LIVRE PREMIER
« Mais qui les a fait venir ces messieurs les étrangers, plus prompts aux «trompettes et tambourins d’argent que de cuivre?» Peut-être aussi ne voulait-il pailer que du tambour; car plus loin, déplorant l’intervention des étrangers dans lesguei res de religion qui déchiraient aloi s le royaume : « Et quand tout est dict, puis(|ue c’estoit une guerre intestine de la nation « à la même nation, nous la debvions desmêler entre nous autres ensemble, « sans y appeler la nation estrangère comme l’on fait d’estranger contre « estianger. Cer tes la guerre eust été plus noble, voir en même campagne, (t mesmes enseignes pareilles et mesmes armes, mesrnes sonneries de taboii- « rins et de trompettes ^ et mesme façon et ordre de guerre. » Cette diversité des sonneries et des batteries dont parle ici Brantôme continua de régner longtemps après , car, peu d’années avant la révolution française, quelques écrivains se prenaient à désirer que les troupes étrangèr es fussent tenues d’adopter les batteries et sonneries de la nation au ser vice de laquelle elles étaient enrôlées, au lieu de persister à n’employer que celles de leur pays. Mais, pour en revenir aux timbales , il faut également admettre que les Anglais en faisaient usage à l’armée, aussi bien que les Allemands, puisque deux de ces instr uments figur aient dans la musique qui jouait pendant les repas de la reine Élisabeth, et dont la composition se rapprochait tout à fait du genre guerrier. En effet, suivant Heuxner, cette musique comprenait douze tronrpetteset deux timbales, accompagnées de fifres, de cornets et de tambours, qui tous ensemble faisaient résorrner la salle pendant une demi-heure (r).
C’est à l’époque même dont nous parlons que l’on a cru voir se r eproduire cirez les modernes et particulièrement en France le fait étrange de l’emploi exclusif des instruments à cordes comme symphonie de guerre. Induits en erreur par quelques écrivains et par des citations inexactes, n’ayant pu d’ailleurs rassembler tous les docunrents nécessaires pour la vérification d’un pareil fait, nous avions d’abord partagé cette opinion, non toutefois sans concevoir des doutes sur son exactitude. Mais bientôt les renseignements rpre nous sorrrmes allé puiser aux sources originales et autlientitpres, nous ont mis à même de découvrir la vérité, et de r econ-
0) Le roi Henri Vlll (i53o) avait aussi une musique de ce genre, mais qui n’était composée que de fifres et de timbales.
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MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE, naître que la fausse interprétation des textes avait conduit certains écrivains à considérer comme un fait général ce que l’on doit bien plutôt regarder, ce nous semble, comme un fait particulier et en quelque sorte exceptionnel. On n’ignore pas que, sous l’influence des mœurs italiennes qui venaient de s’introduire en France au seizième siècle, le goût du luxe s’etait rapidement propagé, non-seulement à la cour, parmi les piinces et la noblesse, mais aussi dans les armées, parmi les chefs et les géneiaux. Ceux ci avaient en effet pour la plupart non-seulement un grand train de maison , mais encore une suite nombreuse qu’ils entretenaient soit à leurs dépens , soit à la charge de l’État, et dans laquelle figurait presque toujours un certain nombre de musiciens. C’est ainsi que le maréchal de Brissac (i), le colonel Gouffier de Bonnivet et plus tard le prince de Coude eurent chacun une bande de violons dont ils se faisaient suivre parfois dans leurs ambassades ainsi qu’à l’armée , non dans le but de composer une musique guerrière propre à émouvoir le courage de leurs soldats, mais afin de se recreei pendant leurs repas et de charmer leurs heures de loisir (2). Les anecdotes suivantes, loin de la détruire, confirment cette assertion, et n ontceitainement pas la signification qui leur avait ete faussement attribuée. Brantôme, pai lant de Bonnivet et de ses compagnons d’armes assiégés dans Saint-Ya par le duc d’Albe, qui menaçait de réduire cette place en deux
(1) « Si bien qu’il avait sa bande de violons , la meilleure qui fust en toute l’Italie, où il
« estoit curieux de l’envoyer rechercher et la très-bien appoincter; desquels en ayant esté faict « grand cas au feu roy Henry et à la reyne, les envoyèrent demander à M.le mareschal pour « apprendre les leurs qui ne valoient rien, et ne sentoientquepetits rebecs d’Escosse au prix '< d’eux; à quoy il ne faillit de les leur envoyer : dont Jacques IMaryo et Baltazarin estoient « les chefs de la bande; et Baltazarin despuis fut vallel de chambre de la reyne, et l’appeloit- « ou M. de Beaujoyeux. » (Brantôme, tome i , Fie du, mareschal de Brissac.)
(2) Cela était également dans les habitudes de la reine Catherine de Médicis; et lorscpi’en 1569, elle conduisit Charles IX au siège de Saint-Jean-d’Angely, « elle traînoit toujours « avec elle, dit Mézeray, tout Fattirail des plus voluptueux divertissements, et particuliè- '< rement une centaine des plus belles femmes de la cour, qui menoient en lesse deux fois « autant de courtisans. Il falloit , comme dit Montluc, que, dans le plus grand embarras de « la guerre et des affaires, le bal marchât toujours. Le son des violons n’étoit point étouffé « par le son des trompettes; le même équipage traînoit les machines des ballets et les << machines de guerre; et on voyoit dans une même lice les combats où les François s’égor- « geoient, et les carrousels où les dames prenoient leurs plaisirs. »