XI. Système des Alpes occidentales
On est généralement habitué à considérer comme un tout seul la réunion des montagnes qu’on désigne sous le nom unique d 'Alpes j mais on peut aisément reconnaître que cette vaste agglomération résulte du croisement de plusieurs systèmes indépendants les uns des autres, distincts à la fois par leur direction et par leur âge, et dont l’apparition successive a chaque fois considérablement modifié le relief antérieur. Il résulte de là qu’au premier abord leur structure paraît très embrouillée lorsqu’on la compare à celle de telle chaîne où , comme dans les Pyrénées par exemple , un seul soulèvement a produit les grands traits du tableau, et dont le relief actuel est, pour ainsi dire, d’un seul jet.
Dans une grande partie de leur étendue, et surtout dans leurs parties orientale et méridionale, on reconnaît encore des traces de nombreuses chaînes de montagnes dirigées dans le même sens que les crêtes neigeuses des Pyrénées , et soulevées de même avant le dépôt des terrains tertiaires inférieurs ( Castel Gomberto , Montecchio maggiore , Val Ronca). Dans les Alpes de la Provence et du Dauphiné, on voit se dessiner fortement les chaînons du système du MontViso, soulevés avant le dépôt du terrain crétacé supérieur. Dans les montagnes qui lient les Alpes au Jura , on reconnaît des traces du système des îles de Corse et de Sardaigne, soulevé avant le dépôt des mollasses ; mais presque partout ces traces de dislocation, comparativement anciennes, sont sujettes à être masquées par des
dislocations d’une date plus récente. Le relief des parties les plus hautes et les plus compliquées des Alpes, de celles qui avoisinent le Mont-Blanc, le Mont- Rose, le Finster aar-horn, résulte principalement du croisement de deux de ces systèmes récents, qui se rencontrent sous un angle de 45 à 50°, et qui se distinguent du système pyrénéo-apennin par leur direction comme par leur âge. Par suite de la disposition croisée de ces deux systèmes, les Alpes forment un coude à la hauteur du Mont-Blanc, et après s’être dirigées depuis l’Autriche jusqu’en Valais, suivant une direction peu éloignée de l’est f nord-est à l’ouest { sud-ouest , elles tournent brusquement pour se rapprocher de la ligne nord-nord-est sud-sud-ouest. S’il n’y avait là qu’une inflexion pure et simple dans une chaîne de montagnes d’un seul jet qui vient simplement à s’arquer, on verrait peu à peu la direction des couches et des crêtes s’infléchir pour passer de la direction de l’un des systèmes à celle de l’autre 5 tandis qu’on voit au contraire, le plus souvent, les directions des couches et des crêtes se rattacher assez distinctement, tantôt à l’un , tantôt à l’autre, et les deux systèmes se pénétrer comme on conçoit qu’ils doivent le faire s’ils sont le résultat de deux phénomènes entièrement distincts.
Le croisement de ces grands accidents de la croûte terrestre présente souvent une circonstance qui mérite que nous nous y arrêtions un instant.
O11 a vu dans les premières parties du Manuel de M. de la Bêche que , d’après les observations de M. le professeur Hoffmann , les vallées de soulèvement plus ou moins exactement circulaires, dans lesquelles sourdent les sources acidulés du nord de l’Allemagne, sont placées aux points de rencontre de dislocations de directions diverses. Quelque chose d’analogue à ces vallées circulaires s’observe aussi dans les Alpes, aux points où se croisent les grandes lignes de dislocation. Je citerai, comme exemple de ce fait, le cirque de Louëche, dont font partie les escarpements célèbres de la Gemmi; celui de Derbarens, couronné par les cimes neigeuses des Diablerets; et surtout la grande vallée circulaire dans laquelle s’élève le Mont- Blanc, à la rencontre de deux des crêtes les plus saillantes des Alpes, celle qui sépare le Valais de la vallée d’Aoste , et celle qui s’étend de la montagne de Taillefer, dans l’Oisans, à la pointe d’Ornex, audessus de Martigny.
Les escarpements du Buet, des roches des Fis, du Cramont, forment des parties détachées d’un vaste cirque, au milieu duquel s’élève la masse pyramidale du Mont-Blanc, qui rappelle ainsi, par la disposition du cortège qui l’accompagne , la cime trachytique de
l’Elbrouz (le Mont-Blanc du Caucase), et même, jusqu’à un certain point, le cône du pic de Ténériffe
Le peu d’ancienneté relative de la forme actuelle des Alpes est certainement au nombre des vérités les plus incontestables que les géologues aient constatées. Le point de vue d’après lequel M. Jurine avait donné le nom de protogine à la roche granitoïde qui domine dans le massif du Mont-Blanc, a été tacitement abandonné aussitôt qu’on a reconnu que les couches les plus tourmentées des Alpes , celles même qui couronnent les escarpements qui regardent le Mont-Blanc, appartiennent à des formations de sédiment très récentes. Lorsqu’on observe d’un œil attentif l’ensemble des montagnes dont le Mont-Blanc forme l’axe 5 lorsqu’on suit, par exemple, la couche mince remplie de fossiles du terrain crétacé inférieur et d’une constance de caractères si remarquable qui , de Thonne et de la vallée du Reposoir, s’élève à la crête des Fis (2,700 mètres), on ne peut s’empêcher d’y reconnaître, sur une échelle gigantesque, des traces de soulèvement encore plus certaines peut-être que celles que de Saussure a signalées plus près de la base du Mont-Blanc, dans les couches presque verticales du poudingue de Yalorsine. MM. Brongniart et Buckland ont regardé comme l’effet d’un soulèvement la position à la hauteur des neiges perpétuelles des fossiles récents des Diablerets. AIM. Bakewell, Boué, Keferstein, Lil de Lilienbach et plusieurs autres géologues, ont signalé ces phénomènes du même genre dans beaucoup d’autres points des Alpes. Le nagelfluhe , qui fait partie du deuxième étage tertiaire, s’élève au Bigi à la hauteur de 1,875 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Ce genre de phénomènes distingue les Alpes d’une grande partie des montagnes qui les entourent. Près de Lyon , les couches de la mollasse coquillière s’étendent horizontalement sur les roches primitives du Forez , tandis que ces mêmes couches s’élèvent et se redressent de toutes parts en approchant des Alpes. MM. Sedwick et Alurchison ont de même observé que les couches crayeuses et tertiaires qui s’étendent horizontalement au pied du Bôhmerwald
1 Les hauteurs des trois pyramides sont :
Mont-Blanc 4.810 mètres.
Elbrouz 5,009
Pic de Teyde 3,776
Les hauteurs des bords des cirques qui les entourent en partie sont :
Le Buet 3,109 mètres.
Inal, Kinjal. Beurmaneuc (environ 10,000 pieds). 3,248
Los Adulejos 2,865
La comparaison de ces diverses hauteurs donne lieu aux rapports suivants, dont la ressemblance est remarquable :
Mont-Blanc : Buet :: 1 : 0,616
Elbrouz : Inal :: 1 : 0,648
Pic de Teyde ; Los Adulejos :: 1 : 0,758
Gebirge, se relèvent sur la rive opposée du Danube en entrant dans les Alpes. MM. Murchison et Lyell ont indiqué une disposition analogue dans les terrains tertiaires de lTtalie.
On ne s’est pas occupé aussi fréquemment , ni depuis aussi longtemps, de passer de ces aperçus généraux aux recherches nécessaires pour fixer l’âge relatif des différents systèmes de dislocation dont la superposition a donné naissance à la masse en apparence si informe des Alpes.
Dans les Alpes occidentales, c’est-à-dire à l’ouest du Tyrol, et particulièrement dans les montagnes de la Savoie et du Dauphiné, la plupart des grands accidents du sol se rattachent à celui de ces deux grands systèmes d’accidents mentionnés ci-dessus, dont la direction moyenne est du nord-nord-est au sud-sud-ouest , ou plus exactement du nord 26° est au sud 26° ouest. La prédominence d’une direction constante , dans ces montagnes , a été remarquée depuis long-temps par de Saussure, et plus récemment par M. Brochant, et ils en ont conclu avec raison que, dans toutes les parties où cette direction domine , le redressement des eouches (ou du moins la partie aujourd’hui la plus influente de ce redressement) doit être attribué à une seule opération de la nature.
La date géologique de cet événement est facile à déterminer : il suffit pour y parvenir d’examiner quelles sont les formations dont les couches en sont affectées, et quels sont au contraire les dépôts qui se sont étendus horizontalement sur les tranches des dépôts qui avaient subi la dislocation.
Dans l’intérieur du système des rides dont se composent principalement les Alpes occidentales, on n’aperçoit pas de couches plus récentes que la craie, parce que ces rides se sont formées sur un sol qui, déjà devenu montueux au moment du soulèvement du système du Mont Viso, avait été tout à fait élevé au-dessus des mers au moment du soulèvement du système des Pyrénées. Mais sur les bords, ainsi qu’aux deux extrémités de l’espace occupé par les rides auxquelles les Alpes occidentales doivent leur principal caractère, on voit les dislocations qui déterminent la forme et la saillie de ces rides se transmettre en couches tertiaires de l’étage moyen (à la mollasse coquillière ) aussi bien qu’aux couches secondaires qui les supportent; d’où il suit que le redressement de couches propre au système des Alpes occidentales a eu lieu après le dépôt des couches de l’étage tertiaire moyen.
Ainsi les couches de la mollasse coquillière se trouvent également redressées à la colline de Supergue, près de Turin, et au pied occidental des montagnes de la Grande-Chartreuse, près de Gre-
DES SOULÈVEMENTS DES MONTAGNES. 65l
noble. Ce dernier exemple est surtout très frappant, parce que les couches de mollasse qu’on voit se redresser jusqu’à la verticale à l’approche des escarpements alpins, s’étendent horizontalement jusqu’au pied des montagnes granitiques du Forez, qui viennent border le Rhône, de Lyon à Saint-Vallier. Il résulte de cette circonstance une opposition non moins frappante entre les âges qu’entre les formes des montagnes arrondies du Forez et des crêtes alpines qui terminent si majestueusement vers Test-sud-est l’horizon des rives du Rhône.
Aux deux extrémités du groupe des grosses rides alpines, la mollasse coquillière se trouve aussi redressée dans leur direction, notamment, d’une part, au milieu de la Suisse, dans TEntlibuch, et de l’autre, au milieu de la Provence, dans la vallée de la Durance, près de Manosque, entre Volonne et le Pertuis de Mirabeau. Il est même digne de remarque, quoique sans doute le hasard y entre pour quelque chose, que les directions moyennes de ces deux groupes de couches redressées sont presque dans le prolongement mathématique Tune de l’autre, et que la même ligne de direction va rencontrer, d’une part, la butte volcanique de Hohentwiel, au nordouest de Constance, et de l’autre, la petite île de Riou, qui s’avance dans la Méditerranée, en avant de l’angle saillant que forme la côte du département des Bouches-du-Rhône, entre Marseille et Cassis. Cette même ligne traverse les Alpes, en passant entre le Mont- Blanc et le Mont-Rose, parallèlement aux énormes escarpements que ces deux masses colossales présentent l’une et l’autre du côté de Test-sud-est, et elle sert en même temps, pour ainsi dire, de limite occidentale à la région des roches de serpentine. Les deux accidents du sol auxquels elle se termine, l’île de Riou et la butte volcanique de Hohentwiel, présentent Tune et l’autre des traces de dislocations antérieures auxquelles la nouvelle ligne de fracture semble s’être arrêtée. L’île de Riou, mal figurée par Cassini, est allongée dans le sens des Pyrénées ; la butte de Hohentwiel s’aligne avec les autres buttes volcaniques du Hegau suivant la direction du Mont Yiso.
Les Alpes ne sont pas la seule partie de l’Europe méridionale dans laquelle les terrains tertiaires de l’étage moyen aient été affectés par des dislocations dirigées à peu près du nord-nord-est au sudsud-ouest, ou plus exactement parallèlement à un arc de grand cercle passant par Marseille et Zurich. Aux environs de Narbonne commence une série de dislocations qui affectent les mêmes terrains, et qui , courant sensiblement dans le même sens , déterminent la direction générale de la côte d’Espagne jusqu’au cap de Gates. Le
chaînon de montagnes qui, dans l’empire de Maroc, commence au cap Trés-Forcas, paraît en être le prolongement. La Calabre, la Sicile et la régence de Tunis, présentent un grand nombre de dislocations et de crêtes dirigées de la même manière-, et M. Christie, que le climat meurtrier de l’Inde a enlevé depuis aux sciences d’une manière si prématurée , a jugé qu’en Sicile ces dislocations sont contemporaines de celles des Alpes occidentales.
A partir de la convulsion qui a donné au système des Alpes occidentales son relief actuel, l’Europe semble avoir présenté un grand espace continental; pendant la période de tranquillité qui a suivi le redressement des couches de ce système, il ne s’est plus formé de dépôts marins que sur des côtes et dans des golfes éloignés de la partie centrale, comme dans les collines sub-apennines, dans quelques parties de la Sicile, et en Angleterre, dans les comtés de Suffolk et d’Essex.'Il ne s’est plus formé de dépôts de sédiment dans l’intérieur du continent que dans les vallées des rivières alors existantes et dans quelques lacs d’eau douce qu’une révolution plus récente a fait disparaître, et qui étaient distribués au pied des montagnes, comme le sont les lacs actuels de la Suisse et de la Lombardie, mais dont quelques-uns étaient beaucoup plus étendus. Un lac de cette espèce couvrait la partie nord-ouest et la moins montueuse du département de l’Isère, ainsi que la plaine de la Bresse, depuis Tullins et Yoiron jusqu’à Dijon; une autre couvrait la partie du département des Basses-Alpes comprise entre Digne, Manosque et Barjols ; d’autres couvraient en partie la plaine de l’Alsace et les contrées basses qui avoisinent le lac de Constance. Les dépôts très épais qui se sont formés dans ces lacs, et dont les couches horizontales s’étendent sur les tranches des couches de mollasse coquillière marine antérieurement redressées, se composent en grande partie d’assises alternatives de sable mêlé de cailloux roulés et de marne; ils présentent tant de ressemblance avec ceux qui se forment sous nos yeux dans l’intérieur des continents, qu’on en a généralement compris une grande partie dans la classe des terrains qu’on appelle d’atterrissement, de transport ou d’alluvion, quoiqu’ils appartiennent évidemment à la troisième période tertiaire.
Dans les dépôts du premier de ces lacs (dans l’Isère, la Bresse, etc.), on trouve de nombreux amas de bois fossile qui paraissent provenir d’espèces d’arbres déjà assez peu différentes de celles de nos contrées; ils sont accompagnés de nombreuses coquilles d’eau douce. Les débris fossiles de plantes, de poissons, d’animaux terrestres, découverts en si grand nombre à OEningen , dans le bassin du lac de Constance, appartiennent probablement à cette période.
Sur la surface des terres alors découvertes vivaient l’hyène et l’ours des cavernes, l’éléphant velu, des mastodontes, des rhinocéros, des hippopotames, animaux dont les espèces, aujourd’hui perdues, paraissent avoir été détruites dans la révolution qui , en changeant en partie la face du système des Alpes occidentales, a donné à la masse des Alpes la forme qu’elle nous présente aujourd’hui, et a achevé de façonner le continent européen.