LIVRE PREMIER
S il paraît assez difticile d’avoir une idée exacte de la iuusic|iie militaire purement instrumentale en usage dans les premiers temps de Père vulgaiie, ou n’a aucune peine à constater le fréquent emploi de la musique militaii e vocale , c’est-à-dire des hvmnes «uei i iers et nationaux.
Cdiez les Francs, les victoires des rois étaient célébrées par des chants, et les soldats ne manquaient jamais d’entonner, avant ou après le combat, une de ces chansons militaires dites chansons de geste. Sidoine Apollinaire, qui nous a transmis la chanson de Clotaire II, dit qu’elle fut chantée à pleine voix {/nagna vociféra tione) dans tout le royaume. En voici les deux premiei s couplets :
H Chantons le roi Clothaire, qui alla combattre la nation saxonne; les envoyés auraient etc « traités sévèrement, si Faron, le Bourguignon, n’eùt intercédé pour eux. »
« Quand ces ambassadeurs vinrent en France, où Faron était prince, Dieu leur inspira « de passer par la ville de Meaux, pour les sauver de la colère du roi de France (i). »
On n’ignore pas qu’environ.cent ans après, Charlemagne prit soin de
(i) Cette chanson est en latin et rimée. Elle fut composée au retour d’une sanglante expédition contre le pays saxon, où le roi franc, dit la chronique, ne laissa vivant aucun de?, hommes dont la taille dépassait la longueur de son épée.
De Clolarlo cancre est rege Francorum ,
Quit ivit pugnare cum gente Saxonum ,
Qüam graviter provenisset missisSaxoïuim ,
Si non fuisset inclitus Faro de gente Burgundionum.
Qnando veiiiunt in terram Francorum,
Faro nbi erat princeps, missi Saxonum,
Instinctu Dei transeunt per urbem Mcldorum ,
Ne interûciautur a rege Francorum.
L’auteur des Martyrs^ dans le récit d’une bataille livrée par l’armée gallo-romaine a 1 armée des Francs, fait entonner à cette dernière un bardit emprunté à Saxo le Grammairien, qui a retrouvé plusieurs fragments des chants des peuples du Nord, dont Charlemagne avait fait un recueil. Cet hymne de guerre est la paraphrase du chant latin :
Pugnavimus ensibus .
Multa præda dabalur feris.
Quid est viro forli morti ccriins, eic.
« Pbaramond ! Pbaramond ! nous avons combattu avec I épée.
>« Nous aïons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et luisselail li
-ji MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE.
faire recueillir les anciennes chansons des Germains. Sous le règne de ce monarque, règne qui fut si favorable aux progiès de la musique en général et de la musicjue religieuse en particulier, on composa un grand nombre de chansons, où se trouvaient également retracés les aclions et les combats des guerriers. On les 'AY^^dixXcuntilenœ jocalares ^ par opposition au chant d’église. Chailemagne lui-même se plaisait à les entendre executer et à les retenir par cœur (i); il avait à sa cour un clerc qui possédait un talent merveilleux pour écrire et chanter ces hymnes populaires (2).
Qui n’a entendu parler de la chanson de Roland, que les Français ont chantée à peu près pendant tout le moyen âge? On prétend que, dès la fin du neuvième siècle, elle était déjà généralement connue et adoptée; rirais c’est surtout dans le onzième, époque où les écrivains s’empar èrent à l’envi du personnage de Roland , dont le nom seul passait pour* être synonyme de vaillance , et en firent le héros de tous leurs romans et de toutes leurs légendes chevaleresques, c’est à cette éporpie, disons-nous, que la chanson eut une vogue immense et retentit de toutes parts dans les armées (3).
« long de leurs bras. Les aigles el les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau nageait •< dans le sang des morts; tout l’Océan n’élait qu’une plaie; les \ierges ont pleuré longtemps!
« Pharamond ! Pharamoiid ! nous avons combattu avec l’épée !
« Nos pères sont morts dans les batailles ;tous les vautours en ont gémi ; nos pères les rassasiaient de carnage. ■< Choisissons des épouses dont le lait soit du sang et qui remplissent de valeur le cœur de nos lils. Pharamond, «' le bardit est achevé; les heures de la vie s’écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir. »
(1) Christine de Pisan dit, en parlant de ce nionarcjue : Il savait les gestes et batailles des preux passés, et aucunes fois (quelquefois) les chantait.
(Christine de Pisan, Vie de Charles /®c)
(2) Charlemagne aimait les artistes et les savants. D’après une chronique, il lui prit un jour fantaisie d’octroyer un droit fort singulier à un musicien qui l’avait guidé dans sa marche, en Italie, contre les Lombards. Le musicien devait sc rendre sur une haute montagne, y donner fortement du cor, et aussi loin que porterait le son, aussi loin, terre et gens, tout serait à lui. Le donneur de cor sonne en effet ; puis il descend de la montagne, parcourt terres et villages, et à chaque homme qu’il rencontre, il demande ; As-tu entendu le cor? Si l’autre répondait oui, il lui appliquait un soufflet, en disant : Tn es mon homme. De là le nom de Transcornati , que portèrent longtemps les descendants de ces gens-là.
[Chronicon novalieiense , lib. iii, cap. 14.)
(3) On serait dans l’erreur si l’on se figurait que la chanson de Roland, dont il est ici question, eût la coupe adoj)tée de nos jours pour les pièces poétiques et musicales auxquelles nous donnons le nom de chanson. Croyant à tort qu’il s’agissait d’un morceau de ce genre, ibeaucoup d’érudits ont perdu leur temps à chercher soit le texte original, soit une copie