LIVRE PREMIER
l.es bardes occupaient un poste élevé à la cour des princes, et les appointements du barde royal furent l’objet de lois spéciales; on y ren)ar(pie entre autres les clauses suivantes; « Quand le barde roval ira piller avec « les soldats du roi, s’il chante devant eux, il aura le meilleur taureau du butin , et au jour du combat il chantera la monaichie bretonne (i). » Dans l’Armorique, il y eut aussi des bardes fameux. Dès le (juatrième siècle, un grand nombre de bardes attachés aux familles cambriennes avaient (piitlé leur île à la suite de ces dernières, et étaient venus chercher avec elles sur le continent une nouvelle patrie. De ce nombre fut Taliesin, qui pi it le nom de pi ince des bardes, des piophètes et des druides de l’Occident, puis encore Sulio et Hyvarnion. L’espoir de tiouver un endroit où il pût exercer son art en pleine sécurité fut le principal motif qui paraît avoir déterminé Hyvainion à émigier en Armorique. « Comme il estoit , « dit Albert le Grand, parfaict musicien et compositeur de balets et chan- « sons, le roy, qui se délectoit à la musique, l’appointa en sa maison et « lui donna de grands gages. » Par suite de ces nombieuses émigrations, le génie des baides de l’île de Bietagne s’unit à la muse d’Armorique. Les traces de cette fusion se retrouvent encore dans l’analogie de formes, de style, et parfois de langage, qui existe entre les chants hretons-armoricains et les chants gallois (2). Quand le christianisme se fut répandu dans les
' ,1) L’hymne bardique qu’il exécutait à cette occasion était un ancien chant en l’honneut de la monarchie bretonne, lequel s’appelait Unheniaeth Prydain. La mélodie s’en est perdue, (Voyez le curieux et savant ouvrage d’Edward Jones, intitulé : Musical and poetical relicks of the kVelsh Bards, the fourth édition^ with additions. London, Richard Rees, iSaS, 2 vol. gr. in-4° ; ainsi que le recueil des lois du pays de Galles, Leges IV allicœ, translatées en latin par le docteur Wotton et Moses Williams. Folio. Londres, 1730.)
^2) Quelques-uns même restèrent communs aux deux peuples, aux Armoricains et aux Gallois. M. de Saint-Pern Couëlan , décrivant le combat de Samt-Cast, livré en 1758, raconte un événement singulier qui en est la meilleure preuve ; laissons ])arler 1 historien ; '• Une compagnie de Bas-Bretons des environs de Tréguier et de Saint-Pol de Léon, dit le « |)etit-(ils d’un témoin oculaire, marchait pour combattre un détachement de montagnards « gallois de l’armée anglaise qui s’avançait, à quel(|ue distance du lieu du combat, en chantant un air, quand tout à coup les Bretons de l’armée française s arrêtèrent stupéfaits : « cet air était un de ceux qui tous les jours retentissaient dans les bruyères de la Bretagne. " Électrisés par des accents qui parlaient à leur cœur, ils c(*dèrent à 1 enthousiasme et en- •' tonnèrent le refrain patrioti(|ue. Les Gallois à leur tour restèrent immobiles. Les ofliciers
Gaules, quelques bardes, abandonnant le druidisme, embrassèrent la foi nouvelle, mais beaucoup d’autres restèrent fidèles à leur croyance. Les enfants de l’Armorique, élevés par ceux-ci dans les piincipes de 1 ancien dogme, marchaient au combat en invoquant le dieu Soleil, ou dansaient au retour en son honneur la chanson du glaive, roi de la bataille^ couronné par l’arc-en-ciel , chanson farouche où les guerriers s ecriaient :
Sang et vin et danse , à toi , soleil ! sang et vin et danse.
Et danse et chant, chant et bataille; et danse et chant;
Danse du glaive, en cercle; danse du glaive.
Chant du glaive bleu qui aime le meurtre , chant du glaive bleu, bataille où le glaive sauvage est roi; bataille du glaive sauvage.
O glaive ! ô grand roi du champ de bataille! ô glaive ! ô grand roi!
Que Tarc-en-ciel brille à ton front! que l’arc-en-ciel brille! ü feu! ô feu! ô acier! ô acier I ô feu! ô feu! ô acier et feu! ô chêne! ô chêne! ô terre! (') flots! ô flots ! ô terre et chêne (i; !
Kian, surnommé Gwenc’hlan ou race pure ^ né en Armorique, au com-
cc des deux troupes commandèrent le feu; mais c’était dans la même langue, et leurs soldats « semblaient pétriflês. Cette hésitation ne dura pourtant qu’un moment; l’émotion l’emporte « bientôt sur la discipline : les armes tombèrent des mains, et les descendants des vieitx « Celtes renouèrent sur le champ de bataille les liens de fraternité qui unissaient jadis leurs « pères. » « Sans garantir ce fait, ajoute M. de Saint-Pern, nous déclarons qu’il nous a etc raconté par plusieurs personnes dont l’opinion peut faire autorité, et qu’il est traditionnel dans le pays. » [Combat de Saint-Cast, par M. dè Saint-Pern Couëland (i836), p. 5i et 5>.)
(i) Ceci n’est que la seconde partie de la chanson intitulée ; Le vin des Gaulois et ta danse de l’épée, laquelle forme le numéro AII du recueil des chansons populaires de la Bretagne. M. Hersart de la Villemarqué, dans ce bel ouvrage, l’a fait précéder d’un argument ainsi conçu : « On sait qu’au sixième siècle les Bretons faisaient souvent des courses sur le ten i- « toire de leurs voisins soumis à la domination des Franks, qu’ils appelaient du nom géne- '< ral de Gaulois. Ces expéditions , entreprises le plus souvent par la nécessité de défendre « leur indépendance, l’étaient aussi quelquefois jiar le désir de s’approvisionner chez l’en- « nerni de ce qui leur manquait en Bretagne, principalement de vins. Aussitôt que venait « l’automne, dit Grégoire de Tours, ils partaient , suivis de chariots et munis d’instruments « de guerre et d’agriculture pour la vendange armée. Les raisins étaient-ils encore sur pied, ils les cueillaient eux- mêmes; le vin était-il fait, ils l’emportaient. S’ils étaient trop presses « ou surpris par les Franks, ils le buvaient sur place; puis, emmenant captifs les vendan- « geurs, ils regagnaient joyeusement leurs bois et leurs marais.» La Chanson du vin des