‹ Manuel general de musique militaireChapitre 37 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

« A la bataille d’Haslings (i4 octobre loGG), dit un de nos célèbres liisto- « riens (i), un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du « Iront de bataille, et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de « (4iarlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait « en l’air avec force, et la recevait dans sa main droite. Les Normands répéta laient ces refrains en criant: « Dieu aide! Dieu aide! »

Robert Wace, auteur du Ro/nu/i de Roii, rappelle le même fait sous une autre forme :

Taillefer ki molt bien cantoit Sur un ce val ki tost aloit Devant ax (eux) s’en aloit cantant De Karlemaine et de Roland Et d’Olivier et des vassaus Ki morurent à Rainscevaus (2).

de ce texte, qui vint leur faire connaître les paroles de ce chant mémorable. Puis, comme ils ne trouvaient rien de ce qu’ils voulaient, ils déclarèrent, de guerre lasse, que cette chanson s’était perdue. Mais des recherches plus récentes paraissent avoir suffisamment prouvé que la chanson de Roland, sous la forme du moins qu’on lui supposait, n’a jamais existé, et que ce ne pouvait être autre chose qu’un de ces poèmes de quelques centaines ou de quelques milliers de vers, comme on avait coutume d’en écrire alors sur différents >ujets historiques. Or ces poèmes, formant en quelque sorte des séries de chansons enchaînées l’une à l’autre par le lien d’une fable commune, on en détachait, pour le chanter, tel ou tel morceau que l’on voulait, suivant l’à-propos de la circonstance. Ainsi faisaient les rapsodes postérieurs -à Homère et les bardes du Nord; ainsi font encore aujourd’hui les gondoliers italiens, qui vont répétant, sur une mélodie improvisée ou transmise par tradition , des fragments de leurs poètes favoris, l’Arioste ou le Tasse. Nous possédons, parmi les plus anciens et les plus curieux monuments de la littérature française du moyen âge , une version d’un de ces poèmes sur l’expédition d’Espagne. Cette épopée remarquable, également intitulée Chanson de Roland ^ est l’œuvre d’un nommé Turold, sur lequel on n’a d’ailleurs aucun renseignement précis. Nous avons donné plus haut, en note, un fragment de ce poème héroïque.

(1) M. Augustin Thierry, dans son Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands^ tom. I, ])age 2x3.

(2) M. Génin , dans son curieux et savant ouvrage sur les C ariations du langage français depuis le douzième siècle ^ est conduit à supposer, par ses ingénieuses observations philolomqnes, que le ménestrel chargé de cet emploi s’interrompait de temps en temps aux endroits les plus chauds, pour s’écrier : En avant! en avant! ou, selon l’expression anglaise: Away!

Cet hymne héroïque fut encore chante environ trois cents ans après, a la bataille de Poitiers (i).

Les chansons de geste ou chansons historiques ne furent point les seules que l’on entendit sur le champ de bataille. Souvent elles étaient remplacées par des cantiques, et les évêques et les chapelains faisaient alors 1 office des ménestrels. Les prêtres ne manquèrent pas de vanter l’excellence de cet usage pour décider de la victoire : aussi dans les croisades y eut-on souvent recours; les chrétiens entonnaient quelque cantique, afin de se mieux préparer à combattre, puis se jetaient sur les Sarrasins, en poussant leur cri de guerre : Dieu le veut! Dieu le veut! C’est encore par des chants religieux qu’ils remerciaient le ciel des victoii*es qu’ils avaient remportées. Au leste, cet usage était général. On prétend que Robert, surnommé le Pieux, ayant assiégé une ville, que Lipse dit avoii* été la ville de Melun (2), vit se renouveler, en sa faveur, le miracle de Jéricho; « car il obtint, par « sa piété, cette grâce de Dieu, ajoute l’historien ecclésiastique quia scru- « puleusement enregistré ce fait (3), qu’en chantant les heures canoniales « avec ses chapelains, les murailles d’icelle (de la cité de Melun) tombèrent '( miraculeusement, et qu’à l’instant la ville fut prise par ses gens de guerre. » Au rapport de l’historien Rigordus (4)? l’an I2i5, le jour de la bataille de Bouvines, lorsque Guérin, évêque de Senlis, eut rangé l’armée française en bataille, et que Philippe-Auguste, après avoir harangué militairement ses soldats, leur eut donné sa bénédiction, les trompettes sonnèr ent la charge, et l’on en vint aux mains de part et d’autre; aussitôt Guillaume le Breton,

away! exclamation que l’écrivain chargé de l’exécution du manuscrit d’Oxford a eu soin de reproduire aux endroits consacrés. Ce qui confirme M. Génin dans cette opinion , c’est (jue le mot «o/, tracé en marge, et dans lequel sonnait oué , conformément aux lois de l’ancienne prononciation française, ne lui paraît être autre chose que le mot anglais away^ en avant ^ écrit selon l’orthographe française d’alors.

(Voy. Des variations du langage français ^ p. 32^ et Saâ.)

(i) On connaît l’anecdote du roi Jean, qui, ayant entendu un soldat chanter cet hymne au moment même où l’action allait s’engager, lui dit : Il y a longtemps qu’il n'y a plus de Roland. Ce à quoi le soldat, peu porté à estimer les talents militaires du monarque, ne put s’empêcher de répondre : Il y a longtemps aussi qu’il n’y a plus de Charlemagne.

Ç2) Justus Lipsius, lih. i. Consilior. et exemplor. Politic., cap. 2.

(3) Guill. du Peyrat, Hist. ecclésiastique de la cour, ouvrage déjà cité; voy. p. 61.

(4) Rigord., in lib. de Geslis Philippi Augusti Francorum regis.

Page 1