‹ Manuel general de musique militaireChapitre 38 sur 229 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

chapelain du roi, entonne le psaume Domi/i us meus, qui docet, (ju’il chante avec un de ses clercs tout le temps que dure le combat, et ensuite fait entendre, en actions de grâces, le psaume Exurgat Deus , que David dut chanter dans une circonstance analogue, c’est-à-dire pour remercier Dieu ap res la victoire qu’il remporta sur les Syriens, les Iduméens et les Ammonites. En 1248, lorsque Louis IX partit pour la croisade, les musiciens de sa chapelle l’accompagnèrent, et le roi, s’étant embarqué à Aigues-Mortes, « cjuand les clercs et les trouvères furent entrés dans la nef, dit Joinville, « le maître naulonier leur cria: Chantez, de par Dieu! et ils enton- « lièrent tous à une voix : f^eni Creator spiritus. »

Beaucoup plus tard , sous le règne de Louis XII, après la bataille d’Aignadel, la chapelle du roi de France exécuta sur les lieux mêmes un Te Deum en musique.

D’autr es peuples donnèrent un exemple analbgue. Herdion nous dit que lorsque les Saxons et les Pietés marchèrent de nouveau contre les Bretons, leur aumônier, qui était un évêque allemand, les engagea à ne point s’en rapporter seulement à la force de leurs armes, mais à placer aussi leur confiance en Dieu; de telle sorte qu’aussitôt qu’ils lui entendraient attaquer un alléluia , ils se missent immédiatement à chanter cette hymne en chœur, et comme ils déférèrent à ce conseil, les ennemis prirent la fuite (1).

A partir du onzième et surtout du douzième siècle, il est assez souvent fait mention, dans les chroniques, des trompettes et de quelques autres insti uments de musique militaire. Les historiens qui ont traité de l’histoire bvzantine ne nous laissent pas ignorer que la plupart des armées européennes avaient des trompettes, et qu’il en était de même parmi les troupes des Orientaux (2). L’historien Michaud, dans ses récits des croisades, nous représente fréquemment les armées chrétiennes marchant sur les Sarlasins, ou revenant victorieuses du combat, enseignes déployées et trom-

1) Hercl., Histor. Ecoles., tom. ni, lib. ii, cap. 7.

(2) C’est probablement au son de ces instruments, joints peut-être à quelques autres pareillement usités en Orient, qu’en 1204 Baudouin, comte de tlandie et de Hainaut, fiil élevé sur le bouclier et proclamé, par les Français et les Vénitiens allies, empereur de Constantinople. Les historiens rapportent que le bruit des instruments militaires accompai'nait l’allégresse générale pendant cette cérémonie.

jettes sonnantes ( i). Il leur donne même, ainsi que nous le verrons bientôt, plusieurs autres espèces d’instruments. Un chroniqueur grec anonyme raconte qu’en i2o5 Guillaume le Champenois, lors de son expédition en Morée, voulant exécutei* les volontés de messire Geoffroy de Ville-Hardouin , son maréchal, qui l’engageait à se rendre maître d’une position avantageuse, donna ordre aux trompettes de sonner aux champs, après quoi tout le monde sauta à cheval et se mit en marche (q.). La même chronique nous apprend aussi que les Turcs employaient alors dans leur musique militaire une assez grande quantité de ces instruments pour donner les signaux , ce qui est rapporté en ces termes : « Les Turcs, qui avaient un « vif désir de rejoindre le prince Guillaume, fiient sonner dès le grand « matin leurs nombreuses trompettes et leurs buccines (3). »

Les différentes sortes de trompettes se trouvent souvent désignées, dans les vieux chroniqueurs et romanciers qui ont écrit en français, sous les noms de tubes ^ trompes, trompettes , cors, cornets, buisines , buccines , cla~ rons , claronceaux , eic.

La garde des chastels ou forteresses se servait de ces instruments à l’effet surtout de donner l’alarme. Froissai t, parlant de la surprise du chastel (le Tkuri par le comte de Hainaut (iSSq), dit, en finissant son récit ; « Aussi « la guète du châtel ouït la frainte et l’aperçut de sa garde : si fut tout ébahi « et commença à sonner et à corner en sa buisine (4). » Dans le même auteur, il est souvent question de ceitains avertissements donnés au moyen du cor. Messire Guillaume de Gau ville, ayant projeté de faire rentrer par une trahison la ville d’Évreux au pouvoir du roi de Navarre (i35y), exposa son dessein à un bourgeois de cette cité: « Si très-tôt, lui dit-il, que je « orrois un petit cor sonner de mon varlet, je me avancerois et occirois le « châtelain. )) Effectivement, messire Guillaume, ayant fait tous ses préparatifs, vint un jour frapper à la porte du châtel, demandant, suivant sa coutume, à visiter son ami le châtelain, auquel, après ravoirentreteniw/’<7//a/-

(1) üans V Histoire (les Croisades , de Micliaud, première partie, vol. i, voyez entre autres les pages 197, 208, 240, 28/,, 455, etc. ; voyez aussi les tomes 11, iii et iv.

(2) Chronique de Romanie , lib. ii, édit. Buchon.

^’i) Le texte grec appelle ces derniers buccins turcs.

[Chronique de Morice, liv. ii , édit. Buclion.i (4) Froissait, Chroniques , tom. i, p. 71, édit. Buchon.

LlVTxE PREMIER.

er

nés choses oiseuses , il proposa une parlie d ecliecs. Sous prétexte d’eiivov clierclier son jeu d’échecs qu’il disait avoii- oublié , il congédia son vurlet cpii alla prévenir les conjurés. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées, (pie l’on donna le signal convenu, et messire Guillaume, ayant ouï le petit cor, frappa de sa hache le trop confiant châtelain, et le tua. « La guète du « châtel, ajoute Froissait, avoit ouï sonner le cornet du varlet, et étoii « durement émerveillé que ce pouvoit être; car on avoit fait une ordon- « nance eu la ville, que sur peine de perdre le poing, nul ne sonnât nul « cornet. Si corna tantôt, trahis, trahis (ly. »

A la même époque, la chevalerie écossaise avait des cors et des trompettes dont l’usage, comme nous le prouverons bientôt, remonte en général fort loin dans l’iiistoiredes principaux États de la Grande-Bretagne. Lorsque Douglas s’empara par surpi ise du château de Haidenbourg, il corna un cor^-i).

(1) Froissart, Chron., tom.i, liv. i, 4^ partie, chap. 58 et 59, édit. Buchon.

(2) Corner, dans un sens absolu, c’était proprement donner du cor; de même que /ro//?signifiait quelquefois sonner de la trompe ou trompette, autrement dit trompeter. « Sur

« quoi, dit P. Borel, on a inventé le plaisantrébus d’une mort qui sonne de la trompe, avec « ces mots : La mort qui trompe. « On disait aussi naguère, dans un sens actif, cor/îer(im) cor^ tromper fune) trompette, sonner (une) sonnette, etc.

Li veueor (les chasseurs) lor cor cornant Lesqex (lesquels) vont durement sonnant.

Le Roman du Renard, publié par M. Méon, v. 54(j8.

Le cor ou la trompette servant à donner le signal du combat, Charron dit, au livre 111 de son Traité de laSagesse : « Après la justice vient la prudence, qui faict meuremeut délibérer « avant que corner \9. guerre. » Cette expression rappelle celle des anciens : Classicuni canere. Comme on avait aussi coutume, dans le moyen âge, chez les princes et les grands seigneurs, d’annoncer le moment du repas au son du cor, sans doute parce que cet instrument, étant destiné j)our la chasse et pour la guerre, était réputé le plus noble de tous, on disait corner Veau, pour indiquer cet usage, attendu qu’on avait l’habitude de se laver les mains avant tTe se mettre à table. Tout gentilhomme n’avait jias le droit de iaii e corner son dîner ou son eau ; c’était un honneur qui n’appartenait qu’aux personnes de la plus haute distinction. Lorsque Froissart décrit les mœurs d’Artavelle, ce chef fameux des Gantois révoltés, il remarijue (|u’Artavelle tenait l’état d’un prince, et que tous les jours , par ses ménétriers , faisoit sonner et corner devant son liostel à scs disnées et soupees.

(Vov. tom. 111 de Y Histoire de la vie privée des François , par Le Grand d’Aussy , nouvelle édition, avec notes, corrections, etc., par J. B. de Rof|uefort. Paris, 181 5.)

(lil Fi oissart,poi]r appeler ses douze compagnons placés en embuscade. On voit sou vent dans le même historien cpie la pl upart des troupes européennes, notamment l’armée française et l’armee anglaise, réglaient leurs différents mouvements au son de la trompette. << Quand le^ soleil fut leve le lendemain , est-il dit au sujet de l’armée anglaise, les maréchaux delost (aimée) firent sonner les trompettes pour armer toute manière de gens et traire avant à l’assaut. » On lit à un autre endroit, au sujet de larmee française : « Or vous conterons du roi de France, Cjui a lendemain cuidoit « (croyait) avoir la bataille, si fit au matin sonner ses trompettes. Si sai- (( nièrent tous gens et montèrent à cheval, bannières et pennons devant <f eux, et se mirent en ordonnance de bataille (i). » Cet instrument servait aussi à donner le signal du départ, ainsi qu’il appert d’un autre passage des mêmes chroniques :« Puis fit (Édouard, roi d’Angleterre) savoir parce tout son ost, que chacun fut armé et appareillé au son de la trompette, « pour mouvoir et partir de là pour aller ailleurs (2). »Et au commencement du chapitre qui suit : <( Le roi d’Angleterre ne dormit mie gramment cette «nuit, ains (mais) se leva à mie nuit et fit sonner la trompette en « signe de déloger (3). » Olivier de la Marche nous apprend que le duc de Roui'gogne avait des trompettes affectées au service de sa cavalerie. Après la bataille liv rée, près d’Oudenarde, par les Bourguignons aux habitants de Gand, qui assiégeaient cette ville, et dans laquelle les premiers furent vain- <pieurs, le duc, ayant été prévenu que les ennemis venaient de lever le siège d’Oudenarde, /it sonner ses trompettes , dit le chroniqueur, pour estre à cheval en toute diligence. Nous pourrions rapporter encore beaucoup d’autres passages tirés des historiens de cette époque, qui témoignent également de l’usage presque général de la trompette dans les armées au treizième et au quatorzième siècle; mais nous nous en tiendrons aux citations précédentes, les croyant suffisantes pour éclaircir tous les doutes à cet égard.

Dans les joules, les lournois, les pas d’armes, où figurèrent par la

^i) Froissait, Citron.^ tom. i, liv. i, 11® jiartie, ch. 21.

(2) Le même, /V/,, tom. i, liv. i, 1*^® partie, ch. 278.

(3) Voy. encore Froissai t, Chron.^ liv. ni, ch. 21, édit. Biichon : Si sonnèrent parmi l’o.st (I armee du roi de Portui^al) les trompettes de délogement.

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