LIVRE PREMIER
f//\y vac/irsy Vun des airs les plus connus de leurs montagnes, et cela parce que cette mélodie faisait fondre en larmes, déserter ou mourir « ceux (jui l’entendaient, tant elle excitait en eux l’ardent désir de revoir « leur patrie. » Rousseau émet ensuite quelques réflexions sur ces étranges et mystérieux accès de nostalgie. « On cherclierait en vain dans cet aii « (le Ranz des vaches), dit le philosophe de Genève, les accents énergi- « ques capables de produire de si étonnants effets; ces effets, qui n’ont « aucun lieu sur les étrangers, ne viennent que de l’hahitude, des sou- « venirs, de mille circonstances qui, retracées par cet air à ceux qui l’en- « tendent, et leur rappelant leur pays, leur jeunesse et toutes leurs façons « de vivre, excitent en eux une douleur amère d’avoir perdu tout cela. « La musique alors n’agit point précisément comme nmsique, mais comme « signe mémoratif (i). » Au surplus, il faut trouver des natures primitives pourvoir se produire des faits de ce genre ; et Rousseau avoue lui-méme que cet air, bien qu’il n’eût subi aucun changement, et fût resté absolument le même, n’aurait pas eu, à l’époque où il écrit, la même influence que naguère, les Suisses ayant perdu le goût de leur première simplicité. On ne saurait donc en toute justice rien inférer de là contre l’emploi de la musique nationale; car si cette dernière a sur de pareils tempéraments une influence (jui, dans certains cas, peut devenir pernicieuse, dans d’autres occasions elle est de nature à procurer aux cœurs oppressés un véritable soulagement ; c’est ainsi qu’elle agit par exemple sur des malheureux retenus captifs loin de leur pays natal, quand elle leur fait verser des pleurs au souvenir de leur patrie. La douce mélancolie qu’elle engendre alors n’est plus qu’une diversion salutaire au cruel sentiment de la réalité. Nous n’en voulons pour preuve que le témoignage d’un de nos plus braves soldats, le chasseur Bernard, carabinier au 8™® bataillon des chasseurs d’Orléans, qui fut fait prisonnier par Abd-el-Kader, et qui, après plus de cinq mois de captivité chez les Arabes, de retour parmi les siens, leur raconte ses infortunes, et, dans son langage tout à la fois éloquent et naïf, leur explique comment il avait trouvé le moyen de se procurer avec ses compatriotes , prisonniers comme lui, quelques heures de soulagement cl de distraction. Le jour, dit-il, (juand on nous laissait libres, nous nous livrions a une
(i) Rousseau, Dictionnaire de musique, au mot Musique.
« foule de jeux que nous inventions pour abréger les ennuis de notre capte tivité; nos officiels nous aidaient. Mais le soir, sous nos mauvais gourbis « d’Alfa que nous avons dû construire pour’ ne pas coucher sous le ciel ,
« nous disions des chansons du pays, des chansons de soldats . Lun
« de nous, loustic quand même, et doue d’une jolie voix, nous chantait K (juel(|uefois les Hirondelles de Béranger; et je ne sais comment ça se fai- « sait, mais nous ])leur ions tous, le chanteur' y compr is, et il n a jamais pu « achever sa chanson... » A ce simple récit, pourrait-on soi-même retenir' ses larmes? Que de sympathie ces naïves et louchantes paroles n inspirentelles pas pour nos bons et braves soldats!
Afin de compléter ce que nous avons dit précédemment des effets moraux de la musique, il nous convient de mentionner les differentes applications auxquelles cet art est soumis en temps de paix , dans les camps de manœuvre, dans les exercices, dans les revues, et dans les places de garnison, soit pour' le défilé des troupes, soit pour les sér'énades au repos, etc. Ce serait juger les choses bien superficiellement et se montrer ennemi déclaré du progrès et de la civilisation, que de considérer comme un abus ce der nier emploi de la musique, et comme une vaine satisfaction d’amour-propre rattachement que soldats et officiers ont toujours témoigné pour les concer ts militaires. Par bonheur on est aujourd’hui revenu sur les fausses opinions qu’avaient encore accréditées, il y a peu d’années, piusieurs auteurs dans leurs écrits sur l’art mililair’e. Personne maintenant ne voudra convenir, avec Saint-Germain, que la musique qui ne sert point aux signaux n’est bonne ejuà faire danser les dames , c’està-dire à favoriser de galantes complètes. On ne voudr a pas non plus soutenir, avec quelques autrœs, qu’elle n’est en temps de paix qu’un attir ail de luxe, un passe-temps frivole. Parler' de la sor te, c’est chercher à être plutôt spirituel et plaisant que juste et sensé. Si tout objet de luxe avait dû êtr'e banni de nos armées, pourquoi en serait-on venu à adopter ces uniformes militaii’es si variés et si splendides, ces armes (pii reflètent l’or, l’argent et l’acier, et ces mille recherches epri composent l’ajustement de nos tr oupes? Pour quoi n’aur ait-on pas conservé dans sa simplicité pr imitive, et sous son aspect rude et grossier', l’anticpie costume de guerre des Gaulois, nos ancêtres? Certes, la meilleure raison à en donner, c’est d’avouei' que dans les temps d’une civilisation avancée, le superflu est, sér ieusement parlant, en quelque
.suite necessaire, et (ju’il est essentiel de radinetlre, non-senlement dans les choses (jui tendent à assnier l’effet de la représentation extérieure, destinée à parler aux yeux, mais encore jusque dans les moindres objets qui assurent l’elTet delà représentation morale , destinée à frapper l’esprit, et (|ni, mieux que toute autie, le captive et l’enchaîne. Cette pompe cette licliesse, cette solennité appartiennent à tous les grands corps d’un Etat. Elles se lient en quelque sorte à l’idée de leur force et de leur puissance; elles rendent plus vive et plus profonde l’impression qu’ils doivent produire sur la foule; et, par l’enthousiasme mêlé de respect et de vénération (ju’elles inspirent, elles contribuent à fortifier dans les masses le sentiment du dévouement et de la fidélité. Quelle influence, par exemple, n’a pas sur les populations f|u’il faut dominer et soumettre, le déploiement imposant et fastueux d’un cortège militaire? Ces mille couleurs éclatantes qui chatoient au regard, ce cliquetis d’armes brillantes qui frappe foreille, cette musique belliqueuse qui s’empare des sens, et, dans sa mâle expression, semble défier l’ennemi et chanter la victoire, tout cela n’est-il pas fait pour éblouir, pour subjuguer? Lorsque notre armée fit son entrée au Caire, au bruit des fanfares, elle attira sur ses pas la foule des habitants, qui, saisis d’étonnement et d’admiration à la vue de nos soldats, et encouragés d’ailleurs par l’expression bienveillante de leur physionomie, venaient examiner curieusement les armes, les costumes , les canons, et surtout les instruments de musique de ces nouveaux maîtres que le ciel semblait leur envfiyer, dans sa clémence, à la place des bordes turbulentes et farouches sous le joug desquelles ils avaient eu si longtemps à souffrir.
Une bonne musique militaire peut faire aimer le soldat dans les villes de garnison, et le plaisir gratuit qu’elle procure aux pacifiques bourgeois les dédommage des petites tracasseries que leur suscitent parfois l’arrivée ou le séjour des troupes. Elle développera donc les sentiments de concorde et de fraternité, si nécessaires au maintien du bon ordre et de la tranquillité publique, et empêchera les rixes funestes qu’une mutuelle animosité engendre si fréquemment entre les habitants dune ville et les tioupes qui y sont casernées. Quelques années avant la révolution, la musi([ue des "aides fi'ancaises donnait des sérénades sur le boulevaid; le peuple accou-
rail J les é(|ui[)ages se pressaient, cliacun était jaloux cl entencli e le concert* Cette musiipie, dont jiarle Mercier dans son Tableau de Paris, imprimait
2 fi
au régiment une distinction (|ui le faisait chéiir. « Autrefois, dit cet ecii- « vain, il était comme avili par son indiscipline et sa mauvaise conduite, « aujourd’liui il est considéré ; son colonel l’a totalement métamorphosé , « et ces mêmes soldats qui commettaient une infinité de desordres sont « devenus honnêtes et utiles (i). »
Croit-on, d’un autre côté, qu’il ne resuite rien de la vive satisfaction (|ue témoigne , au passage des tambours et de la musique militaire dans une ville , toute une jeune génération pleine de seve et de vigueur? L empressement avec lequel la bande joyeuse se met à les escorter dans les rues, en poussant des cris d’allégresse et des exclamations de surprise et de bonheur, n’est-il donc nullement significatif? Cela ne dénote-t-il pas, au contraire, que déjà ces enfants pensent à devenir hommes, et cpie, s’abandonnant aux séductions de l’état militaii e, ils brûlent de courir sur les champs de bataille où lein s pères les ont précédés ? Le délire qu’excitent en eux ces bruits qui servent d’appel à la gloire, développe dans leur âme le courage et l’enthousiasme si nécessaires à de futurs défenseurs de la patrie, et quelquefois même, dans un âge aussi tendre, les porte à se signaler par des actes d’un héroïsme précoce (2). Grands et petits subissent donc les effets entraînants et provocateurs de la musique militaire. Il y aurait, en conséquence, de l’injustice, peut-être même faut-il dire de la cruauté, à blâmer le soldat d’y être si sensible. Pour des hommes appelés en quelque soi te journellement à faire au pays le sacrifice de leur temps et de leur vie même, la musique est plus qu’un simple amusement, un divertissement passager, c’est une consolation. F^lle ajoute, en effet, un côté brillant et poétique à leui' existence, que de rudes tiavaux, de dures privations, de grandes fatigues et de nombreux dangers viennent tant de fois assombrir. D’ailleurs, dans la paix comme dans la guerre, tout doit tendre à convaincre le soldat qu’il ne change jamais d’état ; discipline, vie réglée, exercices, marches, combats simulés, le lui
(1) Mercier, Tableau de Paris ^ nouvelle édition, corrigée et augmentée. Amsterdam, 178‘î. Tom. V, chap. 427, p. ^36.
(2) A l’époque des croisades, des armées d’enfants s’organisaient et prenaient part aux expéditions. Sous la première révolution, et en i83o, il y eut presque autant de héros parmi les enfants qu’il y en eut parmi les hommes.
LlVl\E PllEMlEll.
lijppelleiil clKUjue jour et à clia(|ue instant. Oi*, de toutes ces circonstances, de toutes ces j)ai‘ticularités de la vie militaire, il n’en est pas (|ui agisse sur lui d’une manière plus vive et plus diiecte que la musi(|ue, dont les accents belliqueux évoquent en son esprit l’image des coiobats, lui inspirent le désir de vaincre, et le tiennent prêt ainsi à marcher avec joie au premier signal.
Ces importantes considérations, (jui, au siècle où nous sommes, n’ont pas échappé à la sagesse des gouvernements, et qui partout en Europe ont réagi avec bonheur sur l’état des musiques militaires , ont cependant été quelquefois méconnues parmi nous. Au premier rang de l’armée ou delà hiéraichie administrative il s’est trouvé des hommes qui se sont posés en adversaires déclarés de la musique militaire, et dont les efforts ne tentlaient à rien moins qu’à l’anéantii' complètement ; d’autres, à la vérité, moins absolus dans leur manière de voir, ne demandaient point une suppression totale, mais opinaient fortement poiii- d’importantes réductions dans le personnel des musiques. Des motifs impéiieux et légitimes ont souvent fait agir ces derniers, et l’on ne peut disconvenir qu’il n’y ait des circonstances où des besoins urgents, de prudentes mesures d’économie, viennent justifier ou plutôt même imposer comme un devoir ces réductions dans le chiffre des musiciens. Mais il faut avouer, d’un autre côté, que celles-ci n’ont eu le plus souvent pour cause que la lésinerie d’esprits étroits et trop positifs, qui ne peuvent jamais s’élever jusqu’à l’appréciation des effets moraux, et sont incapables de voir que la supériorité d’une musique militaire doit être en rapport avec celle de la nation qui l’organise. Ne serait-il pas en eflet honteux et dérisoire que les peuples florissants de l’Europe fussent encore aujourd’hui à cet égard de niveau avec les populations arriérées des contrées les plus barbares? D’ailleurs c’est toujours en vain qu’on a tenté de mettre un frein à la passion des troupes pour les concerts militaires. Dès 1807, une ordonnance prescrivit de réduire au nombre fixé par les règlements les musiciens d’infanterie. Ce nombre ne devait pas dépasser huit ou neuf au plus. Comme cette ordonnance contrariait évidemment les dispositions musicales de l’armée, on n’en continua [)as moins à entretenir des gagistes, parce que les gagistes, tous artistes formés, étaient la base essentielle d’un ensemble satisfaisant. Pour ôter tout ]:)rétexte à cette défense , le nombie des musiciens , en 1 8^3 , fut porte
à douze, mesure qui ne fut pas plus efficace que la première. Irois ans auparavant, la décision en date du ^4 juin 1820 avait réglé comme suit la composition de la musique des légions à deux bataillons, savoir :
2 clarinettes.
2 cors.
2 bassons.
1 grosse caisse.
1 paire de cymbales.
L’opinion déjà émise par les partisans de la musique militaire prouvait clairement l’insuffisance de ce nombre. « On ne peut pas, disait Odier en « 1818, avoir une bonne musique à moins de vingt-quatre musiciens, et « tout régiment les aura en dépit des ordonnances. » Odier aurait pu ajouter qu’on ne peut pas avoir une bonne musique à moins d’en régler la composition d’une manière rationnelle; et que penser, grand Dieu! de celle qui admettait, avec quatre instruments de bois et deux de cuivre, ce minotaure appelé grosse caisse, dont l’accompagnement brutal ne pouvait manquer d’étouffer le peu de sonorité résultant d’une combinaison instrumentale aussi mesquine et aussi grêle !
Ainsi que l’avait prédit Odier, les régiments continuèrent à s’imposer d’onéreuses retenues pour conserver de beaux corpsde musique, et, en 1 82 5, une grande musique d’infanterie se composait ordinairement de:
2 flûtes (en fa ou en mi bémol).
2 clarinettes ( idem ).
2 premiers hautbois. >
2 seconds hautbois.
6 premières clarinettes (en ut ou en si bémol)'.
6 secondes clarinettes ( idem }.
2 trompettes (en fa. ou en mi bémol).
4 cors ( idem ).
6 bassons,
2 trombones.
2 contre-bassons.
Total : 3G.
L’autorité administrative.
ne pouvant empècber ces continuelles infrac-