‹ Manuel géologiqueChapitre 63 sur 121 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Nous devons rappeler ici ce que nous avons déjà dit ci-dessus , Pa8'es *3 et 46, que nous ne nous sommes déterminé à établir ce groupe que par des motifs de commodité et de convenance et qu il est nécessaire de le considérer comme formé provisoirement , cans le but de réunir et de développer certains phénomènes, qu’il

serait fort difficile, dans l’état présent de la science, de classer sous aucun autre titre.

L’origine des diverses matières de transport, graviers, sables,

ocs de rochers et autres substances minérales que l’on trouve disséminées, tant sur les montagnes que dans les plaines et le fond des vallces , a été souvent rapportée à une seule et même époque ; mais elle peut appartenir à plusieurs. En un mot, toutes les matières ransportees, que l’on désigne communément sous le nom de diluvium , demandent un examen sévère et détaillé.

Il y a actuellement trois opinions principales sur le sujet qui nous occupe : k première suppose que le transport a été effectué à une seule et meme époque; la seconde admet que ces graviers superîciels sont le résultat de plusieurs catastrophes ; enfin la troisième semble ne vouloir les attribuer qu’à l’action longtemps prolongée des memes forces naturelles qui existent aujourd’hui, agissant avec la meme intensité que nous leur connaissons. Peut-être la diversité te ces opinions ne provient-elle que de la connaissance très imparfaite que nous avons jusqu’à présent des phénomènes sur lesquels nous essayons de raisonner, et probablement aussi de ce qu’on s’est trop empressé de généraliser des faits locaux. Quoique aucune de ces differentes hypotheses ne puisse expliquer d’une manière exacte tous les faits observes, chacune d’elles peut cependant en expliquer une partie ; et il serait à désirer , relativement à tous les phénomènes rassemblés ici sous le même titre, uniquement pour plus de commodité, comme on l’a dit plus haut, qu’ils fussent bien

étudiés, sans chercher à les soumettre au contrôle d’une théorie conçue à l’avance.

A la fin de la dernière section, j’ai parlé d’une élévation locale de terrain, dans le Devonshire, dont il est un peu diffici e d assigner les causes dans nos systèmes. Afin de faire connaître les changements qui ont eu lieu dans le même district, sans prétendre néanmoins regarder ces faits comme généraux , je vais en continuel

la description. ,

Aux carrières tfOreston, près et à Test de Plymouth, dans des

failles ou fentes (clefts) et des cavernes qui traversent un terrain calcaire on a trouvé de nombreux débris d’éléphants , de rhinoceros , d’ours, de bœufs, de chevaux, de daims, etc., ensevelis, surtout dans les failles , sous un amas composé de gros blocs anguleux et de petits fragments de calcaire. Dans un des points que j’ai observés, l’épaisseur de cet amas était de 90 pieds, et il recouvrait une argile noire dans laquelle seule étaient enfouis les os et les dents. Les débris d’ours, de rhinocéros, d’hyènes et d’autres animaux contenus dans la fameuse caverne de Kent ( Kent" s Hole) , près de Torquay, appartiennent au même district. On n’a pas encore découvert, dans le gravier superficiel de cette partie de la contrée, des restes d’animaux du même genre que ceux que l’on a trouvés dans les cavernes ^ mais si nous continuons nos recherches du côté de l’est , nous les trouverons dans les vallées de Charmouth et de Lyme’, où ils se présentent dans des dispositions qui tendent à les faire regarder comme antérieurs à la grande dégradation des montagnes environnantes-, ce qui semble donner à ces restes d’éléphants et de rhinocéros la même antiquité relative qu’à ceux trouvés sous les blocs de calcaire dans les failles des environs de Plymouth , et probablement aussi qu’à ceux qui sont contenus dans les cavernes de cette même localité, et dans celle de Kent. Or , l’ancienne plage soulevée qui existe dans le golfe de Plymouth , et dont nous avons parlé ci-dessus, semble indiquer avec évidence qu’en cet endroit la configuration du sol n’était pas autrefois très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Nous pouvons donc peut-être conclure de là qu’il existait, généralement dans tout le district, des inégalités du sol, ou des collines et des vallées, dont la forme ne s’éloignait pas beaucoup de celles que nous observons maintenant. Il est d’ailleurs à remarquer que les débris d’animaux, qui semblent indiquer que le climat , à l’époque où ils vivaient, était plus chaud qu’il ne l’est à présent , se rencontrent, soit sur des terrains bas où il est possible qu’ils aient vécu, soit dans des fentes ou des cavernes dans

t On a préféré dans cette description suivre la ligne des côtes, parce que les coupes y sont plus claires et moins équivoques.

lesquelles ils peuvent être tombés ou avoir été entraînés par des bêtes carnassières. Comme il est probable que les éléphants se nourrissaient d’herbes et de feuillages, que les rhinocéros préféraient les terrains bas, que les ours et les hyènes habitaient les cavernes et que les daims , les bœufs et les chevaux erraient à travers les forêts et les plaines, on doit supposer que la surface du sol était convenablement disposée pour ces animaux, et que, par conséquent, elle présentait des montagnes et des vallées, des plaines et des escarpements de rochers , avec des cavernes déjà ouvertes : d’où il suit qu il y avait des vallées creusées avant l’existence des éléphants • et si une masse d’eau a balayé la surface du sol et détruit ces animaux , elle doit avoir été influencée dans sa direction par les inégalités d^

la surface qui existaient auparavant. &

On a ensuite à examiner si ce district présente des traces évidentes de 1 action de forces naturelles plus puissantes que celles que nous observons aujourd’hui 5 on peut répondre à cette question affirmativement. Le district est tellement fracturé, ou, pour me servir de termes géologiques, tellement traversé par des failles, qu’il est difhcile , pour peu qu’on observe avec soin , de trouver une étendue un peu considérable qui en soit exempte. L’époque de ces dislocations peut etre ou non la même que celle où a eu lieu le soulèvement de la plage 5 elles sont peut-être antérieures : car il y a eu évidemment une dispersion considérable de fragments de rochers , opérée probablement par la masse d’eau qui aurait dégradé une plage telle que celle que nous avons indiquée à Plymouth.

La coupe suivante , prise à la pointe de Warren , près Dawlish ,

est un bon exemple d’une faille multiple recouverte par un terrain de transport.

Fig. 23.

bbb , conglomérats , et cc, grès appartenant à la formation du grès rouge, disloqué par les failles ff, de telle sorte que la continuité

des couches est interrompue. Sur ces couches fracturées se trouve un gravier ou un terrain de transport a a, composé de silex Drunnoirâtre ( /lints ) de la craie, et de silex gris-clair ( chert ) du grès vert, mêlés d’une petite quantité de cailloux semblables à ceux qui sont empâtés dans les conglomérats bb. Il est évident que ce gravier a a' a été déposé postérieurement à la formation des failles, car il n’est lui-même nullement fracturé. La craie et le grès vert de ce district ont autrefois couvert des espaces considérables, quoiqu’on ne rencontre aujourd’hui ce dernier terrain que dans les collines nommées Haldon Hills, dans une localité qui est, à la vérité, voisine à l'ouest de celle où a été prise cette coupe , mais qui en est séparée par une vallée. On trouve sur la même côte beaucoup d’autres dislocations ainsi recouvertes, où l’on peut observer facilemènt les mêmes caractères , surtout quand la mer est basse.

On pourrait supposer que ces silex ( flints et cherts ) sont simplement les restes de masses de craie et de grès vert anciennement superposées au terrain fracturé, lesquelles auraient été détruites par les agents météoriques , et dont les parties les plus dures seraient restées sur la crête de la faille. Une pareille hypothèse est à peine probable, si même elle est possible -, car elle suppose la destruction de plus de 600 pieds de grès et de conglomérat : ce n’est, en effet, qu à cette hauteur au-dessus de la section précédente que le grès vert et la craie auraient pu exister -, et , en outre , cette destruction aurait eu lieu sans qu’il soit à peine resté quelques-uns des cailloux ou des gros blocs du conglomérat rouge, tandis que les silex appartenant aux roches supérieures , et par conséquent les premières détruites , auraient résisté à la force de destruction et d’entraînement.

Considérons maintenant une autre classe de phénomènes. Sur toute l’étendue du même district, partout où l’on rencontre le gravier, la surface supérieure des roches , de quelque nature qu’elles soient , présente des enfoncements et des dépressions semblables à celles que l’on observe sur la craie de l’est de l’Angleterre. Les deux coupes suivantes en présentent des exemples.

Dans la ligure 24 , a a, gravier composé principalement de diverses

variétés de silex (flints et chert ) , qui remplissent une cavité dans le grès rouge b b, entre Teign Mouth et Dawlish ; les lignes de séparation qu on remarque entre les lits du gravier suivent le contour de la cavité.

Dans la figure 25, aa, gravier composé en grande partie de silex Ulmh) parmi lesquels on distingue quelques gros blocs arrondis dune breche siliceuse, semblable à celle que l’on trouve sur le sommet des montagnes de craie des environs de Sidmouth : près de Teign-Bndge, ce gravier remplit des cavités, à la surface d’une coucie d argile ou terre a pipe , qui fait partie de la formation charbonneuse du Bovey-Coal, et qui n’est pas, comme on l’a supposé contemporaine du gravier du terrain de transport superficiel On pourrait facilement ajouter d’autres exemples, mais ceux-ci suffisent; et je les ai donnes ici, parce que ceux qui étudient la géologie peuvent aisément les observer Ils paraissent indiquer I’exis tence de quelque agent général, qui, dans son passage sur le continent, a produit les mêmes effets sur des roches diverses en formant a leur surface des cavités , et les remplissant de fragments qu il avait transportés de distances plus ou moins grandes » Nous avons, en outre, dans le même district, des localités où il est évident que la roche inférieure a été dégradée par les eaux , et où ses fragments se sont mêlés avec les substances transportées - il v a meme quelques cas particuliers où, par une fausse apparence ces fragments paraissent recouvrir le dépôt de transport , comme le re

JSXSÜS '* "" * r— *— * « —

Fig. 26.

a a , grès rouge régénéré ; b 6, gravier

composé de silex (flints)

de cet ouvrage parce nTo 1 Ch°1X ^ C°UpeS qUe J’ai placées dans Ie cours

vent des flüsdXupc T n6peUt paS s’atlendre à ce les commençants observent des faits difficiles aussi aisément que des géologues exercés.

* aut ici remarquer que, d’après certaines circonstances que l’on observe dans c vois, nage de Dawlish, il est possible que quelques-uns de ces JPll de tampon

soient contemporains de la formation charbonneuse du Bovey-Coal : il en sera question dans la suite.

de la craie, de silex (chert) du grès vert, et de cailloux provenant du conglomérat qui alterne avec le grès rouge ce, sur lequel repose le gravier. D’après cette coupe seule , une personne peu exercee aux recherches géologiques pourrait se figurer que les silex sont renfermés dans le grès rouge-, mais la véritable disposition des terrains est facile à reconnaître, quand même la discordance de stratification entre a a et cc ne la montrerait pas; car cette section est tout à fait fortuite : on l’a choisie pour représenter un cas extrême , et Ton peut, dans le voisinage, observer chacune des couches, et

reconnaître leur position relative.

Les limites que nous nous sommes imposées ne nous permettent pas d’entrer dans de plus grands détails, qui exigeraient nécessairement des cartes; mais tout ce que nous pourrions ajouter ne ferait que corroborer la supposition qu’une masse d’eau a passé sur cette contrée. On pourrait maintenant demander s’il y a quelque rapport entre cette masse d’eau, qu’on suppose avoir passé sur ce district, et les fractures ou failles qui y sont si communes. On peut répondre qu’une pareille hypothèse n’est ni impossible ni improbable. Nous savons que, pendant les ébranlements et les dislocations (comparativement d’une faible intensité) qu’éprouve aujourd’hui la surface de la terre, la mer entre en mouvement et vient se briser avec plus ou moins de furie sur le rivage. En concentrant encore notre attention sur une seule contrée, nous verrions que les dislocations et les failles, produites évidemment par une seule fracture, sont bien plus considérables que celles dont nous concevons aujourd’hui la possibilité d’après les tremblements de terre modernes. Il est donc rationnel de penser que si une cause plus puissante causait des vibrations et disloquait l’écorce du globe, elle jetterait une plus grande masse d’eau dans un mouvement bien plus violent, et que les vagues qui se précipiteraient sur le rivage auraient une hauteur et un pouvoir de destruction proportionnés à la force de perturbation.

On peut encore demander s’il existe quelques autres traces du passage d’un pareil déluge sur la contrée. A cela nous répondrons que les formes douces et arrondies des vallées sont telles, qu’il est impossible d’imaginer une combinaison de causes météoriques capables d’en produire de semblables, qu’un grand nombre de vallées suivent les directions des lignes des failles, et qu enfin les détritus se présentent dans des positions que l’on ne peut expliquer uniquement par l’action actuelle des eaux atmosphériques. Je remarquerai particulièrement que , sur la montagne dite le Great Haldon Hill , à environ 800 pieds au-dessus de la mer , on rencontre dans le gravier superficiel des blocs de rochers provenant

çle terrains qui se trouvent à un niveau moins élevé. Ils sont à a vente, assez rares; mais avec un peu de soin on vient à bout de les découvrir. J y a. trouvé des fragments de porphyre rouge quarzifere, de grès rouge compacte et d’une roche siliceuse compacte qut ne sont pas rares dans la grauwacke des environs , où l’on ren-

rvll? n'Ür Cuu°CT,eS à Un "iVeau moins élevé flue le sommet du Great Haldon Hill. Il est certainement impossible que ces blocs

aient ete transportes dans leur position élevée actuelle par les pluies

ou par les rivieres, à moins qu’on ne suppose que celles-ci n’aient

ete capables de franchir les montagnes.

Avant d’abandonner cette description locale , nous ferons remarquer que toutes les failles n’ont pas à la vérité la môme direction mais que le plus grand nombre d’entre elles courent de l’est à l’ouest •

de We mouth1 direCtion Prédomin01’ à mesure qu’on approche’

Près de cette ville, on trouve une de ces failles que l’on peut suivre de l est a l ouest sur une longueur de 15 milles, et il est vraisemblable quelle s etend encore plus loin 5 car, du côté de l’est, elle pénètre dans la craie, ou il est difficile de l’observer, tandis que, du côté de ouest, elle plonge dans la mer. Il paraît aussi très vraisemblable, comme l'a déjà remarqué le professeur Buckland, et comme je lai observé moi-même dans un autre endroit, que ces failles des environs de Weymouth ont quelque connexion avec les dislocations qui traversent l’île de Wight de l’est à l’ouest, et probablement aussi avec les changements qui ont eu lieu dans le canton connu sous le nom de Weald, dans le comté de Sussex, dont le sol a été soulevé dans la direction est et ouest , et a éprouvé ensuite des dénudations. Il faut aussi remarquer que dans les vallées des environs de Sidmouth et de Lyme , les accumulations de gravier sont souvent plus considérables sur le flanc oriental que sur le flanc occidental.

Voyons maintenant jusqu’à quel point ces faits locaux peuvent être plus ou moins généralisés. Commençons par l’ Angleterre. On rencontre généralement des vallées ayant les caractères des vallées des contrées basses ', beaucoup plus larges que celles dont nous avons parlé plus haut, et par conséquent plus favorables à la supposition du passage d’une masse d’eau; les vallées des contrées basses occupent en effet une étendue superficielle bien plus grande que les vallées des pays de montagnes, quoique les unes et les autres aient été modifiées par les rivières et les autres causes de dégradation qui agissent actuellement. Le sol de ces vallées présente des

i Voyez ci-dessus, page 32,

matières de transport étrangères , qui y sont disséminées d’une manière irrégulière, et non des détritus provenant delà destruction des roches inférieures. Il est quelquefois possible , avec un peu d’effort d’esprit, d’attribuer certains dépôts de matières de transpor à l’action longtemps prolongée des agents naturels que nous connaissons aujourd’hui; mais, dans d’autres cas, de pareilles explications ne sont ni admissibles ni rationnelles. Souvent aussi Ion rencontre des failles qui sont seulement couvertes par un depot de transport, et dont la direction coïncide avec celle d une vallee . je ne veux nullement inférer de là que toutes les milles ainsi recouvertes par du gravier soient contemporaines ; il me parait au contraire naturel de se borner à admettre que chaque giame convulsion a été accompagnée de fentes ou de failles , et que, comme ces convulsions se sont opérées à des époques differentes, il doit en

avoir été do môme des fractures. /

Les dépôts de transport ne sont pas seulement composes de graviers provenant de localités plus ou moins éloignées, mais on y trouve aussi de gros blocs, et dans des positions telles, qu .1 parait physiquement impossible qu’ils y aient été transportes par les causes actuelles. M. Conybeare a observé la grande accumulation de gravier de transport qui se trouve au centre de 1 Angleteire, et plus particulièrement sur les limites des comtes de Gloucester , de Northampton et de Warwick , aux pieds des escarpements de l’oolite inférieure; il remarque qu’elle est composée de matériaux si variés , qu’on pourrait y former une collection presque complète des échantillons géologiques de l’Angleterre. «Des parties de ce même gravier ont été entraînées, à travers les vallees transversales qui découpent les chaînes de collines d’oohte et de craie, iusque dans les plaines qui environnent la capitale; mais la masse principale du dépôt diluvien dans ces derniers cantons provien de la destruction partielle des montagnes de craie des environs, et consiste en silex qui en ont été détachés, et qui ont ensuite ete arrondis parle frottement » M. Conybeare signale en outre 1 existence de gros blocs, parmi les roches de transport de Bagley Wood, dans l’Oxfordshire, comme aussi la présence de silex sur les sommités des collines appelées Bath Downs. Le professeur Buckland rapporte qu il a trouvé dans le terrain de transport du comté de Durham, vingt variétés de schiste et de grunstein qu’il est impossible de rencontrer en place à une distance plus rapprochée que le district des acs dans le Cumberland. Il signale aussi, à Darlington, l’existence d un gros

. Conybeare et Phillips, Outline qf the geology of England and ffalee

bloc d’un granite qui est absolument le même que celui de Shap, près de Penrith. On trouve des blocs de ce même granite dans la vallée de Stokesley, et dans le lit de la Tees, près de Bernard Caslle. On voit encore des blocs de même nature dans la plaine élevée de Sedgefield, près de Durham. Dans un grand nombre de ees cas, ces blocs sont mêlés de fragments roulés de diverses espèces de porphyre et de grunstein qui proviennent probablement du Cumberland

Le professeur Sedgwick a observé que les parties de la chaîne du Derbyshire, qui dominent la grande plaine du Cheshire, sont couvertes de gros blocs de transport. Il remarque aussi , au sujet de ceux qui accompagnent les détritus que l’on voit à la base des montagnes du Cumberland, depuis Stainmoor jusqu’au golfe de Solway, que la plaine qui borde la région montagneuse du côté du nord offre des blocs et des galets qui proviennent du Dumfriesshire, et qui ont été charriés à travers le golfe. Dans les débris de transport qui couronnent une colline des environs de Hayton-Castle , à 4 milles au nord-est de Maryport, sur le bord de Solway, on voit de gros blocs granitiques semblables aux roches de la montagne de Criffèl, qui est en face de l’autre côté du Solway, a Parmi eux se trouvait une masse sphéroïdale, dont le plus grand diamètre avait 10 pieds et demi, et dont la partie saillante au-dessus du sol avait plus de 4 pieds de haut. » Depuis le cap Saint -Bees jusqu’à l’extrémité méridionale du Cumberland , la région des côtes est couverte d’un détritus de transport, qui renferme des blocs de granite, de porphyre et de grunstein, dont quelques-uns ont des dimensions considérables. Tout à fait au sud du même comté , dans le Bas-Furness, on peut observer des faits analogues. Le professeur Sedgwick remarque plus loin que l’on rencontre sur les montagnes granitiques, entre Bootle et Eskdale , des blocs considérables qui proviennent du district où abonde le schiste vert ( green-slate ). Des millions de gros blocs sont répandus sur les collines qui forment la limite nord-ouest de la région montagneuse. On peut suivre les blocs de syénite de la montagne de Carrock-Fell , à travers les vallées et sur les collines de la moyenne région, jusqu’au pied des rochers dont ils ont été détachés. On trouve de nombreux fragments de cette syénite sur le flanc du High Pike; le plus grand, appelé le Rocher-d’Or (the Golden Rock ), a 21 pieds de long, 10 de haut et 9 de large. Auprès de Penruddoek , on rencontre en abondance des masses roulées du porphyre du vallon de

} Buckland, Eeliquiœ dihwiaiiæ.

Saint John, qui de là descendent dans les vallées jusque dans l’Eamont. On voit, sur les collines calcaires, au sud d’Appleby , un grand nombre de blocs arrondis du granite de la montagne de Shap, dont quelques-uns ont jusqu’à 12 pieds de diamètre. Sur les plateaux calcaires, à Fouest de Kendal , on trouve des blocs arrondis qui proviennent évidemment du schiste vert de la partie haute des vallées de Kentmere et de Long Sleddale. Le professeur Segdwick remarque que les blocs du granite de la montagne de Shap, qu’il est impossible de confondre avec les autres roches du nord de l’Angleterre, n’ont pas été transportés seulement sur les collines calcaires des environs d’ Appleby, mais qu’on les trouve répandus plus au nord dans la plaine formée de nouveau grès rouge $ qu’en outre , ils ont été roulés par-dessus la grande chaîne centrale de l’Angleterre , jusque dans les plaines du Yorkshire ; qu’on les trouve empâtés dans le détritus de transport de la rivière de Tees, et qu’ils ont meme été charriés jusque sur la côte orientale \

En comparant ces faits avec ceux que nous avons rapportés sur le petit district que nous avons décrit en premier lieu , nous devons reconnaître que les traces d’un pouvoir de transport parles eaux sont bien plus évidentes dans le centre et dans le nord de l’Angleterre que dans le Devonshire et le Dorsetshire, car le gravier a été transporté à des distances beaucoup plus considérables, et il se trouve mêlé de blocs d’une grande dimension. Ce ne sera que par de nouvelles observations, faites avec beaucoup d’exactitude, que l’on pourra déterminer jusqu’à quel point ces divers dépôts de transport sont contemporains. Nous nous bornerons donc à une simple description de faits, dont on devra tenir compte dans toutes les idées générales qu’on tentera de mettre en avant sur ce sujet.

Entre la Tamise et la Tweed, on a découvert des cailloux et môme des blocs, dont les caractères minéralogiques sont tels, qu’on les considère comme provenant de la Norwège, où l’on sait qu’il existe des roches tout à fait semblables. M. Phillips établit que le dépôt que l’on appelle actuellement diluvium , dans le Holderness , sur la côte du Yorkshire , a pour base une argile qui renferme des fragments de roches préexistantes , plus ou moins gros et plus ou moins arrondis, et présentant à cet égard de grandes variations. Les roches dont ces fragments paraissent provenir ont été trouvées, quelques-unes en Norwège, d’autres dans les montagnes de FEcossé et dans celles du Cumberland, ou dans le nordouest et Fouest du Yorkshire, et une partie assez notable sur les côtes du comté de Dur-

1 Sedg-wick, Ann. àf Phil., 1825.

GROUPE DES BLOCS ERRATIQUES. 2l5

ham et dans les environs de Whitby. Les fragments sont d’autant plus arrondis, que la distance d’où ils proviennent est plus considérable ' .

On rencontre dans la grande masse d’argile des dépôts parfois 1res considérables de gravier et de sable ; dans un de ces dépôts à Brandesburton , on a découvert des débris de l’éléphant fossile.

Si, quittant l’Angleterre, nous nous avançons vers le nord, du côté de Y Ecosse, nous y trouvons les traces évidentes d’une force semblable a celle que nous avons déjà signalée, et qui aurait agi sur la surface de cette contrée. Sir James Hall fait même remarquer qu un courant , qui a traversé tout le pays , a laissé des marques de son passage dans des espèces de sillons qui ont été creusés dans les couches solides par le choc des masses minérales qu’il transportait avec une grande rapidité. D’après la direction de ces sillons sir

James Hall conclut que dans le voisinage d’Edimbourg le courant se précipitait vers l’ouest ».

En poursuivant notre recherche vers le nord, nous ne cessons de rencontrer des traces évidentes d’un transport : ainsi, le docteur Hibbert a trouvé à Papa Stour, l’une des îles Sethland , des fragments de roches qui proviennent de Hillswich Ness (qui est situé au nord , 47 est, de Papa Stour), et qui doivent par conséquent avoir fianchi une distance de 12 milles. Il fait aussi quelques remarques sur les gros blocs , appelés les pierres de S te fis, que l’on trouve près de 1 habitation de Lunna , à l’est de Sethland, et qui paraissent avoir été reculés au moins d’un mille par un choc venant du nord-est. Le même auteur nous fait connaître plusieurs autres circonstances intéressantes : ainsi il rapporte qu’à Soulam Voe , sur la côte de la mer du nord , on rencontre des blocs d’environ 3 ou 4 pieds de haut, qui ne ressemblent à aucune des roches existantes dans la contrées, et qui vraisemblement sont venus du côté du nord 3. Il y a lieu aussi de présumer, d’après une notice de Landt , citée par le

docteur Plibbert, que l’on observe des phénomènes semblables dans les îles Féroé.

Il est donc probable , ainsi que les faits qui précèdent paraissent tendre à le faire croire, qu’une masse d’eau s’est précipitée du nord vers le sud sur les îles Britanniques, avec une vitesse capable de transporter des fragments de rochers depuis la Norwège jusqu’aux îles Sethland, et jusqu’aux côtes orientales de l’Angleterre; une pareille masse d eau a dû être modifiée et entravée dans sa course

* Phillips, h/ust. of the gcol, of' Yorkshire.

3 Sir James Hall, Trans, royal Soc. Edinb.

5 Hibbert, Edin. Journ. of Science, vol. vn.

par les vallées, les collines et les montagnes qui se sont trouvées sur son passage , de telle sorte qu’il s’est produit divers courants plus petits qui ont disséminé les débris dans diverses directions.

Si la supposition du passage d’une masse d’eau sur la Grande- Bretagne est fondée sur quelque probabilité , on doit observer, dans les parties voisines du continent européen , des traces d un ou de plusieurs passages analogues, et la direction des matières transportées doit être la même ; or c’est précisément ce qui arrive. En Suède et en Russie , on trouve un grand nombre de gros blocs qui , sans nul doute, ont été transportés du nord vers le sud. M. Brongniart a remarqué qu’en Suède les matériaux de transport sont rangés suivant des lignes, qui quelquefois se coupent, mais qui sont généralement dirigées du nord au sud \ Les observations de M, Brongniart, sur les blocs de la Suède, ont d’autant plus de valeur qu’il n’avait point eu connaissance de celles du même genre qui avaient été faites antérieurement (1819) sur les blocs de la Russie et de l’Allemagne par le comte de RazoumowskL Ce dernier a observé que, partout où les blocs sont accumulés en grande quantité, ils sont rangés suivant des lignes parallèles dirigées du nord-est au sudouest. Il rapporte qu’entre Saint-Pétersbourg et Moscou , on trouve un très grand nombre de blocs qui sont des roches de la Scandinavie 5 que dans quelques endroits , et spécialement dans l’Esthonie, les blocs paraissent et disparaissent à des intervalles plus ou moins grands , qui dépendent apparemment de la forme qu avait la surface du sol à l’époque du transport : car on les rencontre dans les localités où les escarpements leur étaient opposés, tandis qu’ils disparaissent dans celles où le terrain est à peu près horizontal ou s’incline dans le sens de leur marche, ce qui semble montrer qu’ils ont été arrêtés dans leur cours par les escarpements. Le comte de Razoumowski remarque aussi que les blocs se rencontrent abondamment sur les hauteurs, et rarement, ou en très petit nombre, dans les plaines basses \

1 Ann. des Sciences nul., t. xiv, p. 13.

2 Ann , des Sciences nat., tome xvm, p. 133.

Le professeur Putsch à observé que les blocs erratiques que l’on trouve dans la Pologne, entre la Duna et le Niémen, sont composés des roches suivantes : — granite qui ressemble à celui de Wiborg, en Finlande; — autre granite avec du feldspath labrador (labradorite), de l’Ingrie; — grès rouge quarzeux des bords du lac Onéga ; — enfin calcaire de transition de l’Eslhonie et de l’Ingrie. — Dans la Prusse orientale et dans la partie de la Pologne comprise entre la Visiule et le Niémen, les blocs granitiques sont abondants ; on y trouve trois variétés de granite qui sont les mêmes que celles d’Abo et de Helsingfors en Finlande; — un autre granité à gros grains et une syénite proviennent aussi du nord. Les blocs de hornblende des mêmes contrées

En s avançant vers le sud, les eaux semblent avoir poursuivi leur c oui se, dans la même direction, sur les districts inférieurs de Y Allemagne, et jusque dans les Pays-Bas , en déposant sur leur passage de gros blocs qui, par leur composition minéralogique, sont identiques avec des roches dont on connaît l’existence dans les régions septentrionales, et d’où ils proviennent évidemment.

Si la supposition du passage d’une masse d’eau est exacte, on 01V ? ^erver d&ns les autres régions septentrionales un mouvement semblable a celui qui s’est opéré dans le nord de l’Europe, car la cause perturbatrice qui a mis les eaux en mouvement a dû projeter des vagues tout autour du centre d’action. Par conséquent, nous devons nous attendre à trouver en Amérique les traces d’un déluge analogue, dont toutes les apparences tendront à nous faire rapporter origine du côté du nord *. En effet, on observe, dans les régions septentrionales de cette partie du monde, des traces d’un torrent qui charriait des blocs et d’autres détritus. Selon le docteur Bigsbv ces debris sont rangés suivant des lignes, qui toutes sont dirigées vers le nord, et qui nous rappellent ce que l’on observe en Suède et en Allemagne. Plusieurs vastes contrées du nord de l’Amérique sont couvertes de matériaux de transport , en tout aussi grande abondance que ceux qui sont répandus dans le nord de l’Europeet comme ils sont tous rangés dans une seule direction, on ne peut pas se refuser d’admettre que la cause, ou peut-être les causes perturbatrices étaient vers le nord, et que les ondulations des eaux ont ete produites par quelque violente agitation, qui peut-être s’est operee dans ces contrées sous la mer; car il n’est nullement nécessaire qu elle ait eu lieu au-dessus de son niveau.

En comparant une convulsion de cette nature aux faibles secousses que nous appelons tremblements de terre, on voit qu’elle a dû se faire sentir sur une portion considérable du globe, et mettre en mouvement les eaux de la mer sur une vaste étendue. Une partie de la terre a dû être fortement ébranlée, et l’on doit admettre qu’il a dû se produire des failles dans les couches où la convulsion

viennent du nord et du centre de la Finlande; les blocs quarzeux sont exactement les memes que les roches que l’on trouve entre la Suède et la Norwège , et que l’on nomme Fjail sandstein- enfin les blocs de porphyre ont les mêmes caractères minéralogiques que les porphyres d’Elfdalen , en Suède. « Depuis Varsovie , en allant à ouest, aux environs de Kalisch et de Posen, le nombre des blocs du granite rouge de Finlande diminue, mais ceux de hornblende et de gneiss deviennent plus abondants; il en est de même de ceux de porphyre. On y trouve, en général, peu de roches provenant de la Finlande, tandis que celles de la Suède y sont très communes. » Putsch, Journal de géologie, torn, n, pag, 258,

1 Journ. of Science, vol. xvni.

2Jg GROUPE DES BLOCS ERRATIQUES,

s’est fait le plus puissamment sentir-, de même que Ton voit aujourd’hui une force de moindre intensité produire des effets semblables, mais sur une plus petite échelle.

Il semblerait que l’on peut expliquer, au moyen de la glace , es transports d’un assez grand nombre de masses de rochers-, car les glaciers qui descendent dans les vallées des hautes régions du nord sont, comme ceux des Alpes, chargés de blocs et autres débris pierreux qui se sont détachés des hauteurs. Des masses d eau , soit des torrents, soit de la mer, en se précipitant dans de pareilles vallées, peuvent soulever et faire flotter ces glaciers, particulièrement quand ils s’avancent jusque dans la mer, comme les navigateurs en ont observé dans les régions boréales. On a reconnu que les énormes masses qu’on appelle montagnes de glace ne sont autre chose que les parties de ces glaciers du nord qui se trouvaient en saillie sur la mer, et qui^ détachées de la masse principale et poussées par les flots dans des climats plus tempérés, peuvent y transporter dans certains cas des blocs et des fragments plus petits de rochers. Ces débris, comme l’a observé M. Lyell, se déposent au fond des mers , dans lesquelles circulent ces masses de glace -, de sorte que si le fond de ces mers venait à se soulever au-dessus du niveau de leurs eaux, on pourrait découvrir, sur les nouveaux continents, à différentes hauteurs, des blocs qui paraîtraient y avoir été transportés par l’action des courants diluviens. Si les continents actuels présentaient des circonstances qui fissent présumer qu immédiatement avant d’être tels qu’on les voit aujourd’hui , ils sont demeurés longtemps plongés sous l’Océan, et si, d’un autre cote, les blocs étaient disséminés çà et là, sans affecter aucune disposition particulière, l’explication précédente ne serait pas denuee de vraisemblance -, mais il y a trop de faits particuliers qui conduisent à d’autres conclusions pour qu’on puisse la regarder comme probable. La supposition de masses de glace couvertes de bocs et de fragments de roches, et poussées avec violence vers le su , peut bien rendre raison de quelques-uns des faits observes;, mais on est forcé de convenir qu’elle ne paraît pas applicable a tous, et notamment qu’elle n’explique pas le transport de ces blocs dont on peut suivre les traces jusqu’à leurs points de départ, qui se rencontrent à des distances comparativement peu considerables. En supposant qu’une ou plusieurs masses d’eau venant du nord se précipitent sur l’Europe et l’Amérique, une partie des phénomènes que produirait cette catastrophe devrait dépendre de la saison pendant laquelle elle aurait eu lieu ; car si c était pendant l’hiver, les eaux venant du nord devraient transporter

une quantité plus considérable de glaçons et un grand nombre de blocs et de graviers enchâsses à la surface de la glace pourramnt être soulevés et charriés à de grandes distances, par suite de la ilaible pesanteur spécifique que ces masses pourraient avoir, m efiet, meme dans les rivières, on a observé que de grosses masses de rochers ayant été enchâssées dans la glace ont été transportées par le courant hors de leur position. Il est plus que probable qu’en buede et en Russie, un grand nombre de blocs doivent se trouver ainsi enchâssées pendant l’hiver, et que, dès lors, aussitôt qu’il survient un courant d’eau, ils doivent flotter et être poussés en avant,

jusqu a ce qu’enfin la glace se fondant, ils s’enfoncent et restent stationnaires.

Dans l’hypothèse d’une convulsion qui se serait opérée dans le nord, il est évident que ces effets doivent diminuer à mesure qu’on s éloigne du centre d’action, et qu’il devrait y avoir une limite au delà cle laquelle on n’en trouve plus aucune trace.

Aous arrivons maintenant à une autre question : jusqu’à quel point le transport des blocs des Alpes peut-il avoir été contemporain du transport supposé des blocs erratiques de la Scandinavie? Il serait difficile de répondre à cette question sans avoir des renseignements plus précis que ceux que nous possédons actuellement, et avant d’avoir les données nécessaires, nous devons nous montrer très circonspects dans l’application de théories conçues d’avance. Tout ce qu’on peut dire de certain sur ce sujet, c’est que, dans l’un et l’autre cas, les blocs se trouvent à peu près à la surface , et n’étant recouverts par aucun dépôt qui puisse fournir quelque renseignement sur la différence de leur âge ; et qu’il serait possible qu’un grand soulèvement des Alpes et le transport des blocs sur les deux flancs de la chaîne soient contemporains ou à peu près avec une convulsion qui se serait opérée dans le nord.

Une immense quantité de débris est sortie, à une époque comparativement récente, de la chaîne centrale des Alpes ; cette production de débris a été occasionnée, suivant M. Élie de Beaumont, par le soulèvement de cette partie de la chaîne qui s’étend du Valais en Autriche. MM. deBucb, de Luc, Escher et Élie de Beaumont nous ont présenté une suite nombreuse de faits bien observés, qui conduisent tous a la même conclusion, savoir : que les grandes vallées existaient avant la catastrophe qui a transporté les blocs et autres fragments des Alpes, et qui les a répandus des deux côtés de la chaîne. M. Elie de Beaumont remarque 1 que dans les vallées de

Pech. sur les vèw delà surface du globe;

Ann, des sciences nul. 18:21) el 1830

la Durance, du Drac, de la Romanche, de l’Arc et de l’Isère, on observe les mêmes phénomènes que dans celles de 1 Arve, du Rhône, de l’Aar, de la Reuss, de la Limmat, du Rhin, et dans celles qui descendent dans les plaines de la Bavière et qui ont été visitées par divers géologues. Sur le flanc de la chaîne qui regarde l’Italie, on re* trouve des faits tout à fait semblables, et on ne peut pas douter que les blocs et les débris n’aient été charriés à travers les vallées au fond desquelles ils ont laissé des traces non équivoques de leur passage. M. Élie de Beaumont a décrit avec détail les circonstances que l’on observe dans les vallées de la Durance , du Drac et autres : elles sont précisément celles que l’on doit attendre de la descente d’une marche d’eau chargée de débris } les fragments les plus gros et les plus anguleux sont les plus rapprochés du point de départ, tandis que les plus petits et les plus arrondis sont ceux qui ont été charriés à la plus grande distance. Ainsi dans la vallée de la Durance , on voit les matériaux de transport devenir de plus en plus gros et anguleux, à mesure que Ion remonte, depuis la grande plaine de cailloux qu’on appelle la Cvau jusqu aux montagnes au-dessus de Gap, d’où ces débris, à en juger par leurs caractères minéralogiques , proviennent évidemment. On a observé les mêmes phénomènes dans la vallée du Drac qui descend des mêmes montagnes, mais qui suit une route différente, de manière que le courant qui l’a parcourue n a mele ses débris a ceux du courant de la vallee de la Durance que dans la plaine de la

Crau ‘ .

D’après mes propres observations, je puis pleinement confirmer les remarques des divers auteurs relatives à la position des blocs des Alpes, et à la probabilité qu’ils dérivent des vallées en face desquelles ils se trouvent. Aucune des masses de blocs erratiques que j’ai observées ne m’a paru aussi frappante que celles que j ai 1 encontrées dans le voisinage des lacs de Côme et de Lecco ; elles sont surtout remarquables sur le flanc septentrional du mont San Primo. Cette montagne élevée présente sa lace nord à la partie la plus septentrionale et la plus large du lac de Côme, qui là se 1 approche des Hautes-Alpes. Elle oppose ainsi un îempart audacieux aux chocs qui arriveraient du côté du nord, tandis qu’elle laisse à droite et à gauche des passages ouverts, entre lesquels elle se trouve placée, savoir : à l'ouest, la partie méridionale du lac de Côme, et à l’est, le lac de Lecco. Ce n’est, pas seulement sur la pente de la montagne qui regarde les Hautes-Alpes que l’on trouve des blocs

i Elie fie Beaumont, Ibidem.

groupe des blocs erratiques. 221

de transport; on en rencontre aussi sur ses flancs, et jusque sur son revers, ou ils ont probablement été poussés par des remous du courant principal. Ces blocs ont des dimensions variables et sont souvent accompagnés de fragments plus petits et de gravier. Ils se composent de granits, de gneiss, de micaschistes et d’autres roches provenant de la chaîne centrale. On les voit répandus par centaines et meme par milliers, sur la dolomie, le calcaire et les schistes de la montagne, et ils comblent presque entièrement une vallée qui exisait avant la débâcle, et qui s’ouvre vers le nord, précisément .ans la direction d ou est venu le courant chargé de débris. Si on descend sur les côtés, dans les vallées qui sont en partie occupées 1 une par le lac inférieur de Corne, et l’autre par celui de Lecco, on reconnaît des traces évidentes du même courant par la présence de blocs, lesquels se rencontrent, comme cela doit être, soit dans des endroits où des obstacles directs se sont opposés à leur marche, soit dans des localités où il a dû se produire des remous autour de la montagne. On voit un exemple remarquable d’un dépôt de blocs de ce genre sur le versant méridional du mont San Maurizio, au-dessus ce la ville de Corne; on y trouve un grand nombre de blocs accumules sur le flanc escarpé de cette montagne, précisément dans l’endroit ou une masse d’eau qui descendrait la grande vallée du lac devrait produire un remous à sa décharge dans les plaines ouvertes de i Italie *. Quoiqu’un grand nombre de ces blocs soient indubitablement descendus de leur position primitive par l’action longtemps continuée des agents atmosphériques, ils occupent cependant une ligne elevce , tant sur la montagne principale que sur les autres hauteurs des environs, qui, bien que moins élevées, ont opposé des obstacles plus directs à la débâcle; cette circonstance semble indiquer que les débris se trouvaient près de la surface de la masse fluide et qu’ils ont été ballottés par le remous, à peu près au même niveau contre les côtés escarpés de cette montagne calcaire, de même qu’ils

ont été jetés contre les obstacles plus directs que leur présentait une ligne de collines de conglomérats.

La coupe du mont San Primo , représentée par la figure 27

montre de quelle manière les blocs erratiques sont disposés à sa surface.

1 Voir* l)0ur l’éclaircissement de ces faits. Sections and TViews geological phenomena , planches 31, 32.

illustrative

Fig. 27.

P mont Sim Primo; B, pointe escarpée de Bellagio, qui s’élève

répandus sur la surface des couches calcaires II II et .des couches dolomitiques dddd; V, commune de Villa, ou existait J J une dépression ou vallée, qui a ete presque comblée par les unato riaux de transport: E, l’alpe de Pravolta, sur le flanc septentr onal de laquelle se trouve le gros bloc de granit représente dans la figure28 , et qui est remarquable moins par ses dimensions que par

sa forme anguleuse.

Fig. 28

L’accumulation par groupes des blocs erratiques des Alpes a ete remarquée principalement parM. de Luc (neveu), qui les a exannnés'avec soin tout autour du lac de Genève et dans la contrée environnante ‘ . Les niveaux auxquels on rencontre ces blocs , sur e Jura ont été souvent observés par divers auteurs; et I on doit supposer qu’une circonstance qui se trouve être commune a tous les gisements doit tenir à quelque cause commune, et ne peut guere etre

l’effet du hasard 3.

» j r ^ p;.ro et d' Hist. nat. de Genève, v ol. m.

1 De 3 em' e " Mémoire lu' en 1811 à l’Académie des Sciences de Berlin .

• M-,de BUC ’ d^tance remarquable qu’il a observée dans le dépôt de blocs alpins * ^ UnC TZlZt envBons wlerdun, en face de la direction du Valais ou qui exis e sur le J ^ rencontrent à des hauteurs qui vont en décrois-

Z e d’aut ;de la dTrectLn centrale de cette vallée, de manière à former

" Li a >n le point culminant fait face au centre de l’embouchure du Valais^ une zone do 1 ^ doul€ œUe .obserVation, faite par un géologue aussi distin-

gué que^ . de Buch , et qui a résidé plusieurs années dans le pays, on doit recon-

Il ne paraît pas possible de donner aujourd’hui une solution du problème des blocs erratiques; et les explications générales que nous essayons de présenter doivent être considérées uniquement comme des conjectures qui peuvent paraître plus ou moins probables. Ceux qui étudient la géologie doivent par conséquent avoir soin de ne pas regarder de pareilles explications comme des vérités certaines, mais simplement comme des hypothèses , dont par la suite des observations plus étendues nous feront découvrir l’exactitude ou la fausseté.

Nous avons remarqué plus haut que les blocs erratiques alpins se rencontrent fréquemment par groupes. Dans l’état actuel de nos connaissances, il serait assez difficile de présenter une explication générale de ce phénomène; mais, en se bornant à une simple conjecture, on peut demander s’il n’est pas possible que des masses de glaces flottantes, chargées de blocs et d’autres détritus, descendant par les grandes vallées dans la plaine de la Basse-Suisse, aient été ballottées par les contre-courants, et se soient heurtées entre elles de manière à se détruire et à donner lieu au dépôt d’un groupe de blocs au-dessous de l’endroit où ces chocs auraient eu lieu. Ces masses de glace chargées de débris, et se trouvant renfermées dans des bassins tels que ceux qui peuvent se former entre les Alpes et le Jura, ont pu être poussées ou échouées à de certaines hauteurs contre les flancs des montagnes qui barraient leur passage, telles

naître qu’elle forme un des traits importants du phénomène des blocs erratiques , et qu’ii est impossible de ne pas en tenir compte, surtout quand on cherche à remonter aux causes qui l’ont produit.

Cette observation a servi àM. deBuch pour réfuter toutes les hypothèses mises en avant pour expliquer le transport de ces blocs. Il lui a paru impossible, au moins pour les blocs alpins du Jura, d’admettre celle du transport par des glaçons flottants, que l’auteur a déjà citée et qu’il rappelle plus bas, attendu que ces glaçons auraient dû s’échouer tous au même niveau sur le Jura. 11 a pensé que ces blocs avaient été charriés par un énorme courant d’eau, dont l’extrême rapidité et la densité, produite par les matières terreuses qu’il tenait en suspension , le rendaient capable de vaincre suffisamment l’action de la gravité sur les blocs, pour les empêcher de tomber ailleurs que sur les digues qu’il rencontrait dans son cours; d’où il a dû résulter qu’ils ont dû se déposer à des hauteurs plus ou moins grandes, suivant qu’ils se trouvaient plus ou moins dans le centre du courant.

Sans prendre la défense de cette hypothèse, elle satisfait au moins à Une des conditions du problème. Mais elle est sujette à plusieurs objections, que nous avons signalées ailleurs et qu’il serait trop long de reproduire ici. Au reste, il est à croire qu’à présent M. de Buch modifierait son hypothèse, émise il y a vingt ans, en y introduisant des idées de soulèvement, aujourd’hui généralement reçues, et dont il a été un des principaux promoteurs. Voyez Mémoires de L’academie de Berlin et par extrait. Annales de chimie et de physique, t. vii, p. 17, et t. x, p. ^41 . ( Note du traducteur .)

que le Jura, et y déposer des groupes de blocs suivant des lignes de niveau 4 .

Des passages de niasse d’eau sur la surface de la terre, tels que ceux dont nous avons parlé plus haut , qu’ils aient été d ailleurs contemporains ou non , n’ont pu manquer de détruire la pms gran e partie des animaux qui existaient dans ces contrées avant ces debâcles. Lorsque les géologues considéraient les debris fossiles des éléphants éteints , des mastodontes et des rhinocéros , comme caractérisant un dépôt de gravier et de matériaux de transport, il était naturel de conclure que tous ces débris étaient contemporains ; mais, comme il est reconnu aujourd’hui que ces animaux ont existe a une époque plus ancienne , et peut-être aussi à une autre époque plus récente qu’on ne l’avait imaginé, leurs restes ne peuvent plus nous servir de guide -, et tout ce que nous pouvons dire de plus precis relativement à l’âge des matières de transport dans lesquelles on les rencontre, c’est qu’elles doivent être classées parmi les depots geologiques les plus récents.

La liste suivante fait connaître la série des animaux que l’on regarde généralement comme renfermés dans les dépôts qui se rapportent à un ou plusieurs passages de masse d’eau sur la terre , et qui sans qu’on puisse prononcer s’ils sont ou non exactement contemporains , se rencontrent dans les graviers , les argiles et les sablés superficiels9.

FAephas primigentus (Blumenbach). Répandu dans diverses parties de l'Europe;

très commun dans le nord de l’Asie, où l’ivoire de ses defenses est tellement bien conservé, qu’on l’emploie comme celui des éléphants vivants ; trouvé aussi sur la côte septentrionale du continent américain ; Etats- Unis de l’Amérique septentrionale, Mexico, Quito (Humboldt) ; terrain de transport très élevé près de Lyon (Beaume).

Mastodon maximus (Cuvier). Amérique septentrionale. Divers auteurs *.

, Voyez la note précédente.

, i es géologues qui seront assez heureux pour découvrir quelques-uns de ces débris fossiles doivent avoir soin de remarquer s'ils se trouvent dans un detritus provenant évidemment d’une distance plus ou moins grande, ou simplement dans uue de ces grandes masses de fragments décomposés qui recouvrent souvent les col mes et les vallées, et qui paraissent être principalement le résultat de leur degradation par l’influence atmosphérique.

3 L’âge relatif du dépôt dans lequel on trouve les débris du mastodon maximus ne neut pas être considéré comme suffisamment déterminé. Quelques géologues çouDeonnent que ces animaux ont disparu à une époque bien plus récente qu’on ne SUUPose communément. Au milieu de quelques-uns de ces debris qu’on a découvris dans le comté de Withe, en Virginie, on a trouvé une masse de petites branches de gram en et de feuilles parmi lesquelles on distinguait une espece de roseau qui

Mastodon angustidens (Cuv.). Simorre; Italie; France (Cuv.) ; Darmstadt r^oem mering); Autriche (Stubs); Pérou ; Colombie (Humb.). ' ''

andium (Cuv.). Cordillières; Santa-Fé de Bogota (Humb.).

Humboldtii{ Cuv.). Amérique méridionale (Humb.). minutas (Cuv.). Europe (Alex. Brongniart . tapiroidcs (Cuv.). Europe (Al. Brong.).

Hippopotamus major (Cuv.). Vallon, comté d’Essex; Oxford; Brenfort (Buck > • Bavière (Holl); Italie; France (Cuv.). ^Utk’ ’

• minuius (Cuv.). Landes de Bordeaux (Cuv.).

Rhinoceros trie ho r hi nus (Cuv.). Très commun en Europe. lepthorhins (Cuv.). Commun en Europe.

— incisives (Cuv.). Allemagne; Appelsheim (Al. Brong.). minutus (Cuv.). Moissac (Al. Brong.); Magdebourg (Holl.).

Elasmotherium. Sibérie (Fischer).

Tal%Ul giga"leus CCuv ). Allan ; Vienne en Dauphiné ; Chevilly et autres parties de la Fiance (Cuv.); furlh en Bavière; Feldsberg en Autriche (Holl.).

Cervus giganteus (Bluin.). Irlande; Silésie; bords du Rhin; Sevran, près Paris. cervus. Plusieurs espèces communes dans diverses parties de l’Europe.

Bos bombifrons (Harlan). Big Bone Lick, dans le Kentucky.

— urus. Baie d’Escholtz, Amérique septentrionale (Buckl.)."

Bos. Restes de diverses espèces communes.

Auroch fossile (Cuv.). Sibérie; Allemagne; Italie, etc.

Trongontherium Cuvieri( Fisch.). Côté de la mer d’Azof, près de Taganrok (Fiseh.). Megalomx laqueatus (Harlan). Big Bone Lick, dans le Kentucky (Harl ) 1 Megatherium (Cuv.). Buenos-Ayres ; Lima.

Hyene fossile (Cuv.). Lawford, près de Rugby; Warwickshire; Herzberg etOslerode au Harz; Cantstadt, près de Stutgard; Eichstadt, en Bavière (Buckl )

Ursus. Krems-Munster, haute Autriche (Buckl )

^septentrionale! 60 Eur°^e’ Big Bone Lick, Kentucky ; baie d’Escholtz. Amérique

Avant de terminer ce qui regarde les grands mammifères dont on rencontre les restes ensevelis dans les graviers, les argiles et les sables superficiels , il est nécessaire de faire mention de Y éléphant que bon a trouvé enchâssé dans la glace près de l’embouchure de la Léna en Sibérie. Il était entièrement conservé, et n’avait éprouvé aucune espèce de décomposition depuis sa mort: tellement qu’après avoir été retiré de la glace, il a servi de pâture à divers animaux.

est encore commun dans la Virginie. Le tout paraissait enveloppé dans une espèce de sac, que 1 on a considéré comme l’estomac de l’animal. (Cuvier, Oss. foss., t. i, p. 219.) Il est bien à désirer que, dans cet état d’incertitude, quelque géologue

américain examine à fond le district dans lequel on a principalement découvert ces débris.

1 Le docteur Harlan décrit des ossements de la même espèce trouvés à la surface de la caverne de White Cave dans le Kentucky. Ils étaient mêlés avec des ossements de boeuf, de ceife t d ours , et, en outre, avec un métacarpe humain. Les restes d’ours seuls paraissaient aussi anciens que ceux de megalonix. (Harlan, Jour n. am. not. Soc., 1831.) Les restes de mtgalonix Jeffersonii furent trouvés 2 ou 3 pieds au-dessous de la surface d’une caverne, dans le comté de Green Briard, en Virginie.

et que l’on a recueilli des parties de sa peau et de ses poils que l’on conserve actuellement avec son squelette au Musée de Samt-Petersbourff. M. Adams, à qui la science est redevable de la conservation de ce qui reste de cet animal, et de la relation de sa singulière decouverte, rapporte que Sehumachof, chef de Tongouses et propriétaire de la presqu’île de Tamset, dans laquelle 1 elephant a ete trouvé, remarqua d’abord, en 1799, une masse informe au milieu de la glace -, mais ce ne fut qu’en 1804 que cette masse s’écroula sur le sable et que l’éléphant préservé par la glace fut mis à nu. Schumachof’en coupa les défenses et les vendit. Deux ans après,

M Adams visita cette localité, et recueillit les restes de 1 animal, comme nous l’avons déjà dit. Selon cet observateur , l’escarpement de glace dans lequel l'éléphant a été conservé s’étendait sur une longueur de deux milles, et s’élevait perpendiculairement jusqu a une hauteur de 200 ou 250 pieds. Sur cette glace, qu’il décrit comme pure et transparente , se trouvait une couche de terre friable et de mousse d’environ 14 pouces d’épaisseur

Cuvier rapporte qu’en 1805, M. Tilesius avait reçu et avait envoyé à AI. Blumenbach quelques poils retirés de la carcasse d’un mammouth ou d’un éléphant, près du rivage de la mer Glaciale, par un nommé Patapof. Il remarque plus loin que quelques parties de la peau de cet animal, avec quelques poils, ont été présentées au Jardin-du-Boi à Paris, par M. Targe, qui les avait reçues de son

neveu à Moscou 2.

Pallas mentionne la découverte (en 1770) d’un rhinocéros entier, avec sa peau et ses poils, qui était enfoui dans le sable, sur les bords du Wilui , rivière qui se jette dans la Léna au-dessous de Jakoutsk ^ l’animal est décrit comme étant très velu, surtout aux pieds : c’était un individu de l’espèce nommée par Cuvier rhinoceros trichorhinus 3 4.

Les observations qui ont été faites à la baie cVEscholz , dans l’Amérique septentrionale, au delà du cercle arctique, pendant l’expédition du capitaine Beechey dans ces contrées, ont jeté récemment une grande lumière sur les débris de l’éléphant et du rhinocéros du nord de l’Asie. Ces observations ont été mises en ordre et commentées par le prolesseur Buckland 1 ; et il paraît

i D'après la Relation delà découverte de l’Éléphant dans les glaces de la Sibérie, Londres, 1819; Urée des Mém. de V Acad. imp. des Sciences de Saint- Petersbow g,

Page 1