‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 10 sur 102 · II. INSCRIPTIONS DU SLESVIG EN PETIT ALPHABET RÉCENT · texte numérisé non relu

II. INSCRIPTIONS DU SLESVIG EN PETIT ALPHABET RÉCENT

i. LA PIERRE D'ARRILD

Le plus ancien des monuments slesvicois en alphabet récent est à coup sûr

la modeste petite pierre runique qui fut trouvée, un peu après 1830 (sans

doute en 1832), dans un tumulus à Arrild en Anglie (paroisse de Nôrre Brarup, département de Gottorp). En creusant dans le sable de ce tertre on rencontra, profondément au-dessous de la surface, deux lignes de grandes pierres qui avaient formé une allée étroite, longue de 4 à 5 m., remplie de terre, et fermée d'un bout mais ouverte de l'autre. A l'extrémité ouverte gisaient plusieurs pierres de taille diverse, parmi lesquelles notre pierre runique en granit bleuâtre à grain fin. L'auteur de la trouvaille jugea cette pierre si intéressante qu'il l'emporta chez lui à Arrild, et quelque temps après elle entra dans la collection archéologique bien connue qui appartenait au conseiller K.Jaspersen à Nordskov près Gelting en Anglie (mort en 1847). Mais lorsque cène collection,

après la mort de Jaspersen, fut achetée par l'État et transportée à Ffensborg, il se trouva que la pierre runique avait disparu, et par la suite les recherches les plus minutieuses pour retrouver ses traces sont restées sans résultat. On raconte qu'elle doit faire partie des fondations d'une grange à Nordskov. Cependant un dessin de la dite pierre avait été exécuté auparavant, avec beaucoup soin, semble-t-il, mais sans indication de mesures, par H. N. A. Jensen, docteur es lettres, pasteur de Gelting, auteur de »Angel, zuniichst fur die Angler historisch beschriebem (Ftensburg 1844)- La pierre est mentionnée dans cet ouvrage (p.4S,n.) de la façon suivante: »On a trouvé aussi à Anglie, il y a quelques années, une pierre runique sur laquelle est écrit en caractères très nets le mot Fatur*.

Comme il ressort de la déclaration de jensen, de son dessin (donné ici, avec les dimensions de l'original, d'après la reproduction qui se trouve dansThorsen, »De danske Runemindesmferker* I, p. 253), comme il ressort aussi de renseignements d'autre provenance, les petites runes situées le long du bord gauche de la pierre étaient nettement et profondément entaillées, si bien qu'il n'y a pas la moindre raison de douter que l'inscription n'ait réellement contenu le mot

Ce doit être le nom du défunt à la mémoire duquel cette pierre avait été élevée. On serait peut-être tenté d'y voir un nom composé avec -dôrr, par ex. Fanndârr, par analogie avec Halidôrr, Steindôrr. Mais cette hypothèse est formellement contredite par la graphie avec X, car rit s'est assimilé de bonne heure en rr (et non en rr), comme on le voit sur la pierre de Glavendrup où pur= fârr, etc. (cf. «Die runenschr* p. 298). Dans fatUR nous avons donc certainement le nominatif à thème en -h, avec voyelle thématique finale conservée, d'un nom propre d'ailleurs inconnu, et où la prononciation des runes ■r et T est donc incertaine (cf. >Die runenschr.i p. 331, § 12 b, 2 in fine). Ces caractères linguistiques s'accordent parfaitement avec l'âge qu'on doit assigner à notre pierre. Comme elle se trouvait à l'intérieur du tertre, elle doit en effet appartenir à nos plus anciennes pierres runiques (»Die runenschr.* p. 356 et ÏÏ9)-

2. LA PIERRE DE HAVERSLUND La pierre de Haverslund (Hovslund) est une des premières pierres runiques du Danemark qui attirèrent sur elles l'attention : et en effet on en parle dès 1 592. C'était la seule pierre runique du Slesvig que l'on connût au temps d'Ole Worm et qui ait pris place dans ses «MonumentaDanicac (1643). Elle se dressait à cette époque, — et longtemps encore plus tard, — a sa place primitive, sur un fossé dans le champ de Haverslund (paroisse d'Oster Logum, district de Sonder Rangstrup, département d'Àbenrà), près de la vieille route qui menait de Haderslev à Flensborg en contournant Âbenrâ et en passant par Urnehoved; la pierre se trouvait à environ 1 mille l/i (" km., 300) au N-0

j6 PREMIÈRE PARTIE

d'Àbenra. Au cours de la guerre de 1864 elle fut transportée en Allemagne par le prince Frédéric Cari et placée dans le parc de son château de chasse de Dreilînden, tout contre la station de chemin de fer de Wansee près Berlin : c'est la place qu'elle occupe encore. Ce bloc remarquable de granit gris clair s'élève là à environ 5 pieds (1 m. 57) au-dessus du sol, tandis que 1 pied 6 pouces (o m. 48) sont cachés sous terre. La largeur varie entre 4 pieds 6 pouces (1 m. 42) et 1 pied 9 pouces (0 m. 58); la plus grande épaisseur est d'environ 2 pieds (o m. 63).

La courte inscription est placée sur la partie la plus saillante de la face antérieure. Cette partie de la pierre, — large d'environ 1 pied (o m. 31), — est la seule qui soit relativement plane, le reste de la surface étant plein de rugosités, de trous et de fissures.

L'inscription, qui est encadrée de deux traits, est fort claire et doit se lire:

1 hairulfR >

C'est l'ancien nom d'homme danois HœrulfR (dan. mod. »Haerulv«), = vieil isl. Herjôlfr.

D'après tous les caractères de cette inscription (lorme des runes, traits de ponctuation avant et après le mot, ainsi que la graphie h ai ru lf r), elle doit être rapportée a la première moitié du X' siècle (tout près du milieu de ce siècle), et elle est à peu près contemporaine de la petite pierre de Jœllînge.

Comme la pierre d'Arrild, celle de Haverslund ne porte donc qu'un nom isolé au nominatif, le nom de celui dont elle perpétuait la mémoire. Ces deux pierres sont d'ailleurs seules dans ce cas. Celles qui s'en rapprochent le plus sont la pierre jutlandaise de Hammel, s'il est vrai qu'elle n'a porté que les deux mots ulfs stain (= Ulfs sta'tnn, pierre de UIv), — et la pierre séelandaise de Kallerup, sur laquelle on lit: Hornbora stamn Swiâings («pierre de Hornbore, descendant de Svide*). Plusieurs inscriptions en runes anciennes nous présentent également un nom isolé au nominatif ou bien le nom au génitif régi par le mot «pierre*, » tombeau* , etc. .. Mais par contre l'immense majorité des pierres à runes récentes portent non seulement le nom du mort mais aussi le nom de celui qui avait élevé le mouument à sa mémoire.

Dans I'» Atlas danois* (Danske Atlas), t. VII (1781), p. 241, note f, il est dit: >A Golbœk se trouve une pierre avec beaucoup de lettres illisibles qui sont évidemment des runes*. Il semble d'après cette note qu'il y ait eu une pierre runique avec inscription assez longue dans le village de Golbaïk, paroisse de Hellevad (district de Nôrre Rangstrup, département de Haderslev), environ 2 milles (15 km.) au N-O d'Abenrâ, c'est-à-dire pas loin de Haverslund. Mais la question ne peut être tranchée avec une entière certitude, car cette pierre a malheureusement disparu il y a environ cent ans ', sans que nous ayons sur son inscription d'autre indication que la petite note du > Danske Atlas*,

3—4. LES PIERRES DE VEDELSPANG (I— II) De ces deux pierres, que j'ai nommées d'après le petit village de Vedelspang (paroisse de Hadeby, dép. de Gottorp), à 2 km. au Sud de Slesvig, et qui s'éclairent mutuellement d'une façon très remarquable, l'une fut découverte en 1797 par un cultivateur, Jûrgen Meggers, de Vedelspang. Cette pierre remarquable, en granit gris-bleu à gros grain, gisait alors, fendue en deux grands morceaux, au N-O de l'étang de Selk, près du gué qui forme l'isthme entre cet étang et celui de Haddeby. Peu de temps après la découverte, le gouverneur général des duchés, prince Cari de Hesse-Cassel, fit transporter cette pierre dans sa résidence d'été de Louisenlund et la mit dans son parc, d'où

1 D'après un renseignement que nous trouvons dans Thorscn, »Dc danske Runeraindesm.' I, p. 126 et suiv., elle fut fendue par un tailleur de pierres de Goldbxlt et peut-être utilisée pour un pont entre Hinderup et Hellevad.

elle fut transportée en 1902 au musée archéologique de Ktel. Les deux grands morceaux ont été seulement rapprochés l'un de l'autre.

La pierre en question, qui a une forme assez ovale, mesure bien dans toute sa longueur 7 pieds 6 pouces (2 m. 37); l'épaisseur au-dessus du milieu est de 2 pieds 4 pouces (0 m. 74).

Fort heureusement le côté qui porte l'inscription a très peu souffert de la brisure, et il n'y a en fait de doute possible sur la signification d'aucune des runes. L'inscription, qui est en trois lignes et orientée de gauche à droite, est située sur deux côtés adjacents du bloc de pierre. Elle commence sur le devant avec la ligne de gauche, qui court jusqu'au sommet de la pierre où elle tourne en formant le mot Mfth paun. Vient ensuite la ligne de droite sur le devant et enfin la ligne en bordure. Transcrite en caractères latins, l'inscription se présente ainsi :

MONUMENTS RUNIO.UE5 39

3(sfripr : k n r f> i : kumbl • baun

aft : siktriku:

sun [:] (s)in : ^ui : knubu

Outre l'inscription proprement dite, nous trouvons sur Je bord inférieur du bloc, à droite au-dessous du h de siktriku, un dessin ovale (de 7 pouces de long sur 6 de large) traversé au milieu par une barre. Ce signe est taillé, — ou plutôt gratté, — d'une façon toute différente des autres ruues et il doit être beaucoup plus ancien que l'inscription. Avant d'être couverte de runes, la pierre a dore saus aucun doute servi à des usages religieux, ce qui est aussi le cas pour d'autres pierres runiques (cf. en particulier la pierre de Suoldelev dans »De danske runemindesm.« II, p. 345).

Les nombreuses incertitudes auxquelles cette inscription donnait lieu autrefois ont été heureusement résolues par la découverte de la seconde pierre de Vedelspang, dont l'inscription s'accorde pour les points essentiels avec celle de la première.

Cette seconde pierre fut mise au jour en 1887 lorsqu'on déblaya les fondations des vieux bastions qui avaient environné le château de Gottorp depuis le XVI' siècle. Au cours des travaux on découvrit à la base du bastion S-0 un bloc de granit encastré et portant une assez longue inscription runique. Cette pierre, remarquablement conservée mais de médiocre apparence, fut donnée au musée de Kiel peu de temps après la trouvaille. C'est un bloc de granit gris clair qui mesure en hauteur 3 pieds ti pouces */» (1 m. 24); la plus grande largeur a 1 pied 4 pouces !/4 (o m. 45).

L'inscription, qu'on doit qualifier de très claire, présente la disposition dite »boustrophédon*. Elle commence avec la ligne médiane de la face antérieure, puis elle suit la ligne de gauche et enfin la ligne de droite ; celle-ci se continue par dessus le sommet de la pierre et redescend sur la face postérieure, qui porte en outre une ligne contenant la fin de l'inscription. Voici la transcription en caractères latins :

(Face antérieure) ui : ^sfribr : karpi

kubl : bausi : tutiR : upînka

rs : atft : siktriuk : k (Sommet) unuk (la branche secondaire du Y est sur la face arrière) (Face postérieure) : sun : sin :

: auk : knubu :

Après que la pierre eut été transférée à Kiel, on s'aperçut qu'il y avait aussi tout au haut du bord de gauche quelques runes qu'on avait négligées et qu'on lut ainsi: r'nDkub. Mais les trois runes en question ont un tout autre caractère que le reste de l'inscription: en effet elles ont été gravées en traits extrêmement fins et faiblement indiqués, de telle sorte qu'elles se présentent avec

très peu de netteté. Cependant la lecture des deux premiers signes ne fait pas doute; quant au troisième, je ne lis pas D. mais j'y vois ia haste et fa boucle supérieure d'un B dont il est possible, avec un bon éclairage, d'apercevoir aussi la boucle inférieure. Les trois runes Y[\ B proviennent selon moi d'une tentative faite à une époque relativement très récepte pour imiter les runes KhBT placées juste au-dessus, sur le bord adjacent de la pierre.

Je restitue les deux inscriptions comme il suit, en me conformant à la prononciation:

I. J(sfriÔr gœrôi kttmbl pàun œft Sigtriggw, sun slnn, 4t wi Gnûpu.

• Asfrid a fait élever ce monument à la mémoire de Sigtrygg son fils, sur la sépulture consacrée (>vi«) de Gnupa».

II. Wè-Ajfrlôr gœrôi kumbi pàusi, dôttig ÔÔinkàrs, aft Sigtrtugg konung, sun sinn àuk Gnûpu.

«Vi-Asfrid, fille d'Odinkar, a fait élever ce monument à la mémoire du roi Sigtrygg, son fils et celui de Gnupat. Le seul mot dont l'interprétation fasse quelque difficulté est le terme ui au début de la seconde inscription. C'est naturellement le mot correspondant au

vê de l'ancienne langue et qui se retrouve aussi sur la première pierre avec le sens d'> emplacement consacré, lieu saint* : ii y désigne en effet la place consacrée où le monument funéraire {htmbî) de Gnupa avait été élevé. S'il est vrai que ce terme a la môme signification sur la seconde pierre, il faut le comprendre comme un mot indépendant, sans relation grammaticale avec la partie suivante de l'inscription, a laquelle il forme comme une introduction solennelle. »Vi< voudrait dire en ce cas: 'Ici on foule un lieu consacré, ceci est un vi*. Cependant je persiste a douter fortement de la justesse de cette interprétation; et j'ai préféré expliquer les choses autrement: je joins ui au mot suivant et j'en fais une seule expression Wt-Apfri&r, — sorte de surnom qu'Asfrid aurait reçu, selon moi, précisément à cause du magnifique et célèbre »vi« qui était son œuvre et où reposait son époux. L'hypothèse d'un composé tel que Wl-AjfrïÙr est appuyée non seulement par d'autres composés comme Klakk-Haraldr et Strtït-Haraldr, mais encore et surtout par le mot Wal- Tôkî que nous trouvons sur la pierre de Ars (h + r:TriPI, avec signe de ponctuation entre les deux éléments, comme sur la pierre de Vedelspang: hl : fcHKRlPR, cf. »De danske runemtndesm.* I, p. 105 et 107). D'ailleurs, qu'on interprète ui comme un mot indépendant ou comme le premier terme d'un nom composé, le sens de l'inscription entière n'en reste pas moins le même.

Les inscriptions de ces deux pierres nous racontent donc qu'Asfrid fille d'Odînkar, après la mort de son mari Gnupa, le fit enterrer solennellement suivant les vieux rites païens, c'est-à-dire qu'elle consacra aux dieux la place où il allait reposer pour toujours et où nous devons supposer qu'elle fit élever en même temps un humbl (tombeau et pierre commémorative). A cette même place sacrée, elle érigea plus tard un monument à la mémoire de son fils le roi Sigtrygg, — ce dont témoignent les deux pierres parvenues jusqu'à nous.

Malgré la similitude que nous remarquons du premier coup entre ces deux inscriptions qui nous disent au fond la même chose, elles présentent cependant une série de divergences frappantes à la fois dans la forme des runes et dans la langue. Comme je l'ai démontré en détail dans «Sanderjyllands historiske runemindesma;rker< et plus tard dans »De danske runemindesm*. (t. I), ces divergences proviennent de ce que l'inscription no. I de Vedelspang a été gravée par un Suédois, et l'inscription no. II par un Danois. Or ce fait étrange en apparence a une cause historique bien déterminée et qu'il est impossible de mettre en doute si l'on veut bien confronter avec les inscriptions courtes mais claires de Vedelspang les récits altérés et confus des chroniqueurs. Les deux pierres de Vedelspang appartiennent en effet à nos plus intéressants monuments a runes historiques dont les noms propres se retrouvent dans différentes sources. Le nom très rare de Gniipa, — qui prendrait en danois moderne la forme de >Gnube«, — apparaît dans une inscription runique de Sôdermanland et a donc été certainement un nom suédois; mais nous le rencontrons aussi, appliqué à un roi jutlandais, dans un curieux épisode que nous a transmis la

grande saga d'Olav Tryggvesôn; nous y lisons au ch. 63: »Le roi Gorm fit >une expédition dans le royaume danois qui s appelait Redgotland mais qui •est maintenant appelé Jutland ; il marcha contre le roi qui gouvernait alors ce • pays et qui se nommait Gnupa. Ils se livrèrent quelques combats; mais cela se ■termina de telle sorte que Gorm tua le roi et s'empara de tout son royaume*. Des sources étrangères connaissent aussi Gnupa comme le nom d'un roi danois. Le moine saxon Widukind de Corvei, qui écrivît en 967 ses »Res gesue Saxonicœ*, y relate au sujet du roi Henri I le fait suivant (année 934): » Après ■qu'il eut soumis tous les peuples voisins, il attaqua avec son armée les Danois •qui exerçaient leurs pirateries chez les Frisons; il les vainquit, leur fit payer •l'impôt et força leur roi >Chnuba* à recevoir le baptême*. Environ cent ans plus tard nous rencontrons ce même nom de roi, mais quelque peu défiguré, chez le chroniqueur Adam de Brème, dans un passage ou Sven Rstridsôn dit en parlant de ses 'ancêtres» (I, jo): » Après la défaite des Normands (la bataille >de Louvain en 891), j'ai appris que Heiligo, que son peuple aimait à cause de *sa sainteté et de sa justice, exerçait alors la souveraineté. Il eut pour successeur ■Olav qui vint de Suède et s'empara par les armes du royaume de Danemark: »il eut de nombreux fils, parmi lesquels Chtwb et Gard héritèrent du royaume «après sa mon*. Aussitôt après (I, 54), Adam de Brème prête encore à Sven Estridson les paroles suivantes: «Après le prince suédois Olav, qui gouverna ■le Danemark avec ses fils, ce royaume échut à Sigerich'.

Les inscriptions des deux pierres de Vedelspang jettent une lumière inattendue sur le récit que Sven Estridson faisait à Adam au sujet de la conquête du Danemark par le prince suédois Olav et du règne de celui-ci et de ses (ils. Les deux inscriptions présentent le nom de Gnûpa, que nous retrouvons sous la même forme dans la saga islandaise et chez Widukind, tandis qu'Adam a ta forme moins primitive Chnob (correspondant à un nord. Gntipr). Le fils de Gnupa porte dans les inscriptions le nom de Sigtrygg, où nous reconnaissons naturellement le Sigerich d'Adam, soit que cène déformation provienne d'Adam lui-même, soit qu'elle s'explique très simplement par l'inadvertance d'un scribe ayant lu un e au lieu d'un t.

Tandis que le nom de Gnupa nous ramène à la Suède par sa forme comme par l'histoire qu'y attache Adam de Brème, le nom d'Odinkar donné par l'inscription II nous indique tout aussi clairement une origine danoise; car il n'est guère douteux que «la fille d'Odinkar- ait été rattachée par des liens étroits de parenté avec le célèbre jarl du Jutland méridional, dont deux descendants seront plus tard deux évêques connus portant le même nom d'Odinkar et «ayant dans les veines du sang de roi danois*

Nous comprenons maintenant pourquoi la veuve de Gnupa, fille d'Odinkar, fait élever à la mémoire du fils qu'elle a eu de Gnupa deux monuments écrits l'un en suédois et l'autre en danois. La première pierre témoigne des attaches de Gnupa et de sa race avec la Suède, et la seconde de l'origine danoise d'As-

frid. La première s'adresse spécialement aux sujets suédois d'Asfrid et la seconde à ses sujets danois.

La même circonstance me paraît prouver aussi d'une façon certaine que les deux monuments ont été élevés côte à côte sur le >vi« de Gnupa. Si on interprète ui dans la seconde inscription comme étant un mot indépendant et ayant la même valeur que dans la première, cette question peut être considérée comme tranchée. Mais il n'y a pas plus de difficulté si on admet avec moi que ui est le premier membre d'un nom composé Wi-jfafritr.

Qu'il faille chercher dans le voisinage de Vedelspang l'emplacement du »Gnupas vi-, c'est ce qui me paraît certain d'après l'endroit où on a découvert la première pierre. Nous devons donc admettre que cette pierre est d'abord restée renversée sur son emplacement primitif, puis qu'on l'a transportée i une époque récente près du gué voisin. Quant à l'autre pierre plus petite, d'un déplacement plus facile, elle aura été transportée avec beaucoup d'autres pierres à Gottorp, au XVIe siècle, pour servir à la construction des

Ainsi donc la veuve de Gnupa éleva sur l'emplacement funéraire de son mari deux pierres à la mémoire de leur fils >le roi Sigtrygg*. Non seulement nous reconnaissons ce nom, comme on l'a vu plus haut, dans le Sigerich d'Adam de Brème, mais, comme l'a démontré M. Gustav Storm (Revue Historique norvégienne, y série, t. III, p. 359 sqq), nous le retrouvons encore sans aucun doute dans ce chefviking 'Setricus rex paganus*, qui selon l'annaliste Flodoard de Reims, lequel écrivait entre 948 et 966, fut appelé au secours du parti païen en Normandie après la mort du duc Guillaume (décembre 942). Il se joignit à Rouen au chef des Normands Tormod et tous deux combattirent avec succès contre Hugues, duc de France; mais dans l'été de 943 ils furent vaincus par Louis, roi des Francs de l'Ouest, et ils tombèrent dans la bataille. Les restes de l'armée de Sigtrygg passèrent de Normandie en Bretagne où ils firent de cruels ravages pendant l'année suivante. Ce n'est guère avant 945 qu'ils purent rentrer dans leur pays et y rapporter la nouvelle de la mon de Sigtrygg. Les pierres runioues que sa mère consacra à sa mémoire doivent donc être rapportées au milieu du Xe siècle environ.

D'après ce qu'on vient de voir, le petit fragment d'histoire danoise que nous font connaître les chroniques et les pierres runiques peut se reconstituer à peu près comme il suit:

Au commencement du Xe siècle, au temps du roi Gorm, un chef suédois, le «prince* Olav, entreprend une expédition de vikings en Danemark; après de rudes combats livrés aux Danois, if se fixe dans l'ancien Hedeby et de là il étend sa puissance, qui s'accroît encore par le mariage de son fils Gnupa avec Asfrid fille d'Odinkar, seigneur du Jutland méridional. Après la mon d'Olav, Gnupa lui succède dans le gouvernement du pays; sa puissance est devenue si grande qu'il a pris le titre de roi et menace ses voisins du Nord et du Sud. C'est alors qu'Henri I" fait sa célèbre expédition de 934 contre les

»Danoïs« ; elle tourne mal pour l'entreprenant Gnupa qui est vaincu, obligé de recevoir le baptême et de payer un tribut. Peu de temps après que Gnupa a subi cette paix humiliante avec les Saxons, le roi danois se tourne contre les Suédois. S'il faut en croire le récit de la saga, Gnupa est vaincu et tué par Gorm. Cet événement ne mît cependant pas fin a la domination suédoise dans le Jutland méridional ; mais son territoire fut certainement fort diminué et dut se réduire à la région située au Sud du Danevirke. En tous cas c'est là que la veuve de Gnupa, la fière et énergique Asfrid, élève au mort un beau monument, protestant par l'observation des vieux rites païens contre le baptême humiliant imposé autrefois à son époux; de concert avec son fils Sigtrygg, qui a hérité de Gnupa le titre de roi, elle gouverne en paix, pendant un assez long temps, dans sa résidence de Hedeby. Mais le sang d'aventurier qui coule dans les veines de Sigtrygg ne lui permet pas de rester tranquillement chez lui. Lorsque les Normands païens font appel à son aide contre les Francs, il accourt avec sa flotte, mais il tombe dans une bataille contre les troupes du roi Louis {943). Sigtrygg mort, Asfrid, qui régnait encore à Hedeby, élève au fils une pierre commémorative sur la place sacrée où le père reposait déjà. Mais sa souveraineté n'a guère duré après la mort de Sigtrygg! car lorsque l'inscription de la grande pierre de Jaellinge, énumérant les faits mémorables accomplis par le roi Harald, commence par nous apprendre qu'il «conquit le Danemark tout entier*, cela veut dire certainement qu'Harald reprit cette partie du Jutland méridional qui avait longtemps obéi au Suédois Olav et à sa famille, et replaça ainsi sous son sceptre tout le royaume de Danemark.

5-6. PIERRES DE HEDEBY ET DE DANEVIRKE Nous venons de voir deux monuments runiques se compléter et s'éclairer mutuellement. Ce qui est vrai des deux pierres de Vedelspang est vrai aussi de deux autres pierres sudslesvicoises trouvées dans la même région; pour les distinguer de celles de Vedelspang, je les appelle pierres de Hedeby et de Danevirke, d'après les endroits dans le voisinage immédiat desquels on les avait élevées.

La première de ces pierres occupe une place éminente entre nos monuments runiques par son aspect extérieur, par sa longue inscription et aussi par ces runes à hastes communes ou en branches (*samstavsruner«) dont on s'est servi pour une partie du texte. Elle fut découverte en 1796 par le cultivateur Jûrgen Meggers, de Vedelspang, — le même qui découvrait l'année suivante la pierre no. I du chapitre précédent. C'est dans un de ses champs . qu'il trouva la pierre de Hedeby, renversée et enfoncée dans la terre, entre deux tertres. Meggers, qui avait l'intention de l'utiliser pour construire, la fit déterrer à moitié. Mais lorsque la pluie l'eut lavée, il s'aperçut qu'elle portait quelque chose d'écrit, et on sut bientôt qu'une pierre runique venait d'être mise au jour. Le prince Cari de Hesse-Cassel ordonna qu'on la déterrât avec

soin et la fit transporter à Louisenlnnd où elle fut posée à l'endroit du parc qu'elle occupait encore il y a un an, dans une grotte ouverte, à rocailles. Là elle s'élevait de 7 pieds (2 m. 20) au-dessus du sol et s'y enfonçait de 1 pied 9 pouces (o m. 55). Sa largeur maximum est de 2 pieds 7 pouces {o m. 80) et son épaisseur maximum de 1 pied 10 pouces (o m. 5$). En 1902 elle fut transportée au musée archéologique de Kiel.

'In

C'est un bloc de granit rougeâtre, à gros grains ; mais sur la face postérieure court une grande veine transversale de feldspath grossier, ce qui fait que de ce côté un grand morceau de la pierre n'a pas reçu de runes; le reste disponible de la surface a été utilisé d'une façon très pittoresque par le graveur, qui a placé au-dessous de la dite veine toutes les runes à haste commune et au-dessus trois lignes de runes ordinaires.

L'inscription présente à plusieurs reprises les runes pointées (»stungne runer») | e et f g. Comme signe de séparation entre les mots on a généralement

employé une petite croix de Saint-André, maïs quelquefois aussi, — et c'est le cas pour les mots écrits en runes à hastes communes, — on s'est servi de deux points.

Cène inscription, qui est boustrophédon et dont la lecture ne donne lieu à aucune hésitation, commence avec la ligne médiane de la face antérieure; vient ensuite la ligne de droite et enfin celle de gauche. Après cela l'inscription se continue par derrière avec la ligne de droite et la ligne médiane ; suivent les runes en branches et finalement la courte ligne située à gauche tout en haut.

Dans les mots écrits avec des hastes communes, on a intercalé, pour plus de clarté, les signes | et i à côté des jambages principaux. Voici la transcription en caractères latins:

(Devant) x burif x rispi x stin x patnsi x x himpîgi x suîns x eftÎR x erik x filaga x sin x ias x uarp (Derrière) : taupr x p^ x trekiaR

satu x un x haipa x bu x ian : h an : uas : sturi : matr : tregR x harpa : kupr x Donnons maintenant ce texte en ancien danois, d'après la prononciation: pôrlf(n) rispi stin pannsi, himpegi Swins, aflîs Erik filaga sinn, es ward dèôr, J^ drœrtgjas sâtti um Hiôabtf; en hann was stfirimandr, drtengst harÔa gôôr.

»Tor!v (Torulv), de la suite de Sven, a élevé cette pierre à la mémoire d'Erik son compagnon.qui mourut lorsque les guerriers assiégèrent Hedeby; or il était chef de navire, un homme brave et excellent*. Non loin de l'endroit où avait été découverte la pierre de Hedeby on mit au jour, soixante et un ans plus tard, une nouvelle pierre runique très remarquable. Elle gisait renversée au pied d'un tertre tout près et au Sud de Bustrup et des restes du rempart de Danevirke, à environ 175 m. de ceuxci, et a 2 km. au Sud-Ouest de la ville de Slesvîg. Son propriétaire l'avait livrée pour être utilisée, à un tailleur de pierres de Slesvig nommé Petersen; mais lorsque celui-ci la fit relever, on découvrit les runes sur la face tournée vers la terre. C'est pourquoi la pierre fut épargnée et plus tard redressée au pied du tertre. Dans les fouilles auxquelles on procéda en 1889 on trouva à la base de ce tertre une tombe primitive du récent âge du fer, contenant un cercueil de chêne fortement décomposé, lequel était assemblé à l'aide de rivets et renfermait quelques restes d'un cadavre presque entièrement dissous. Tout nous indique bien que la pierre runique avait été élevée à la mémoire de l'individu enterré dans le tumulus; aussi fut-elle plus tard transportée du pied de ce tumulus a son sommet.

Notre pierre, qui est en granit rose, mesure 6 pieds 2 pouces (1 m. 94) de haut et environ 3 pieds (o m. 94) dans sa plus grande largeur.

L'inscription, très claire, commence avec la ligne la plus à gauche et se poursuit >boustrophédon<, pour finir par la ligne du bord. Les runes pointées t et T, qui se présentent plusieurs fois sur la pierre de Hedeby, sont employées chacune une fois sur celle de Danevirke.

Voici le contenu de l'inscription:

(Face antérieure) : su in : kunukR : sati : stin : 11 f t i r : skarpa sin : himpiga : ias : uas :

: farin ; uestr : \\n : nu :

(Rebord) : uarb : taupr : at: hipa : bu Transcrivons cette insription en vieux danois, en l'adaptant à la prononciation :

Stuinn konungs. satti stén 0ftÏR SkarÔa sinn kèmpega, es was farinn wesir, en nu warô dèàr at Hèôab$.

»Le roi Sven a élevé cette pierre à la mémoire de son féal Skarde, lequel avait voyagé vers l'Ouest (c'est-à-dire avait pris part à une expédition en Angleterre), mais était mort maintenant à Hedeby.

Plus clairement qu'aucun autre monument rutiique de la même époque, les deux pierres de Hedeby et de Danevirke nous montrent qu'à la fin du Xe siècle des changements assez importants s'étaient produits dans les idiomes Scandinaves pour qu'on soit désormais en droit de parler de deux langues différentes : un nordique oriental (danois-suédois) et un nordique occidental (norvégien-islandais). Ces inscriptions ont donc une importance capitale comme monuments linguistiques, car on trouverait difficilement un exemple meilleur que l'inscription de Hedeby pour nous faire connaître l'état du danois proprement dit à la fin du Xe sièle et les caractères qui le séparent de l'islandais.

Mais les deux pierres en question appartiennent en outre à nos plus importants textes mniques historiques. Elles témoignent avec certitude que les sanglants combats qui, d'après les pierres deVedelspang et la grande pierre de Jœllinge, se livraient au Sud de Danevirke entre Danois et Suédois au milieu du X' siècle, se sont renouvelés vers la fin du même siècle.

L'époque de nos deux inscriptions, qui se laisse déterminer avec certitude par le seul examen de l'écriture et de la langue, sans tenir compte du texte, nous permet de conclure incontestablement que le «roi Sven« qui a élevé la pierre de Danevirke en souvenir de son guerrier Skarde ne peut être que le roi danois Sven tveskaeg; mais alors le >Sven« dont le guerrier a élevé la pierre de Hedeby à la mémoire d'un de ses compagnons doit être nécessairement «Sven konge«. De même que l'une des pierres deVedelspang porte «Sigtrygg konge* et l'autre >Sigtrygg* tout seul, de même la pierre de Danevirke écrit »Sven konge* tandis que celle de Hedeby se contente du nom de • Sven ■ .

Les inscriptions de ces deux pierres nous apprennent donc que Sven tveskœg a assiégé avec des forces importantes la ville de Hedeby aux environs de l'an 1000; et cette expédition dut être assez rude, puisque deux pierres runtques ont été élevées tout près de Hedeby a la mémoire de deux des principaux guerriers tombés au cours du siège.

Nous avons encore une troisième pierre runique de la même époque, dont un grand fragment a été découvert à Arluis (pierre d'Arhus I, dans: >De danske runemindesm.* t. I, p. 121 et suiv.), et qui a été élevée à la mémoire d'un homme tombé dans les mêmes combats autour de Hedeby.

Les textes historiques ne nous disent rien de ce siège de Hedeby par le roi danois, mais ils connaissent bien la destruction de la ville à cette époque. Une source historique contemporaine des événements rapporte que l'évêque de Hedeby, Eckehard, expliqua comme il suit, dans un concile épiscopal tenu à Gandersheim, pourquoi il avait émigré de Hedeby à Hildesheim: »Mon évêché, dit-il, a été dépeuplé avec une cruauté barbare, la ville est abandonnée, l'église déserte; je n'ai plus de siège épiscopal*. C'est aussi un fait bien connu que Sven tveskœg, au début des dix dernières années du X' siècle, dirigea sa célèbre expédition de vikings en Angleterre, où Olav Tryggvesôn se trouvait également avec une armée; ils s'unirent pour attaquer Londres en 994. Mais

MONUMENTS KUNIQUES 49

peu de temps après Olav conclut une convention avec le roi iEthelred, tandis que Sven parait avoir ravagé le pays de Galles l'année suivante. Or, pendant que Sven gagnait ainsi des lauriers et du butin en pays étranger, le roi suédois Eric le victorieux, trouva l'occasion favorable pour se venger sur les Danois de l'aide qu'ils avaient prêtée dans le temps a son neveu Styrbjôrn: ils avaient été jusqu'à suivre celui-ci dans son expédition contre Eric, comine il ressort du témoignage concordant des chroniques et de deux pierres runiques trouvées en Scanie. En l'absence de Sven, Eric marcha donc contre le Danemark qu'il dévasta de fond en comble. Il est maintenant à peu prés hors de doute qu'il s'empara aussi de Hedeby, s'y établit fortement, et que ce sont précisément ces événements qui rappelèrent le roi Sven au pays. Avec son année il marche contre Hedeby, qu'il réussit à reprendre après un siège assez long et de sanglants combats. Les pierres runiques nous racontent qu'un de ses principaux vikings, Skarde, lequel l'avait suivi dans l'expédition d'Angleterre et qui combattait encore avec lui autour de Hedeby, fut tué pendant le siège avec beaucoup d'autres vaillants guerriers.

La prise de Hedeby par le roi Sven marque proprement la chute définitive de la domination suédoise dans l'extrémité Sud du Danemark; mais aussi, à partir de ce moment, le vieux Hedeby fut rayé du nombre des villes danoises; il fut, comme le disait l'évêque Eckehard, «dépeuplé et désert», et ne put plus servir, comme il l'avait fait deux fois au X' siècle, de repaire à des conquérants étrangers menaçants de la le royaume de Danemark.

Les conclusions auxquelles nous sommes parvenus par l'examen linguistique et historique des quatre pierres slesvicoises étudiées plus haut, se sont trouvées très heureusement confirmées par l'archéologie. Dans son ouvrage intitulé »Vor Oldtidc (p. 6j6 sqq.), M. Sophus Mûller a démontré que le grand rempart en hémicycle situé près de l'étang de Haddeby, à l'extrémité Est du • rempart de Marguerite*, doit avoir enfermé une ville et que la citadelle (•borg«) de la dite ville se trouvait au Nord de celle-ci. D'après l'emplacement que les quatre pierres runiques examinées ci-dessus occupaient par rapport au mur semi-circulaire, M. S. Mûller concluait en outre qu'il devait exister une étroite relation entre les monuments funéraires et la ville située à l'intérieur du mur. La ville en question devait donc être certainement le vieux Hedeby, où le Suédois Olav et ses descendants gouvernaient dans la première moitié du Xe siècle et que les Suédois détenaient encore à la fin du même siècle, jusqu'à ce que la ville fût reconquise par Sven tveskxg.

L'hypothèse géniale de Sophus Mûller a reçu par la suite une éclatante confirmation des quelques fouilles provisoires que le musée de Kiel a fait faire sur différents points à l'intérieur de l'hémicycle et à l'emplacement de la citadelle. Il a été prouvé par ces fouilles que le rempart a vraiment enserré une ville, et on a trouvé là une couche de terrain, profonde d'une aune et demie, contenant des débris de civilisation ancienne, et correspondant parfaitement à la »terre noire* de Birka. On y a découvert de nombreux objets du temps

des vikings en compagnie de vases dont le type est connu en Suède et en Norvège mais non en Danemark: le tout datant du X* siècle. Sur remplacement de la citadelle on a trouvé des tombes remontant à la fin de l'antiquité, avec des os calcinés, des rivets en fer et des agrafes en forme de cupules comme en portaient les hommes en Suède.

Ces tombes ne proviennent-elles pas des Suédois qui furent assiégés par Sven tveskœg, tandis qu'OIav et ses successeurs avaient leur lieu de sépulture en avant du rempart, là où se trouvait le »vi« de Gnupa avec les pierres de Sigtrygg et où reposèrent plus tard les guerriers de Sven tombés pendant le siège de Hedeby? Les résultats que les fouilles nous ont fournis jusqu'à présent donnent ainsi une confirmation inattendue aux résultats historiques que j'avais cru pouvoir tirer avec certitude des inscriptions de nos quatre pierres runiques.

Ces quatre pierres qui, au cours du Xe siècle, furent élevées, — sans doute avec beaucoup d'autres aujourd'hui disparues, — devant le rempart en hémicycle, ne sont pas seulement, comme nous l'avons vu, de précieux monuments linguistiques et historiques; mais ils nous apportent aussi un clair témoignage sur la nationalité de la région à cette époque reculée. Lorsque la fille du seigneur slesvicois Odinkar, veuve du chef suédois Gnupa, lequel avait gouverné comme roi à Hedeby, élève à la mémoire de leur fils Sigtrygg deux pierres runiques, l'une en suédois, l'autre en danois, pouvons-nous douter que la langue imprimée sur la pierre danoise soit celle d'Asfrid et de ses compatriotes du Jutland méridional, qu'elle soit la langue que parlait alors la population indigène de Hedeby et des environs? Et lorque Sven tveskœg fait enterrer un de ses principaux guerriers, mon devant Hedeby, dans le tertre au Sud de Danevirke, et fait dresser à sa mémoire une pierre runique au sommet de ce tertre, peut-on exiger une preuve plus certaine que le roi danois a repris après une lune acharnée la vieille ville qui avait été pendant longtemps au pouvoir de l'ennemi? Les quatre pierres runiques placées en dehors du rempart qui entourait Hedeby appartiennent donc aux monuments qui de nos jours encore parlent le plus haut en faveur de la nationalité du pays au cours du Xe siècle.

7. LA PIERRE RUNIQUE DE LA CATHÉDRALE DE SLESVIG Au commencement du mois de mai 1897, on était en train de mettre à nu le soubassement de la vieille tour latérale du côté Nord de la cathédrale de Slesvig, lorsqu'on rencontra une pierre qui portait sur son mince rebord tourné en dessus une inscription fort bien conservée. Lé professeur R. Haupt, conservateur des antiquités du Slesvîg-Holsien, vit tout de suite que les signes gravés sur la pierre étaient des runes et que la partie visible de l'inscription n'était qu'un fragment d'une inscription plus longue. Il veilla donc à ce que la pierre fût détachée avec toutes les précautions désirables : cette opération présentait d'ailleurs beaucoup de difficultés, car la chaux très solide qui unis-

MONUMENTS RUNIOJUES ; I

sait cène pierre aux pierres environnantes avait en plusieurs endroits pénétré profondément dans le calcaire assez friable qui constituait la pierre runique. Celle-ci se trouvait donc fort endommagée lorsqu'on la mit au jour. Un peu au-dessus du milieu, elle était brisée en deux morceaux, et en plusieurs endroits l'inscription avait été détruite au point qu'il ne restait plus la moindre trace de runes. De plus on avait enlevé un assez grand morceau au sommet et à la base, avant que la pierre eût été encastrée. Malgré cela la partie conservée de l'inscription peut être dans son ensemble considérée comme très claire et de lecture facile.

Aussitôt détachée la pierre fut soumise à un examen complet et minutieux par le prieur baron R. de Liliencron, de SIesvig, et peu de temps après je fis, de concert avec lui, un essai d'interprétation de l'inscription (Der Runenstein

im Schleswiger Dom. Erlàutert von R.v. Liliencron u. Ludv. Wimmçr, Kiel 1898). En même temps les fragments furent raccordés avec du ciment, et la pierre se trouve à l'heure actuelle exposée dans une chapelle à la partie Sud du chœur de la cathédrale: c'est là que je l'ai examinée de nouveau en août 1900. Cet examen a confirmé à peu près sur tous les points l'exactitude parfaite des communications de M. de Liliencron sur la partie conservée de l'inscription, ainsi que de la reproduction donnée de la pierre dans le mémoire cité. Seulement les runes qui dans la réalité présentent des lignes très fines, ont été rendues avec une épaisseur trop grande sur la dite reproduction.

La portion conservée de cette petite pierre quadrangulaire, en calcaire grisrose, d'aspect insignifiant, a une hauteur de 2 pieds 2 pouces '/* (o m. 69), une largeur de r pied 2 pouces Va (° m- 3^) en Das et ûe ' P'et* (° m' 31) en haut, et une épaisseur qui varie entre 4 pouces Ijl (0 m. 11) et 5 pouces '/« (o m. 14).

Comme je l'ai montré dans le mémoire cité plus haut, la partie conservée de l'inscription commence tout au haut de la ligne du bord, à droite, par le mot lit, devant lequel manque le nom de celui qui éleva la pierre: ce nom a disparu avec le fragment détaché du sommet de la pierre. La dernière rune de cène ligne est un t très visible, première lettre du mot JKÎIA eftiR. Vient ensuite, — boustrophédon, — la ligne la plus à droite de la face antérieure: elle commence par les deux runes fort claires +(■, mais la partie qui précédait est complètement détruite; cependant, lors de mon enquête, j'ai pu découvrir avant le + des traces encore assez nettes du jambage supérieur droit d'un î, ce qui a confirmé l'hypothèse précédemment émise par moi, à savoir que -an pouvait être les deux dernières runes du nom halftan. Ces deux lettres sont suivies de 4 tl I"; mais on ne voit pas de traces de runes dans tout le reste de la ligne. Cette ligne se continue par la ligne médiane, au commencement et à la fin de laquelle il n'y a pas trace de lettre. Nous ne lisons plus la que quatre runes: + (très endommagée; le jambage transversal s'est trouvé juste dans la cassure) Iït>R, suivies de deux points, et ensuite la partie supérieure d'un jambage vertical. Entre cette ligne et celle de gauche il y a un espace vide de runes. La ligne de gauche, qui commençait une nouvelle phrase, est bien conservée dans l'ensemble; toutefois il ne reste de la première rune que le jambage secondaire, lequel nous montre qu'il y avait la un K A cette ligne se rattache > boustrophédon « celle du bord de gauche, qui est aussi fort claire dans sa plus grande partie. De la première rune il ne subsiste que le bas de la hampe; mais au moment même où la pierre fut mise au jour on vit aussi une partie du jambage secondaire, ce qui formait un +. Dans la septième rune il y a certainement un point entre la haste et la branche: nous avons donc ici, non pas Y, comme on a lu d'abord, mais T. Entre la série très claire I h CI H et la série non moins claire h 1 1 1 h une petite partie de l'inscription a été détruite, et à cet endroit il y a précisément place pour :%, comme je l'avais conjecturé avant mon enquête. Les deux dernières runes, dont les sommets sont endommagés, ne peuvent être autre chose que CR, commencement du mot kristr. Les mots qui s'y rattachaient se trouvaient certainement gravés sur la partie supérieure, aujourd'hui manquante, du derrière de notre pierre.

Du reste cette face postérieure est occupée par un ornement en entrelacs, où beaucoup de lignes sont très peu nettes.

Je lis et je complète toute l'inscription de la même manière qu'autrefois, sauf de légères modifications (felaga et eR au lieu de felaka et ir à cause du Y pointé dans englanti; urustu au lieu de utfaru à cause du sens):

MONUMENTS RUNIQ.UES 53

[tuki:] lit : raisa : stain : effti

r: half](t)an : sulfka : sun : felaga

sin : eR : uarj) : t](a)upr : (i)[urustu]

[suaijn :auk: ku pm un tr : paR : r[istu

run](a)R : aenglanti : i skiu[:h]uilis : krfistr)

(sur l'ornement de l'arrière) [hîalbi : ant : h an s]

•[Toke] fit élever cette pierre à la mémoire de [Halv](d)an, (fils de] Sul[ke, son compagnon, qui] mourut dans [la bataille].

[Sve]n et Gudmund [gravèrent les rujnes. En Angleterre à Skia il repose. Chr[ist vienne en aide à son âmel]«.

Si on la compare à nos autres pierres nitriques, la pierre de Sfesvig présente de nombreuses particularités. L'inscription y est disposée d'une façon spéciale et tout à fait unique: elle commence sur le bord mince à droite et court de haut en bas, alors que la règle invariable des inscriptions danoises veut que le commencement du texte aille de bas en haut, partout où des circonstances particulières ne nécessitent pas une exception à cette règle. En revanche nous rencontrons ci et là sur des pierres runiques suédoises d'âge récent, — et notamment en Uppland, — ■ une disposition analogue à celle de la pierre de SIesvig. Cette pierre occupe aussi une place spéciale par la matière dont elle est faite: elle en calcaire, alors qu'on employait ordinairement pour nos vieilles pierres runiques des blocs de granit indigène.

Comme je l'ai démontré tout au long dans le mémoire cité plus haut, l'inscription doit être rapportée à la dernière moitié du XIe siècle, et il ressort clairement de tous les caractères généraux de ce monument que le graveur de runes n'était pas un Danois, mais qu'il tirait sans doute son origine de la région du lac Mâlar. La pierre runique trouvée dans la cathédrale de SIesvig vient ainsi s'ajouter à la petite série de monuments runiques suédois mis au jour dans différentes parties du Danemark. Par contre celui qui a fait élever la pierre et celui dont elle consacrait la mémoire peuvent fort bien avoir été tous les deux des Danois de la ville de SIesvig ou des environs. La pierre de SIesvig formerait ainsi un pendant a la pierre scanienne de Simris, que Bjarngér fit élever à la mémoire de son frère Ravn, «domestique* chez un haut personnage de Suède, et qui a été incontestablement gravée par un Suédois.

Qu'une pierre runique élevée vers la seconde moitié du XI' siècle dans le cimetière de SIesvig, soit due à un graveur suédois, ce fait ne doit pas non plus nous surprendre, puisque les pierres deVedelspang et, un demi-siècle après, celles de Hedeby et de Danevirke nous ont appris que les Suédois s'étaient établis dans cène région pour un temps plus ou moins long.

L'inscription nous dit que l'homme dont elle perpétue le souvenir était enterré »en Angleterre à Skiai ; de même il est écrit sur la pierre scanienne de

Valleberga que les deux hommes en l'honneur de qui elle fut élevée «reposent (enterrés) à Londres*. Sur la pierre de la cathédrale les mots »a Englanti i Skiu« sont heureusement de lecture si claire qu'il ne saurait y avoir le moindre doute sur le texte. En revanche on ne peut pas déterminer avec certitude où se trouvait Skia. Dans mon interprétation antérieure je supposais avec M. de Lîliencron que Skia pouvait désigner la grande île de Skye, dans le groupe des Hébrides, laquelle porte le nom de Skia dans les sagas islandaises. Mais on peut avec raison objecter à cette hypothèse qu'on n'aurait certainement pas employé l'expression »en Angleterre en parlant de l'île de Skye, et que par suite on comprenait sous le nom de Skia telle ou telle ville située en Angleterre même. Mon savant collègue, M. Konrad Maurer, de Munich, m'a fait remarquer qu'il existe en effet en Angleterre un bourg de Skidby dans l'East-Ridling (comté d'York), et il ajoute à cette communication: s La ♦pierre de Slesvig, comme vous l'avez démontré, doit être rapportée à la seconde moitié du XIe siècle. Dès lors ne pourrait-on pas la mettre en relation >avec la bataille de Stamfordbridge (1066), laquelle fut livrée dans le voisinage «immédiat de Skidby? Après la bataille on accorda aux Scandinaves la liberté ide rentrer dans leur patrie, et il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'un de

> leurs camarades, mort pendant le combat, ait été enterré dans le village voisin.

> D'autre pan il ne serait pas non plus impossible qu'un Northman ait corn- • battu dans les rangs de l'armée anglaise et ait été tué». Je trouve cette hypothèse, qui s'accorde très bien avec la date de l'inscription, extrêmement séduisante, et c'est pour cette raison qu'en suppléant aux lacunes du texte j'ai introduit i urustu («dans le combat») au lieu de i utfaru (»dans le voyage à l'étranger»), que j'avais conjecturé tout d'abord.

Après le milieu du XI' siècle l'emploi des runes pour les inscriptions se restreint singulièrement dans les provinces danoises à l'exception de l'île de Bornholm. Cependant on s'en sert encore à la fin du XI' siècle, pendant tout le XIIe et très avant dans le XIII1 sur certaines pierres tombales chrétiennes (parfois concurremment avec des lettres latines) et sur divers objets se rattachant étroitement au culte (fonts baptismaux, cloches, etc. . .). Le Jutland méridional a fourni aussi quelques monuments runiques de cette catégorie, savoir une pierre tombale, une fontaine baptismale et une porte, cette dernière actuellement disparue.

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