l'aconter ou censurer certains faits, certaines actions qui leur’ par aissaient mériter ou la louange ou le blâme.

Enfin, et c’était là une de leurs principales attributions, ils marchaient en temps de guerre à la tête des armees,<soit pour exciter’ l ardeur des tr oupes pr êtes à combattre, soit pour temper’er la fougue brutale des soldats et les ramènera des sentiments d’humanité. Ainsi, bien que les bardes s’exerçassent parfois sur des sujets r’eligreux ou satiriqires, c était principalenrent à,la poésie guerrièr’e que leirrs chants étaient consacr és. Dans ce dernier cas, ces chants offraient même une assez grande diversité et pouvaient se partager en plusieurs classes. Outre les chants d’attaque, qui ne devaient pas être sans analogie avec ce que nous appelons aujourd’hui marche vocale, puisqu’ils étaient destinés à pousser en avant sur l’ennemi les hordes belliqueuses, ils possédaient encore des chants de retraite et surtout des hymnes célébrant la victoir’e, victricia carmlna, ainsi que les appelle Diodore (i). Nous allons voir quelques exemples de l’emploi de ces différents genres chez plusieur's nations.

l.orsque les Germains s’ébranlaient pour la charge, dit Tacite, ils entonrraient en chœur le bardit [barditus ou barritus) (2), et, de la manière plus ou moins vigourerrse dont cet hymne retentissait, ils présageaient le destin futur du combat.

(1) Diod. Sic., lib. v, cap, a 12.

(2) « Ituri in prælia canunr. Sunt illis hæc quoque carmina quorum relatu, (|uem bar- « ritum vocant, accendunt animos futuræque pugnæ fortunam ipso cantu augurantur. w

(Tacit. ; in libella de Moribus. )

Quelques auteurs ont prétendu que le mot barritus ou barditus ne s’appliquait qu’à la mélodie isolément prise , et, de même, le mot seulement aux paroles, c’est-à-dire au texte du poème. Il est vrai que certains poètes allemands du moyen âge et des temps anterieurs ont souvent employé cette dernière expression dans ce sens. En tout cas, pour en revenir aux anciens Germains, dont parle Tacite, leur façon de chanter était fort singulière. On nous apprend qu’ils s’attachaient à prendre un ton dur et à former un murmure confus en mettant leurs boucliers devant leur bouche, afin que la voix se grossît par la réflexion des sons. Ammien-Marcellin dit que ce murmure, d’abord faible et tranquille, augmentait pro-

Chez les (laiilois il y avait des bardes guerriers , ainsi que l’attestent Élieu , Auimien-Marcellin (i), Festus (2), et Lucain dans cette belle apostroplie : « (') vous qui envoyez à l’immortalité les noms et les âmes de ceux cpii sont «< moi'ts vaillamment, bardes, vous avez fait entendre des chants nom- « breux (3). » Observons que l’emploi de ce dernier mot [phirirna) permet de supposer que cette portion de la poésie martiale des barbes devait être considérable. Or, indépendamment de celle qui s’appliquait aux héros, il y en avait une aussi qui s’appliquait aux succès remportés, aux grandes victoires. Ces hymnes pompeux et solennels retentissaient apiès la bataille.

Cinquante ans avant la conquête de César, les chefs des tribus gauloises avaient coutume de réunir dans les festins une grande quantité de bardes, qui exaltaient leur valeur et dénombraient avec éloge leurs exploits belli- (pieux. Selon Posidonius, quand les chefs allaient à la guerre, ils menaient avec eux, et admettaient même à leur table, des bardes pour chanter leurs louanges au peuple et à tous ceux qui requerraient la faveui- de les entendre redire en particulier (4)* C’est ainsi que les monarques Scandinaves avaient leins scaldes attitrés. Saint Olaf en plaça quatre auprès de lui avant la bataille de Sticlarstadt , afin, leur dit-il, qu’ils pussent voir de près ce ([u’ils auiaient à chanter. L’histoire des Hongrois (5) nous appi end (ju’au banquet royal d’Attila, le célèbre chef des Huns, i’Enckésius (celui (jui présidait à la musique) était assis à la droite du trône, et que vers la

gressivement dans la chaleur du combat, et finissait comme un grand bruit semblable à celui des flots qui viennent se briser contre les rochers.

(1) Ammien-Marcellin, parlant des Gaides : « Per hæc loca hominibus paulatim exultis, « viguére studia laudabilium doctrinarum inchoata per bardos et cubages et druidas. ht « hardi quidem , fortia virorum illustrium facta heroïcis composita versibus cum dulcibus « lyræ modulis cantitàrunt, » (Amm. Marcel., lib. xv. )

(2) Bardus, gallice cantor appelatiir qui virorum fortium laudes eanit. (Pomp.fest 1. 11.)

(3) « Vos quoque, q'ui fortes animas , belloque peremtas,

« Laudibus in longum, vates demittitis ævum ,

n Plurima securi fudistis carmina, hardi. » (Luc., lib. i, v. 447

(4) Posidonius, ap. Athenaeum., lib. iv, cap. i3. De Cœna Celtarum.

5) Voyez aussi Priscus, in hist. Got}ior\ — et encore : Carmen epicum, sect. vi, de prima expeditione Attilœ, regis Hunnorum itiGallias., avec les remar(|ues et annotations de Jonath. Fischer. Leipzig, 1780, in-4‘*.

lin du repas deux Gépides célébrèrent les hauts faits des preux de la nation, ainsi que les victoires d’Attila. Émue par ces chants guerriers et patriotiques, une partie de l’assemblée versait des larmes, tandis que l’autre, dominée par la fureur , demandait à marcher au combat.

I^’un de ces chants commençait ainsi :

« Rappelons la mémoire des temps reculés; chantons l’emigration de « la Scythie par les Hongrois, nos ancêtres; célébrons leur force et leur « courage dans la guerre. »

Le hardisme régna de temps immémorial dans la Grande-Bretagne. Le sixième siècle fut l’âge d’or des bardes gallois. Au dixième siècle, le roi Hoel le Bon forma des coutumes du pays un corps de législation. Dans cette législation , on voit les bardes tenir une assez large place. A cette époque, il y avait une sorte de hiérarchie parmi les bardes, qui faisaient toujours partie de la petite cour des chefs; car à la table de ces derniers, où ils étaient admis, figuraient le barde domestique elle barde delà chaise, sorte de barde lauiéat ou de chef des bardes, comme il y eut plus taid le roi des ménestrels (j).

( I ) D après un document authentique, la hiérarchie des bardes, dans les cours seigneuriales du pays de Galles, environ vers le douzième siècle, était établie de la manière suivante :

Huit ordres de

musiciens.

Les quatre ordres gradés des bardes.

Les quatre ordres non gradés ou

ménestrels.

/ Priv-vavdd, ordre primitif, barde inventeur ou chef des bardes, l Pos-vardd , barde diplomatique ou barde moderne.

J Arwydd-vardd ^ barde généalogiste.

j Prydydd neu Bardd Caw ; a hwnw o dri rhyw ; sewTelynawr; Crythawr ; Dalceir niad, c esl-à-dire le poète ou barde investi ; ordre qui admettait trois genres : \ le harpiste, le joueur de violon et le chanteur.

Quant au barde appelé Cadeirvardd ou Pencerdd, c’est-à-dire barde de la chaise, ou barde en chef, il portait sur la poitrine un objet {ariandhvs^ d'or ou d ai gent qui avait la forme d une chaise, ou bien un bijou ayant celle d’une harpe, ce qui étau tout à la fois une récompense de son mérite et la marque distinctive du grade de docteur en musique qui lui avait été conféré.

/ The piper, le flûtiste.

[ The juggler, le jongleur.

I The crowder that plays on thc three slringed crwth, le ménétrier qui joue sur I le violon garni de trois cordes (c’est-à-dire, vraisemblablement, une sorte de [ rebec).

\ And the labourer, le joueur de tambour, ou plutôt de tambourin.

Chacun de ces ménestrels recevait un penny, etdevait jouer debout.

'Cambrobrytannicœ cymrœcœve ünguœ institutiones, by Dr. John David Rhyt, pages 146, 147 et 3o3.

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