I.IVIIE PREMIER
en lurent également pourvus, et en possèdent encore de nos jours, ainsi tjue nous aurons occasion de le rappeler par la suite à nos lecteurs.
En 1-785 , Catherine, ayant fait venir en Russie le maître italien Sarti, Ini donna la direction de sa chapelle, et le chargea d’organiser des concerts de musicpie religieuse. Le corps de musiciens avait été augmenté de six chanteurs et de cent cors russes; mais comme cet orchestre ne paraissait pas encoie assez bruyant à l’auditoire, Sarti, le jour où l’on exécuta un Te Deurn à l’occasion de la prise d’Ockakow, ne trouva pas de meilleur expédient, pour satisfaire les amateurs russes et fournir un accompagnement analogue à la circonstance, que de placer dans la cour du château quelques pièces de canon de différents calibres, qui formaient la basse dans quelques parties de l’exécution. Les Russes se montraient alors, en fait de musique, très-amateurs de l’étrangeté; ils ne se contentèrent pas de leur musique nationale de cors de chasse, ils voulurent aussi posséder une véritable musique turque. Lors de la fête qui fut célébrée à la cour de l’impératrice Anne, à l’occasion de la paix conclue avec la Tur- (piie. on avait bien songé déjà, comme complément nécessaire aux divertissements du repas, à faire une imitation de la musique des Turcs; mais cette musique était encore, au gré des Russes , beaucoup trop régulière et trop mélodieuse pour rappeler l’original avec assez de vérité. Ce fut un musicien de la chambre de l’impératrice Élisabeth, nommé Schmirpfeil, lequel avait été à Constantinople, qui réussit à former une musique turque exactement calquée sur celle des janissaires. Elle était composée de douze à quinze musiciens; deux d’entre eux, quelquefois trois , ou même quatre, jouaient d’une espèce de petits hautbois turcs qui rendaient un son trèscriard, et un ou deux autres avaient un instrument du même genre, plus grand que les précédents, mais non moins criard. On en voyait un encore (jui jouait d’une petite flûte traversière très-perçante; un autre blousait
ce sujet:» I.a vie de l’art, le sentiment, ne saurait exister chez des hommes qui se sont réduits « a n’être qu’un tube sonore, qu’une note de musique, et qui se sont en quelque sorte isolés en « sons abstraits. Je ne puis vous faire, entendre aujourd'hui mon orchestre, disait un grand sei- " gueur russe à un étranger, parce que mon si bémol de la troisième octave a reçu la haston- » nade. C’est qu’en effet tel musicien d’un pareil orchestre n’est plus un homme sensible aux.
« charmes de la musique : ce n’est plus que la matière d’un son de cette musique, c’est un " ut ou un si bémol. » [Revue musicale , vu® annce.)
i3o MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE.
une paire de j)etiles timbales, el un troisième faisait en quelcjue suite la basse sur un tambour de très-grande dimension, battant alternalivement sur le côte supérieur avec un tampon , et sur le côte inferieur avec une verge de métal ; deux autres musiciens de la bande avaient deux paires de cymbales, un troisième une paire plus grande, et les deux derniers des triangles. Tous les morceaux que faisaient entendre ces musiciens n’étaient qu’à l’unisson et à l’octave. Pour certifier 1 exactitude de cette imitation de la musique turque, un auteur qui rend compte de 1 état de la musique en Russie au dix-huitième siècle, invoque ses souvenirs, et rapporte (i) qu’étant campé au quartier général, près Mühlberg, il entendit une musique toute semblable, qu’on avait envoyée de Constantinople au roi Auguste II, et qui tous les matins à la parade déchirait les oreilles de son incroyable charivari.
Bien que le corps de musique turque que les Russes avaient eu la fantaisie de créer, ne fût regardé, à vrai dire, que comme un objet de luxe et d’amusement, un pareil exemple n’en donna pas moins l’idée à l’excellent chœur des hautboïstes du régiment de la garde impériale de s exercer sur les instruments de la musique turque, afin de pouvoir en former un concert récréatif pour amuser leurs officiers pendant les repas.
Un auteur allemand nous fait connaître qu’un goût presque aussi vif pour la musique turque régnait dans quelques parties de l’Allemagne vers le milieu du dix-huitième siècle(2). Selon lui, une telle musique était des plus remarquables par son caractère vraiment héroïque, bien que dans l’origine elle n’atteignît point à la puissance des effets que réalisait celle des janissaires, formée d’un ensemble de quatre-vingts à cent exécutants. INous ignorons ce que les Allemands pouvaient gagner à obtenir un pareil avantage, et, d’après l’idée qu’il nous est permis d’en concevoir au simple énoncé des instruments barbaies dont elle se composait, une hatmonie si baroque était bien plutôt de nature à charmer les oreilles d’un vrai
(1) Dans le recueil \)Gv'\o(\\(\\\Q,Musi/\alische Naclirichten und Anmerkungen ivtj da s Jahr- 1770. Dritter Tlieil. Leipzig.
(2) Il y a de cela quarante ans, dit cet auteur , dans un ouvrage publié quatorze ans après sa mort, et qui |)arut à Vienne en i8o6, sous le titre suivant : Christ Fried. Dan. Schubart’s Ideen zu einer Aesthetih dcr Tonkunst, Herausgegeben von Ludwig Schubart. AVien.