LIVRE PREMIER
(le iiuisitjue militaire des flûtes faites avec les ossements de leurs ennemis.
Les dilïérents peuples de l’Océanie ont pres(|ue tous tjuelques instruments, ainsi (pi’une musitpie propi e à la guerre. C’est principalement avec leurs conques marines qu’ils transmettent à leurs guerriers toutes sortes de signaux, notamment le signal de l’attaque et celui de la retraite; ils s’en servent aussi pour faire manœuvrer leurs flottilles et poiu* célébrei- les \ictoires qu’ils ont remportées. Ils ont en outre poui- la plupait des danses et des chants. A Java, ils possèdent un gong fait comme ceux de la Chine , d’une composition de cuivie, de zinc et d’étain. Beaudrand, dans son Lexique géographique', rapporte que cet instrument leur servait à puhlier les ordonnances de leur souverain. Dans la guerre et dans les fêtes solennelles, ils emploient quelquefois un ou plusieurs gongs suspendus \erlicalement à unepoutie; ils les frappent successivement et de toute leur force avec des hâtons noueux pour les faire résonner hruyamment. Dans leur musique guerrière appelée srounen^ on a introduit les trompettes ainsi (jue d’autres instruments à vent. A Taïti, ils ont des chants nationaux et des chants de triomphe. Leurs instruments sont en petit nomhre. Parmi ces derniers, les voyageurs ont principalement remarqué une flûte à trois trous, dans laquelle les indigènes soufflent avec le nez, une espèce de tambour, et une trompette ou conque marine. (Voyez pl. YIII, fig. lo.) Dans le royaume de Ban tain, on se sert de timbales faites d’un métal que les indigènes appellent lombago. Au reste , ceux-ci ont leurs compagnies et leurs enseignes comme la milice d’Europe. La troupe est divisée en mousquetaires et en piquiers, et chaque compagnie a sa musique. A en juger par une relation qui a paru dans les journaux de septembre 1846, l’état de la musique dans les établissements français de l’Océanie ne tarderait pas à changer totalement d’aspect. En effet, à la demande du gouverneur et des officiers commandant les différentes îles sous notre domination, un corps de musique militaire devait accompagner les troupes de renfoits (|ui, à cette époque, ont été embarquées pour cette destination. Au reste, dès l’origine, la musiipie européenne avait produit sur les habitants du pays les plus heureux effets, et avait même aidé d’une manière sensible à changer et à adoucir leurs mœurs et leurs habitudes. Dans les principaux endroits occupés par nos troupes, on avait eu l’heureuse idee d’instituei des concerts militaires. Ces conceils, (pii avaient lieu le soir, attiraient
i62 manuel Général de musique militaire.
en foule les naturels :tous venaient y assister avec leurs femmes et leurs enfants , apr ès les travaux de la journée, et manifestaient par des signes non équivoques leur joie et leur contentement. Ces fêtes musicales ont produit de si bons résultats, qu’on a jugé utile de multiplier ce moyen si noble de civilisation.
Aux îles Carolines, dit Chamisso, les femmes prennent part au combat : placées au second rang, derrière les hommes qui forment la première ligne, elles sont occupées, les unes à battre le tambour suivant le commandement du chef, les autres à lancer des pierres. Leur tambour est ordinairement fait d’un morceau de bois creusé couvert d’une peau de requin. Ils possèdent, outre cet instrument, une conque de guerre.
Pour exécuter leur chant de combat, les habitants de l’île de Noël piennent leurs lances à la main , les agitent d’une manière terrible ; leurs yeux étincellent; ils sont en proie à une sorte de délire féroce. Les femmes unissent leurs voix à celles des hommes; et c’est alors à qui criera le plus fort.
Au reste les éléments qui concourent à former la musique militaire des sauvages sont presque partout de la même nature, et composent un ensemble plus bruyant qu’harmonieux, et plutôt rhythmique que mélodique. Il est donc inutile que nous nous arrêtions plus longtemps à les décrire. Occupons-nous maintenant de suivre les progrès de l’art , et notamment ceux de la musique militaire dans nos contrées.
En résumant les ac(|uisitions successives de la musique militaiie en France pour la cavalerie et pour l’infanterie, nous allons bientôt avoir atteint l’époque lapins récente, c’est-à-dire celle qui précède immédiatement la publication de la dernière ordonnance ministérielle; car il est à observer que, depuis la révolution de 89, qui a détruit et créé tant de choses, la musique des troupes est restée composée à peu près de la meme manière, toute réserve faite, bien entendu, à l’égard des progrès réalisés dans les différentes branches de l’art musical, et des perfectionnements apportés aux différents instruments de musique. En suivant ce qui s’accomplissait chez nous, nous n’en continuerons pas moins d’observer ce qui se passait chez les peuples voisins, de manière à présenter un tableau général de l’état des différentes musiques militaires dans les principaux pays de l’Europe.
Dès l’année 1764, les instruments en cuivre et ceux à anches et à clefs avaient commencé à exister légalement dans les gardes françaises , qui comptaient seize musiciens par régiment, indépendamment des tambours et des fifres (i). De 1780 à 1788, l’infanterie de ligne s’empara de ces instruments. Depuis lors, les ordonnances prescrivirent aux musiques de jouer à la présentation du drapeau, de figurer aux messes militaires, aux parades, aux convois des dignitaires, aux défilements et aux entrées d’honneur.
En 1789, quarante-cinq instrumentistes du dépôt des gardes françaises, la plupart enfants de troupe de ce corps, formèrent le noyau de la musique de la garde nationale de Paris. Ils avaient été recueillis et rassemblés au moment de la révolution par M. Sarrette, capitaine à l’état-major de la capitale, (|ui avait obtenu à cet effet l’autorisation de M. de la Fayette, commandant général. 4u mois de mai 1790? 1^ corps municipal remboursa
' i) Turpin de Crissé, Commentaire sur Végèce.
M. Sarrette de ses avances , et prit à sa solde le corps de musique, lequel fut porté au nombre de soixante-dix musiciens, pour continuer a faire le service de la garde nationale et celui des fêtes patriotiques. Dans le même temps, sur les pressantes invitations de M. Sarrette , plusieurs artistes distingués se réunirent aux précédents. La garde nationale soldée ayant été supprimée au mois de janvier 1792, et la municipalité n’ayant plus de fonds poui- cet objet, le corps de musique retomba à la charge de M. Sarrette; mais la dissolution des maîtrises ayant entraîné la destruction totale de l’enseignement de la musique, M. Sarrette, au mois de juin de la même année , sollicita au nom des artistes et obtint de la municipalité de Paris rétablissement d’une école gratuite de musique, qui retinten France les musiciens de talent que les troubles politiques en auraient éloignés. Cette école, ainsi formée, fournissait pendant la guerre tous les corps de musique employés dans les quatorze armées de la république. E,lle prit le nom d’institut national.
Dans sa séance du 18 brumaire an lll, la Convention nationale, sur la proposition de Chénier, adopta le principe d’organisation de l’Institut national(i). Bien que cet établissement ne fût pas encore régulièrement organisé, il n’en continua pas moins, avec ses nombreux élèves, de faire le
(i) Les artistes de la garde nationale , ayant à leur tête une députation du conseil général de la commune de Paris, sont admis à la barre.
L'orateur de la députation. — Les artistes de la musique de la garde nationale parisienne, dont la réunion et le nombre présentent un ensemble de talents unique dans l’Europe, viennent solliciter de votre amour pour tout ce qui peut contribuer à la gloire delà République, rétablissement d’un institut national de musique. L’intérêt public, lié à celui des arts, doit vous faire sentir toute l’utilité de leur demande. C’est une justice due à leur civisme autant qu’à leur humanité. Ces artistes, depuis dix mois, ont consacré leurs soins et leurs talents à former de jeunes enfants pris parmi les citoyens les plus pauvres de chaque section.
Chénier. — On sait combien jusqu’à présent la musique nationale s’est distinguée dans la révolution; on sait quelle a été l’influence de la musique sur les patriotes, à Paris, dans les départements, aux frontières. Je demande donc qu’on décrète le principe qu’il y aura un institut national de musique à Paris, et que la Convention charge le comité d’instruction publique des moyens d’exécution. (On applaudit.)
Cette proposition est décrétée.
(Convention nationale , séance du 18 brumaire. Voy. le Moniteur.']
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service des fêtes publiques et d’alimenter les corps de musi(|ue miliiaire. l.e lo thermidor suivant , Chénier vint , au nom des comités d’inslruclion publique et de finances, demander à la Convention l’organisalion définitive de rinstilulion nationale de musique. « Il sera glorieux pour vous,
'< représentants, dit-il en terminant son discours, de prouver à l’Europe « étonnée qu’au milieu d’une gueire immense, vous savez encoie donner « quelques instants à l’encouragement d’un art qui a gagné des victoires « et qui fera les délices de la paix. »
Le projet de décret pour l’établissement de l’institut , sous le nom de Conservatoire , fut présenté et adopté dans la séance du 12 thermidor an 111. Le Conservatoire comprenait alors cent quinze artistes employés, par rapport à l’exécution, à célébrer les fêtes patriotiques, et , par rapport à l’enseignement , à former des élèves pour toutes les branches de l’art musical. En outre, le Conservatoire était tenu de fournir tous les jours un certain nombre de musiciens pour le service de la garde nationale près le Corps législatif. Ce nombre avait été provisoirement fixé à trente-deux, et divisé en deux corps composés chacun ainsi qu’il suit (i):
6 clarinettes.
1 flûte.
2 cors.
I trompette.
3 bassons.
I serpent.
I cymbalier.
I grosse caisse.
Total : 16 musiciens.
La répartition des artistes du Conservatoire , les jours de grantls concerts ou festivals nationaux, avait lieu de la manière suivante :
5 compositeurs dirigeant l’exécutioir.
I chef d’orchestre exécutant.
3o clarinettes.
10 flûtes.
1) Tit. Vit du Règlement , ai t.
i66 MANUEL GÉNÉRAL DE MUSIQUE MILITAIRE.
6 premiers cors.
6 seconds cors.
i8 bassons.
8 serpents.
3 trombones.
4 trompettes.
2 tubæ corvæ.
2 buccins.
2 timbaliers.
2 cymbaliers.
2 tambours.
2 triangles.
2 grosses caisses.
10 musiciens non exécutants, employés a diriger les élèves chanteurs ou exécutants dans les fêtes publiques.
Total : Il 5.
On assure qu’environ depuis i '791 jusqu’à l’an V, le Conservatoire put fournir plus de quatre cenls élèves pour le service des armées delà république. Plus tard , vingt-cinq autres élèves de cet établissement furent aussi employés à la formation de la musique de la garde des consuls.
Cependant, aux premiers temps de la république, on rencontrait quelquefois dans nos armées des instruments à cordes ; et certains de nos dépar-
tements limitrophes se rappellent avoir vu défiler les recrues qui marchaient à la frontière, violons et violoncelles en tète. Mais, à vrai dire, ce n’était là qu’une musique militaire improvisée, et un fait de cette nature offre encore une nouvelle preuve de l’urgent besoin qu’ont toujours eu les troupes de s’en composer une , quelque médiocre qu’elle fût d’ailleurs. L’on peut concevoir en effet que ce n’est pas à une époque où nos soldats étaient la plupart du temps privés du nécessaire, qu’ils auraient songé à observer un pareil usage, s’il avait pu être taxé de superfluité. Pour les animer, du reste, il suffisait de ces hymnes patriotiques, de ces belles marches xocales qui ont tant de fois opéré des prodiges. L’enthousiasme d’un de leurs concitoyens ne venait-il pas de faire éclore la Marseillaise , ce chant favori des volontaires français, que nos bataillons ne manquaient jamais d’entonner tout d’une voix au moment de l’attaque, et dont les notes vibrantes, lancées à pleine poitrine, traversaient les airs comme