LIVRE PREMIER
«du son et de la voix (|ni en issoient en retentissoit toute la mer (i).»
Les diverses citations cjui précèdent peuvent donner une idée des instruments employés à composer une sorte de musicjue militaire dans le moyen âge. Bien que le nombre de ces instruments, selon toute apparence, ne fût pas encore, à cette époque, régulièrement déterminé, il ne devait pas laisser néanmoins d’étre pour l’ordinaire assez considérable, puisque Jean le Fèvre, seigneur de Saint-Remi, dans son bistoire de Charles VI, parlant de la nuit qui précéda la bataille d’Azincourt, dit avec surprise : « Jaçoit que les François fussent bien cinquante mille hommes, si y avoit- « il peu d’instruments pour eux resjouir.»
Dans les entrées triomphales des princes, des souverains, des seigneurs et chevaliers, dans leurs marches solennelles et même dans leurs expéditions guerrières, on voyait presque toujours intervenir des ménétriers jouant de toutes sortes d’instruments, mais principalement du rehec. Charles VllI, partant pour son expédition contre le royaume de ÎNaples ( 1 494)) sa chapelle avec lui, et fit des processions à Vitei beet à
Fontgibaud. Les chantres français se mêlèrent au clergé italien, après le- (|uel venaient le?, trompettes, clairons,tahourins, ménestriers et toutes sortes d' instruments jouants à rjui mieux mieux.
Dès ce temps, un grand nombre de seigneurs eurent à leur suite des musicien attitrés. Le 18 décembre 1498, César Boi’gia, faisant son entrée à Cl linon , où il allait avoir une entrevue avec Louis XII, déploya toutes les pompes d’un cortège fastueux, dans lequel figuraient trois ménétriers, « c’est à scavoir, dit Brantôme, deux tabourins et un rebec (dont l’on en (c usoit fort de ce temps), puis quatre trompettes et clarons d’argent riche- « ment habillés, sonnans tousjours de lem s instruments (2).w
Au reste, en Italie, d’où nos seigneurs français prirent cette mode d’avoir à leur suite une bande assez nombieuse de musiciens, l’inq^ortance des instruments, au point de vue de la science militaire, était depuis longtemps généralement reconnue; mais c’est principalement sous le lègne des Médicis que les écrivains commencèrent à en rendre témoignage.
« Les troupes italiennes, dit le célèbre Machiavel, savaient depuis long-
Froissart, Chron., édit. Buchon , loin, ni, liv. iv, cliap. i F x) Brantôme, les Hommes illustres. \'\c de César Borgia.
« temps battre du tambour de diverses manières, pour en obtenir des si- « gnaux différents. Les condottieri furent donc les premiers à se servii' « du tambour en l’accompagnant de l’arigot ou du galoubet. » Autre paî t il dit encore : « Les soldats doivent se conformer aux indications de l’en- « seigne, et celui-ci, de son côté, doit suivre les signaux qui lui sont loui- « nis par le jeu des tambours, car, lorsque ces derniers savent bien battre « la caisse, on peut dire qu’ils règlent le pas de toute l’armee, chacun de- « vaut les prendre pour guide de ses allures, afin de conserver le bon «ordre et de ne jamais faillir (i). » Du temps de Zarlino, on employait des tambours et des trompettes, voire même d’autres instruments; car, dit ce savant musicien, « de deux corps d’armée en présence, run « n’attaquerait pas l’autre s’il n’y était invité par le son des troni- « pettes, des tambours ou de quelque autre espèce d’instrument de mu- «sique(2). » Cette coutume était non-seulement en vigueur chez les Italiens, mais encore chez les Allemands, les Suisses et les Français, et bientôt l’on vit ces différentes nations commencer à enrichir peu à peu leur milice d’instruments dont elles s’empruntaient réciproquement l’usage. C’est ainsi que furent adoptés en France les fifres et les taboiirins suisses. L’introduction du fifre (3) (voy.pl. VI A, fig. 4) date, selon quelques histo-
(1) Machiavel, Art de la guerre, liv. ii, chap. 12.
(2) Zarlino, Institutioni armoniche. Venetia , i562, tom. i, pag. 7.
(3) On prétend que le premier régiment qui fit usage du fifre, à la bataille de Majignan,
fut celui d’nn colonel nommé Pfeiffer ou Pfiffer , et que du nom de cet officier est venu le mol fifre. Il est douteuxque la première assertion soit exacte; et, quant àla seconde, elle nous paraît encore plus hasardée : car les étymologistes les plus sérieux font dériver avec raison !<■ mol fifre ào pfefe , nom que les Allemands donnent depuis longtemps aux petites flûtes de ce genre, et qui vient àe pfeifen, verbe qui, dans leur langue, signifie proprement dr
la pfeifer, joueur de flûte. Cette dénomination était passée depuis longtemps dans beaucoup de langues et de dialectes. Pour nous, nous avons dit d'abord pfre, comme en ce passage à'Jmadis, par Gabriel Chapuis : Plusieurs sont des pifres et autres instruments; et dans cet autre, contenant la description d’un combat burlesque, où Rabelais fait marcher ftimdes armées ennemies (une armée d’andouilles) au son des j oyeulz pifres et tabours, des trompettes et clairons. Il est donc probable que nous avons appelé ce genre d’instruments fifre parce que les Allemands disaient pfeife et pfeifer, et non parce qu’il y avait à la bataille de Marignau un colonel portant ce dernier nom. D’ailleurs l'usage du fifre dans nos troupes est, selon toute [irobabilité , anterieur à cette époque.