LIVRE PREMIER
leui' servait à huchcr (i) leurs cliens et à les appeler à la rescousse (2), comme le faisait Rolant à Roncemux. On connaît la fin mémorable de cet illustre guerrier. Serré de près dans cette bataille par les ennemis, et se voyant sur le point de tomber en leur pouvoii’, il sonna du cor avec tant de force pour appeler du secours, qu’il se rompit les veines du cou (3).
^ürtes de vases, qui n’appartenaient qu’aux braves de la nation et qui leur étaient spécialement propres, étaient faits de cornes d'urus ou de taureaux sauvages. Le Gaulois qui avait été assez heureux pour tuer un de ces animaux en prenait les cornes, qu’il gardait, dît César, comme le monument de sa valeur et de son intrépidité. Il les ornait d’anneaux d’or et d’argent , les étalait chez lui en parade, et y faisait boire ses convives à la ronde lorsqu’il donnait un festin. Ces cornes étaient quelquefois si grosses et si longues, qu’elles pouvaient tenir jusqu’à trois pintes. Cet usage se conserva en France bien des siècles après que * ks unis y eurent été détruits. Guillaume de Poitiers, décrivant une cour plénière que Guillaume le Conquérant tint à Fécamp aux fêtes de Pâques, nous représente ce prince ayant
sur sa table des vases d’or et d’argent, et buvant dans des carnes qui ^ à leurs deux extrénn-
tés ^ étaient ornées des memes métaux. (Voy. César, au chap. 4 de ses Commentaires et Mezeray. Histoire de France avant Clovis.) Nous aurons plus tard occasion de revenir sur les* cornes à boire, quand nous parlerons spécialement des Anglais.
(1) Hacher, vieux mot français qui signifie appeler. « De là vient huchet, dit Ronsard. Un huchet, c’est un cornet duquel on appelle les chiens à la chasse. »
(2) Rescousse, vieux mot français qui signifie délivrance. Rescous veut dire délivré. On disait appeler h la rescousse , comme nous dirions appeler au secours.
(3) Ce déplorable événement de la défaite de Roland à Roncevaux est décrit d’une manière touchante dans l’un des plus anciens poèmes du moyen âge, la chanson de Roland, qui fut composée, selon toute probabilité, au commencement du douzième siècle. i^Voyez , page 72 , la note relative à la chanson de Roland.)
Li quens Rolans, par peine et par ahans, Par grant dulor, sirnet son olifan.
Par mi la bûche en sait fors li clers sancs , De sun cervel li temple eu est riimpant.
Del corn qu’il lient l’oïe en est mult grant; Karles l’entend, ki est as.pors passant. Naismes li duc l’oïd, si l’escultent li Franc.
Ce dist li reis ; Jo oï le corn Rolant ! .
Une ne l’sunast, se ne fust cumbatant.
Guenes respunt : De bataille est-il nient.
Ja estes vielze e fluris e blancs ;
Par tels paroles vus ressemblez enfant.
Asez savez le grant orgoill Rollant.
Le comte Roland , avec peine, fatigue et grand» douleur, sonne son cor d’ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouefie, et la tempe de son cer veau s’en éclate.
Le son du cor porte bien loin ('*). Charles l’entend, qui passe à cette heure les portes du défilé, le duc Naimes aussi. Les Français l’écoutent , et le roi dit : J’entends le cor de Roland; il n’en sonne jamais que pendant le combat. Ganes répond : Il n’est pas question de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc et Henri; vous parlez comme un enfant. Vous
{•) 11 est dit, dans une autre stance, que l'avant-gardc l’entendit de trente lieues.
V^ei's celle époque, les instruments des fantassins (si peu nombreux que fussent ces derniers) étaient également du genre des trompes et trompettes.
Quelquefois les ménestrels, ces nouveaux bardes des peuples convertis au clii'istianisme , à l’exemple de leurs prédécesseurs les bardes du cullc druidique , suivaient les armées à la guerre et se montraient dans les camps; mais il est plus ordinaire de les voir- figurer dans les fêtes et dans les cours solennelles tenues par des chefs ou des souverains. La guerre et l’amour formaient le thème principal sur lequel ils aimaient à s’exercer et à composer leurs poésies, qu’ils chantaient en s’accompagnant parfois d’un instrument (r). L’Allemagne avait ses maîtres chanteurs, inei s ter singer^ parmi
Ço est merveille que Deus le soefret tant !
Pur un sul levre vat Iule jur stiiiant ;
Devant ses pers ore vait il gabant.
Car chevalcez, pur qu’alez arreslant?
{Chanson de Rolant, st. i32.)
connaissez du reste l’orgueil démesuré de Roland. C’est merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul lièvre il va corner tout un jour. A cette heure, il s’amuse avec ses pairs. Chevauchez toujours; pourquoi vous arrêlez-vous ?
(Voyez, sur la chanson de Roland , les savantes remarques littéraires et philologiques de M. F. Geiiin , dans l’ouvrage qu’il a publié sous ce titre : Des variations du langage français depuis le douzième siècle. Paris, i845.)
(i) Cet instrument fut, dans le moyen âge, ou le rébec, ou la harpe, ou la vielle, ou la viole. Les ménestrels jouaient aussi de divers autres instruments, ainsi que l’indiquent certains passages des anciens poètes et écrivains. Il en était de même des ménétriers, dont le nom, parla suite, a servi plus particulièrement à désigner un joueur de violon, signification que le mot a gardée de nos jours, mais qui est prise en mauvaise part. « Lorsque nos •« vieux romans, comme Perceforêt , dit le Duchat, parlent de ménétriers qui devaient jouer « de leurs instruments à quelque fête, ils les considèrent, non comme étant tous d’un seul « métier, comme violons ou harpeurs, mais comme devant jouer chacun de l’instrument dont « il faisait métier en son particulier. » Dans Froissait, il est souvent fait mention de ménestrels et de ménétriers. On lit, vol. iii, ch. eut là grand foison de ménestriers qui
firent bien leur mestier. Il y a cependant des auteurs qui, dans quelques passages, semblent vouloir établir une distinction. Guillaume de Loris, au Roman de la Rose, dit :
Là veissies fluteours.
Ménestrels et jiigleoiirs.
Il est encore parlé des ménétriers dans le roman du Petit Saintré , chap. 34 : Partirent tout premier les tabours ; et après les ménétriers venoient plusieurs seigneurs. Puis encore dans une infinité d’autres.
Ce titre de ménestrels ou de ménétriers était connu en France dès le huitième siècle. Le maître de la chapelle du roi Pépin, père de Charlemagne, s’appelait ménestrel ou minstrel.