‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 9 sur 102 · BRACTÉATES AVEC RUNES · texte numérisé non relu

BRACTÉATES AVEC RUNES

Parmi les monuments avec inscriptions en vieil alphabet, il faut citer aussi les »bractéates en or«, qui appartiennent pour la plupart à la dernière moitié du sixième siècle et à tout le septième.

On appelle ainsi de minces plaques d'or (bracteœ) en forme de monnaies, frappées d'un côté et munies d'une oreille qui permettait de les suspendre comme parures.

Alors que les bractéates, — avec ou sans inscription, — sont très abondantes dans tous les pays nordiques, celtes qu'on a trouvées en dehors du domaine Scandinave sont en si petit nombre qu'on serait tenté, par cette seule considération, d'y voir des objets importés du Nord. D'autres raisons rendent cette hypothèse vraisemblable. Sur les sept bractéates à runes que nous a fournies l'Allemagne septentrionale et qui sont reproduites et décrites tout au long dans Henning, »Die deutschen Runendenkmâierc (Strasbourg 1889), quatre ont été trouvées près de Dannenberg en Hanovre. Après avoir fait des efforts infructueux pour interpréter l'inscription de l'une d'elles, M. Henning termine en admettant que >cette inscription ne provient ni de la Scandinavie, ni de l'Allemagne occidentale, ni de l'Angleterre, mais a été gravée dans le voisinage du lieu de la trouvaille, sur les bords de l'Elbe inférieure» (p. 1 ^o), après quoi il applique la dénomination de »lombardo-saxonnes« (p. 141) à ces bractéates ainsi qu'à une autre découverte près de Heide dans le pays des Ditmarses. Mais sa théorie est contredite par la présence de la rune Y qui se trouve sur toutes les quatre bractéates de Dannenberg; pas une seule des inscriptions allemandes authentiques ne connaît ce signe, tandis qu'il est très caractéristique

MONUMENTS RUNIQ.UES 19

des inscriptions Scandinaves en alphabet ancien. Je considère donc avec M. Bugge les bracteates en question comme incontestablement nordiques (Bugge, >Norges Indskrifter med de aeldre Runer*, p. 126), et je me range entièrement à ses conclusions lorsqu'il écrit: «Toutes les vraisemblances sont pour que les bracteates de Dannenberg aient été importées du Danemark; car les bracteates a inscriptions runiques purement Scandinaves sont très ordinaires en Danemark, et d'autre part on ne peut prouver pour aucune bractéate runique qu'elle provienne des régions saxo-lombardes. Celle de Heide en Ditmarse peut aussi très bien avoir été fabriquée en Danemark*. Je me contenterai d'ajouter que j'étends les mêmes conclusions aux deux autres bracteates runiques trouvées dans l'Allemagne du Nord; et aucune objection ne pourait être tirée ni du lieu de la trouvaille ni des inscriptions.

Nous connaissons actuellement sept bracteates à runes dont on sait en toute certitude qu'elles proviennent du Jutland méridional (et on pourrait sans doute y joindre quelques autres dont le lieu de provenance est inconnu). Je donne ici la liste de ces bracteates en ajoutant entre parenthèses les numéros qu'elles portent dans Stephens, >01d-northern Runic Monuments*:

1 (67), trouvée en i86j dans la paroisse de Skodborg;

2 (18), trouvée en 1841 dans une marnière en Skrydstrup, à l'Ouest de Haderslev ;

3 (21), trouvée en 1822 dans un marais, aux environs et au Nord de Haderslev;

4 (91), trouvée en 1876 près de Gelstoft (paroisse de Gram), et vendue à un marchand de Holding, qui la céda ensuite au musée de Kiel;

5 (32), trouvée (sans désignation de date) près d'Ekemforde;

6 (60), trouvée en 1856 dans la paroisse d'Ullerup en Sundeved;

7 (90), trouvée en même temps que le no. 4 et vendue également au musée de Kiel.

Les nos. 1, 2, 3 et 6 se trouvent au Musée National de Copenhague, les nos. 4 et 7 au musée archéologique de Kiel ; le no. 5 est sans doute une propriété privée.

L'interprétation des inscriptions que portent ces bracteates présente des difficultés particulières. Comme il arrive le plus souvent, ces inscriptions ne se composent que de très peu de runes, et encore la forme de ces runes est-elle dans plusieurs cas fort altérée, car ce sont des imitations d'inscriptions plus anciennes dont le sens n'était pas clair pour celui qui les gravait. Beaucoup d'inscriptions sont vraiment dans un tel eut qu'il faut renoncer à tout essai de lecture et d'interprétation.

Cependant certaines bracteates portent par exception des inscriptions runiques si claires et si distinctes que leur lecture ne présente aucune difficulté ; mais même dans ce cas il est rare qu'on réussisse à en donner une inter prétation satisfaisante. L'une des plus remarquables de ces bracteates est celle deVadstena qui contient entre autres choses l'alphabet runique ancien dans

l'ordre primitif des lettres; elle a donc une importance capitale pour l'histoire de l'écriture runique; mais je ne m'y arrêterai pas plus longuement, l'ayant déjà examinée en détail dans » Die runenschrift* (cf. notamment p. 76 et suiv. et tabl. III fig. 1).

Parmi les bractéates pourvues d'inscriptions à ta fois assez longues et assez faciles à interpréter, il faut citer en outre celle de Tjôrkô, laquelle se rapproche beaucoup de celle de Vadstena par la forme de ses runes (cf. >Die runenschrift* p. 213 sqq. et p. 385).

Certaines bractéates à inscriptions courtes et dont l'écriture est claire contiennent des mots compréhensibles, c'est-à-dire qu'elles portent certainement des noms d'hommes sous leur forme nordique primitive. Et en effet toutes les fois que les inscriptions des bractéates peuvent être lues et interprétées, nous y trouvons les mêmes formes que nous connaissons déjà par les autres inscriptions Scandinaves dans l'alphabet le plus ancien.

Parmi les bractéates découvertes en Slesvig, celle de Skodborg (no. 1) porte l'une des inscriptions les plus longues que nous fournissent ces sortes de monuments. Ses runes, qui font tout te tour de ses bords, sont toutes très claires et très décoratives, et rappellent beaucoup les runes de la bractéate de Vadstena, dont la rune / s'accorde aussi tout à fait avec celle de Skodborg. Il est évident que par la forme de leurs runes ces deux bractéates appartiennent aux plus anciennes, et ce qui le prouve encore, du moins pour la bractéate de Skodborg, c'est que celle-ci a été trouvée en compagnie d'une belle fibule en or, laquelle doit être sans doute rapportée à la seconde moitié du VIe siècle.

Cette inscription, — où les runes, comme dans la bractéate de Vadstena, sont tournées en sens inverse et vont de droite à gauche parce qu'elles avaient été gravées dans le bon sens sur le coin, — commence évidemment à la gauche du M placé au-dessous de t'attache; elle se lit ainsi:

auja-alawin auja-alawin auja-alawin jalawid. Quel peut-être le sens de cet auja-alawin répété trois fois et suivi de jalawid? C'est ce qui reste pour moi une énigme, et je n'ai aucune envie de faire part des diverses hypothèses successives que m'a suggérées cette inscription mystérieuse.

Parmi les autres bractéates slesvicoises , une seule présente un texte à la fois lisible et compréhensible: c'est celle de Skrydstrup (no. 2).

A droite du personnage représenté debout, nous lisons le long du dos de l'animal les runes rFh«tY écrites de gauche à droite et sous la gorge du même les trois lettres f t W , écrites de droite à gauche. Le quatrième signe du premier mot est une ligature ou rune mixte formée de Àk et de fa, et le mot entier doit se lire laukaR. Ce mot est écrit tout à fait de la même manière sur une bractéate de Scanie (Stephens no. 19), avec la même «binderune* pour ka, tandis qu'une autre bractéate scanienne (Stephens no. 71) présente rrTlÀPY (de droite à gauche), ce qui met hors de doute la lecture laukaR. Nous avons ici un mot connu, forme primitive de l'anc. nord, laukr (>oignon>, dan. mod.

iBg); sur notre bractéate c'est sans aucun doute le nom du propriétaire, de même que nous trouvons le nom de la propriétaire sur la parure de Strârup et sur plusieurs agrafes. D'autres bractéates portent aussi certainement le nom de l'homme qui les possédait ou qui les avait fait exécuter. Comme on a fréquemment trouvé des bractéates portant la même marque, nous pouvons en conclure que des chefs riches et puissants avaient souvent commandé plusieurs bractéates du même modèle, pour pouvoir les porter eux-mêmes ou encore pour pouvoir les distribuer comme des insignes à leurs vassaux ou guerriers les plus méritants. Il était donc très naturel que le chef fit frapper les bractées à son nom: elles correspondaient ainsi à nos médailles et a nos décorations. Le fragment que nous avons conservé de la bordure très large et décorative de la bractéate de Skrydstrup nous montre que cette parure devait être un objet d'art de haute valeur.

Le second mot de l'inscription, a 1 u , qui se retrouve sur plusieurs bractéates et sur divers autres objets avec runes anciennes, a été précédemment interprété par moi comme un assemblage de runes à sens magique (cf. notamment »Die runenschr.» p. 57 et suiv. n. 5, p, 76 n, 1 et passim), — opinion qui a été partagée aussi par MM. Bugge et MûlîenhofT Mais plus tard M.Bugge (>Norges Indskr. med de seldre Runer«, p. 161 sqq.) a développé tout au long une autre hypothèse d'après laquelle a lu serait un vrai mot, apparenté au got. akls (temple) etc. ... et à l'anc. angl. ealgian (protéger). Le sens de ce mot est d'après M. Bugge: «défense, égide, objet qui protège* et spécialement «objet qui donne une protection magique contre les mauvais esprits et tout autre mal». Ce mot »a donc été souvent employé pour désigner une amulette ou un autre objet auquel on attribuait le pouvoir d'éloigner le mal ou les mauvais génies* (loc. taud. p. 31 4). Cet hypothèse extrêmement ingénieuse, — qui revient d'ailleurs en fait à mon interprétation de ces runes comme des signes magiques, — me paraît très séduisante, et je la trouve singulièrement fortifiée par une inscription que nous lisons sur un fragment d'os provenant de la tourbière de Lindholm:* cet objet, qui a certainement servi d'amulette, porte d'un côté une longue suite de runes magiques, puis le mot alu, séparé par deux points des runes précédentes, ce qui le désigne comme un mot indépendant (le tout est écrit de droite à gauche). A l'appui de l'hypothèse de Bugge je puis encore citer le fait suivant. Une de ces haches sans trous comme on en rencontre souvent en Jutland et qui datent de l'âge de pierre fut trouvée en 1889 dans un champ près de Vejle et devint la propriété du professeur Krarup, proviseur, lequel m'en fit ensuite cadeau. Or cette hache porte sur un côté une suite de grandes runes bien gravées et très claires, datant du moyen âge (sans doute du commencement du XIIIe siècle), savoir :

TAr+TAI*

Je trouve ici le mot lyf, «remède», suivi de cinq runes dépourvues de sens mais ayant une valeur magique: c'est tout à fait comme sur le fragment d'os de

Lindholm ou le mot alu est accompagné d'un certain nombre de runes magiques. On ne peut guère mettre en doute que la hache de pierre et le fragment d'os n'aient tous les deux servi comme amulettes.

Que la bractéate sur laquelle le chef Ltg faisait frapper son nom avec le alu ait été destinée à être pour lui et ses principaux guerriers une amulette protectrice contre les dangers de la guerre et les autres maux, c'est ce qui résulte certainement de ta présence de ce terme alu. De même sur une bractéate récemment trouvée à Darum (district de Gerding, département de Ribe) nous voyons le nom propre n i u j i 1 [a], — lequel donnerait en nordique postérieur la forme Ntfli — accompagné du mot alu.

Quant aux cinq autres bractêates slesvicoises, le no. 3 ne porte que les deux runes tt (de droite à gauche), qui, comme je l'ai supposé dans >Die runenschr.« (p. J7 et suiv. n. j), sont peut-être à rattacher à l 'alu de la bractéate de Skrydstrup.

Sur le no. 4 nous trouvons six runes très claires: IFr+Fft, dont les cinq dernières doivent se lire alnwu, tandis que la première ne peut être qu'un T tourné du mauvais côté (cf. plus haut p. 11). Le sens de l'inscription nous échappe. Est-ce par pur hasard qu'ici aussi nous retrouvons les runes PCft, — la dernière étant séparée des deux premières par deux runes, — c'est ce que je n'ose pas affirmer. De même l'inscription no. 5, où certains signes isolés sont très lisibles, reste absolument incompréhensible, mais il faut remarquer que la reproduction de cette bractéate, «propriété du châtelain de Waterneversdorff*, »a été faite d'après une mauvaise empreinte en plombe, et que l'inscription est certainement beaucoup plus claire sur l'original («Annaler for nord. Oldk. og Hist.» 1855, p. 313 no. 117).

Pour les n"". 6 et 7 il n'est même pas possible de rendre compte des signes individuellement. Ce ne sont pas de vraies runes et la forme des lettres imitées est tout 1 fait altérée. L'inscription circulaire du no. 6 est évidemment, comme cela a lieu dans d'autres cas, une imitation barbare, — et peut-être même de seconde ou troisième main, — de la légende d'un solidus romain. Certains de ces signes, parmi lesquels nous trouvons à droite et au-dessus de la ligne une croix gammée bien nette, ont une certaine ressemblance avec des runes, d'autres avec des lettres latines, maïs le tout est dépourvu de sens et il n'est pas possible de retrouver l'original à travers cette copie.

7. LE BATON DE FR0SLEV Un monument runique slevicois sur la date et la signification duquel je dois me prononcer avec la plus grande circonspection, c'est ce fragment de bâton qui fut trouvé vers 1860 lors du percement d'un tertre près du village de Froslev (paroisse de Hanved), à quatre kilomètres de Rensborg. Cette pièce, qui a une longueur de 7 pouces, une largeur maximum de 1 pouce et une épaisseur de */» à 3/* de pouce, fut ensuite donnée à la collection archéolo-

MONUMENTS RUNIHUES

gique de Flensborg, puis transportée avec celle-ci au Musée de Kiel où je l'ai examinée en août 1879. Nous ia reproduisons ici à la moitié de la grandeur naturelle, d'après un dessin que je fis exécuter à cette occasion:

En ce qui concerne les signes, je donne ci-dessous les observations que j'ai consignées par écrit au cours de cet examen :

Des deux trous ronds que l'on voit à gauche du premier jambage, celui de dessus a été peut-être incisé, mais le trou inférieur est certainement creusé par les vers.

A droite du premier jambage vertical on voit dans le haut la marque d'une incision faite au couteau; mais le signe tout entier est très douteux et le jambage principal est beaucoup plus court que ceux des signes suivants. La forme 1- donnée par Thorsen dans sa reproduction (>De danske Runemindesm*. I, p. 23;) est inexacte à la fois pour le jambage principal et pour le jambage secondaire.

Dans le second signe le jambage principal, couché en biais, présente à sa partie inférieure une profonde entaille; on aperçoit aussi de légères traces d'entailles à la partie supérieure du dit jambage ainsi que sur le bord du jambage secondaire.

Dans le troisième signe, le jambage vertical et celui de droite peuvent être considérés comme certains; en revanche on ne voit pas de trace nette d'entaille à gauche.

Le quatrième signe est traversé par une cassure du bois, dont un éclat est parti avec le haut du jambage; mais la partie inférieure est claire, et on peut affirmer qu'il y avait ici un |.

Le cinquième signe est taillé nettement et profondément. Le sixième signe était certainement un I; on peut suivre une forte entaille dans la partie supérieure; par contre le bas et surtout le milieu ont été très écaillés, sans doute par le travail des vers.

Le septième signe présente des bords très nettement coupés, surtout à la partie inférieure du jambage principal, tout le long du jambage gauche, et à la partie supérieure du jambage de droite.

Après ce Y nous trouvons deux petits traits dont le plus bas porte des marques certaines d'incision, tandis que celui du haut, — qui est aussi le plus petit, — reste discutable.

La cassure à droite du Y est si unie à la partie supérieure qu'il est possible qu'elle ait traversé un jambage, lequel aurait eu en ce cas une forme analogue au jambage secondaire du second signe ou au jambage gauche du Y- Cepen-

dant on ne voit pas de traces d'incision pouvant prouver qu'il y avait là une rune; ce n'est donc là qu'une simple hypothèse.

Je ne me risque pas à formuler de conjecture précise sur la forme primitive et la valeur des trois premiers signes; mais il me paraît certain que les quatre derniers doivent se lire ainsi: IMY; ils sont peut-être suivis de deux signes de sépararation de forme allongée; malheureusement nous manquons de point de repère pour décider si ces runes sont en alphabet ancien et représentent il in, ou bien s'il faut transcrire il im, et en ce cas elles seraient écrites en runes récentes et même assez tardives, à en juger par la forme de l'm.

Chose assez curieuse, on a cru lire sur un morceau de bois du musée de Kiel, provenant de la tourbière de Torsbjœrg, les mêmes runes ri Y suivies de deux traits allongés, comme sur le bâton de Fwslev (cf. Stephens,» Old-northern Runic Monuments* III, p. 122); mais ce morceau de bois, qui m'a été montré à Kiel en 1879 par la directrice du musée Mlle. Mestorf, présente tout simplement quelques linéaments irréguliers, accidentels, dûs au frottement et à la pression, et qu'il me paraît difficile d'identifier à des runes. La reproduction et la description données par Stephens proviennent évidemment d'une confusion avec le bâton de Fraslev.

Nous venons de terminer l'examen de tout ce que le Slesvig nous a fourni jusqu'à ce jour en fait de monuments runiques avec runes anciennes. Comme nous l'avons vu, toutes ces inscriptions, — dans la mesure où elles se laissent interpréter avec certitude, — sont complètement d'accord pour la forme des lettres et pour la langue avec les monuments correspondants trouvés dans les autres régions de la Scandinavie. Elles appartiennent aussi dans leur ensemble à la même époque. En revanche elles se séparent nettement des monuments de même alphabet provenant des régions continentales habitées par des populations gotiques et germaniques; elles se distinguent encore plus nettement des inscriptions en vieil anglais.

Cependant diverses objections ont été soulevées contre ces conclusions dans ces dernières années. Prenant pour point de départ les déterminations chronologiques de M. Montelîus, pour qui les monuments en question sont de 150 à 200 ans plus anciens que pour moi, des linguistes allemands ont essayé de démontrer que les inscriptions en runes anciennes du Slesvig comme des autres provinces danoises, étaient assez vieilles pour qu'on pût considérer leur langue comme appartenant aussi bien à une branche germanique qu'à une branche Scandinave.

L'opinion de M. Montelîus sur la haute antiquité des inscriptions runiques s'appuie en partie sur les monnaies trouvées çà et là avec les monuments à runes, en partie sur la forme des objets eux-mêmes et notamment des agrafes.

MONUMENTS RUNIQPES 25

J'ai déjà fait remarquer (»Die runenschrift*,p. ^oi et suiv.) combien ces preuves archéologiques sont incertaines et combien il est dangereux en particulier de demander aux monnaies des indications décisives sur l'âge des trouvailles; ces remarques avaient été provoquées en partie par la conférence de M. Montelius au troisième congrès des philologues Scandinaves (Stockholm, 1886) sur »i'âge des runes dans le Nords: cette conférence fut publiée ensuite dans •Svenska Fornminnesfôreningens Tîdskrift* (t. VI, Stockholm 1885 — 1887, p. 256 sqq.). Je me trouve amené à reprendre ici de nouveau les idées que j'exprimais sur la question dans »Die runenschrift* et qui ne se sont pas modifiées sur un seul point.

Après avoir montré les moyens dont dispose le linguiste lorsqu'il essaye de déterminer les relations chronologiques des divers monuments runiques, et après avoir fait remarquer l'importance des indications fournies à la fois par la langue, par la paléographie et par l'archéologie, j'écrivais au sujet de cette dernière source: »I1 va de soi que les résultats de l'archéologie sont importants pour le linguiste dans la détermination de la chronologie comparée »des inscriptions runiques; mais malheureusement ces résultats, on le sait, •sont encore très incertains lorsqu'il s'agit d'attribuer une date déterminée aux >diverses trouvailles prises séparément. Aussi les données de ce genre ne peu- »vent-eltes servir au linguiste que comme contrôle des résultats qu'il a obtenus par d'autres voies, c'est à dire par les observations grammaticales et » paléographiques ; là ou la linguistique et l'archéologie se trouvent en conflit, >la première ne doit pas s'incliner devant la seconde, à moins que celle-ci n'ait

■ des raisons particulièrement convaincantes à nous apporter.

•Pour déterminer la date des monuments runiques, nous ne trouvons de données chronologiques certaines que fort tard dans le récent âge de fer, grâce aux

■ trop rares monuments vraiment historiques que nous possédions (les pierres 'de Ja?llinge, la pierre de Danevirke, etc. . . .). Ces monuments constituent le >point de départ que nous devons pas perdre de vue en datant les monuments •plus anciens, de telle sorte que, considérant d'un coup d'œil le développement •entier, nous puissions lui trouver une durée convenable. Mais ma conviction »est que cette durée serait beaucoup trop longue si, avec Engelhardt et d'autres •auteurs, nous rapportions l'inscription de la bouterolle de Torsbjïerg à l'an •250 et les inscriptions de Kragehul à l'an 500. En mettant entre ces deux inscriptions un intervalle de 2jo ans, on se heurterait à d'insurmontables difficultés de langue et de paléographie, lesquelles disparaîtraient au contraire si mous placions la trouvaille de Torsbjœrg cent ans au plus avant celle de •Kragehul.

•L'argument principal qu'on a fait valoir en faveur de la haute antiquité des «trouvailles provenant des tourbières slesvicoîses, c'est, comme on l'a vu, l'âge •des monnaies qui les accompagnaient; on est parti de ce principe que les objets trouvés ne pouvaient guère être de beaucoup postérieurs aux monnaies ■les plus récentes. Bien qu'au premier abord cet argument paraisse avoir du

•poids, U est étonnant, à la réflexion, qu'on continue d'y attacher une telle

• valeur, alors que sa faiblesse réelle a été démontrée depuis longtemps. C'est un •fait prouvé par de nombreuses fouilles Scandinaves et autres, que des monnaies «peuvent rester en circulation pendant un temps très considérable, et qu'en •particulier les bons deniers romains des deux premiers siècles se conservaient

• pendant des centaines d'années. En revanche les monnaies des III' et IV' •siècles sont très rares dans tout le Nord, et les trouvailles numistnatiques •cessent presque complètement avec l'empereur Commode, pour redevenir •fréquentes seulement à partir d'Honorius: la cause de ce fait pourrait être

• que pendant ce long espace de temps à peu près vide de monnaies il s'est pro- ■duit une interruption dans les anciennes relations entre le Nord et le Sud, ou

• bien encore, — et c'est la solution qui me parait la plus vraisemblable, — il •se peut fort bien que les Barbares n'aient pas volontiers accepté la mauvaise ■monnaie frappée à partir de Septime Sévère. Ainsi donc, lorsque les archéo-

• logues consultent les monnaies pour déterminer l'âge des trouvailles proveinant des tourbières, leurs conclusions peuvent facilement être fausses: et c'est •ce qui est arrivé, selon moi, lorsqu'on a fait remonter les plus anciennes de •ces trouvailles jusqu'au milieu du III' siècle. La linguistique doit ici apporter

• un appoint décisif au parti des archéologues qui déjà, pour des raisons pure- •ment archéologiques, considèrent les trouvailles du Slesvig et celles de Fionie •comme essentiellement contemporaines; de la sorte les plus anciennes descendront notablement le cours des siècles, et on pourra, selon moi, fixer l'an 400 •comme limite extrême pour l'âge probable de la trouvaille de Torsbja;rg«.

Dans ce jugement sur la valeur et la portée des inductions archéologiques en ce qui concerne la date de trouvailles isolées, je suis entièrement d'accord avec un des archéologues tes plus éminents de la Scandinavie actuelle. En effet, dans son ouvrage intitulé »Vor Oltid* (p. 537 et suiv,), M. Sophus Millier a précisé avec une clarté parfaite la valeur qu'il convient d'attribuer aux déterminations de temps fondées sur l'examen des monnaies et des types archéologiques, et cela précisément pour la période à laquelle appartiennent les monuments en runes primitives. Voici comment il s'exprime: »I1 serait cer- •tainement à désirer qu'on pût parvenir à des données chronologiques plus •précises. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, ces données ne peuvent •s'obtenir que par un seul procédé, savoir avec l'aide d'objets étrangers, de date •certaine. Or les nombreux objets importés chez nous: vases romains en verre •et en bronze, fibules, perles, etc. . . ne portent pas avec plus de netteté que les •nôtres la marque d'une époque. Il semble pourtant qu'une exception devrait •être faite pour les monnaies. Elles passent pour présenter un bon critérium ■chronologique. Les monnaies romaines, qui plus est, variaient d'année en •année. Une trouvaille contenant une monnaie doit donc, semble-t-il, porter sa ■date inscrite.

•Sans doute il n'y aurait guère d'hésitations sur ce point si la distance n'était •pas si grande entre le lieu de la trouvaille et les endroits où les monnaies ont

MONUMENTS RUNIOJJES 2~]

•été mises d'abord en circulation, et si la distance n'était pas encore aggravée •par des obstacles de toute espèce. L'importation des monnaies ainsi que leur >dépôt ont été retardes par trop d'accidents divers pour que ce dépôt ait pu >avoir lieu d'une façon à peu près régulière, par exemple dizaine d'années par 'dizaines d'années. Bien des monnaies ont dû être très vieilles quand on les a • mises en terre; et dès lors leur millésime ne peut guère nous inspirer de con- •fiance. Nous savons d'ailleurs que la monnaie romaine restait longtemps en •circulation. La trouvaille de Torsbjœrg contient 37 monnaies datées de l'an 60 •à l'an 194 et celle de Nydam 36 monnaies de 69 à 217 après J. Chr.; deux •autres grandes trouvailles de 60 et 255 objets embrassaient une période de 100 •et 1 50 années, et ainsi de suite. Ces exemples nous donnent déjà une idée des •erreurs auxquelles pourraient nous entraîner les indications numisma tiques. •Ces erreurs deviennent encore plus graves par suite d'une circonstance parti- •culière: à partir de la fin du IIe siècle, la monnaie romaine d'argent fut si mal •frappée que son titre s'abaissa à so°/0. Cette mauvaise monnaie fut d'écoule- •rnent difficile, notamment chez les peuples germaniques; comme nous l'avons •vu plus haut, rien n'en est parvenu en Scandinavie. Par contre l'ancienne •monnaie continua d'avoir cours. Dans les sépultures des bords du Rhin et du •Danube, — lesquelles ne remontent pas beaucoup plus haut que le V' siècle, • — on a trouvé des pièces romaines datées du Ier siècle. Le tombeau du roi •franc Childéric (mort en 481) contenait 40 monnaies frappées entre les an- •nées fo et 200. Quand nous rencontrons de ces monnaies dans une trouvaille •Scandinave, on peut bien conclure que celle-ci n'est pas plus vieille que la •monnaie la plus récente, mais nullement qu'elle ne lui est pas de beaucoup •postérieure. Il est vraisemblable qu'il faut toujours ajouter un certain chiffre •au millésime pour descendre jusqu'à la date du dépôt; mais quant à savoir s'il •faut descendre de 50, ou de 100, ou de 200 ans, c'est une question de conjec- •ture pure et simple. Ajoutez à cela que les trouvailles contenant des monnaies •romaines sont en nombre très restreint. S'il en était autrement, une coïnci- •dence répétée entre certains types archéologiques et certaines monnaies pour- •rait servir de fondement à une détermination chronologique. Mais en dehors •des trouvailles de tourbières citées plus haut, nous n'avons en Danemark que •six sépultures où on ait trouvé des monnaies, et elles ne contenaient le plus •souvent qu'une seule pièce; les trouvailles de ce genre sont encore plus clair- •semées dans le reste de la Scandinavie. Avec ces matériaux insuffisants, les coïncidences répétées sont très rares, et elles peuvent justement servir à prouver que les monnaies ne sauraient nous fournir des indications chronologiques •précises. Ainsi une agrafe d'argent en forme de croix gammée se trouvait, •dans la sépulture de Bennebo (départ, de Holbaek) en compagnie d'une monnaie d'Antonin le Pieux (entre 145 et 147), et dans la sépulture de Nyrup •(Odsherred) le même agrafe était accompagnée d'une monnaie de l'empereur •Constance (337—3 50) : nos conjectures chronologiques ont donc devant elles •un espace de 200 ans pour se mouvoir à l'aise. Mais si maintenant on voulait

«admettre que les deux monnaies disent vrai et conclure que ces agrafes ont «été en usage pendant deux siècles, on donnerait tout simplement une nouvelle «preuve,— et peut-être la meilleure, — du peu de valeur des inductions archéo- • logiques en matière de dates. La pièce de monnaie peut tout au plus fixer «l'époque de tel ou tel objet isolé mais non celle d'un type archéologique pen- «dant toute son existence et dans tous ses domaines différents*.

Ces considérations, appuyées de faits et d'exemples frappants, confirment parfaitement ce que je disais sur la confiance qu'il faut accorder aux déterminations de temps empruntées à l'archéologie. En revanche le linguiste qui a devant lui la longue évolution, aux étapes certaines, de la langue et de l'écriture, occupe une situation privilégiée et il est beaucoup plus sûr que l'archéologue des indications que la grammaire et la paléographie mettent a sa disposition. Or ces indications nous montrent en beaucoup de cas, de la façon la plus décisive, combien sont insoutenables les déterminations chronologiques de M. Montelius: ainsi lorsqu'il rapporte au Ve siècle l'agrafe de Fonnâs, il se trouve en contradiction flagrante avec toutes les données paléographiques. Les linguistes font remonter l'inscription de cette agrafe à l'an 675 environ; telle est aussi la date qu'adoptait pour la dite agrafe l'excellent archéologue norvégien M. O. Rygh. C'est à ses conclusions, et non a celles de M. Montelius, que tout linguiste doit nécessairement se ranger. Je pourrais citer maint exemple du même genre ; mais je me contenterai de signaler une détermination de date proposée par un autre archéologue suédois pour des raisons > typologiques * : j'ai déjà eu occasion d'en parler dans «De tyske runemindesmœrker* p. 14, où j'ai fait remarquer que M. Sôderberg commençait par rapporter à l'an 500 l'agrafe de Balingen, laquelle appartient selon moi à l'an 700 en chiffre rond, ruais que peu de temps après il la faisait descendre «dans la seconde moitié du VIP siècle*.

Malgré les arguments de M. Montelius je maintiens donc entièrement, en ce qui concerne les monuments runiques Scandinaves, la chronologie que j'ai essayé d'établir dans mon livre intitulé «Die runenschrift*. J'ai donc éprouvé une grande satisfaction en constatant que, dans son ouvrage magistral et qui à tant points de vue marque une époque (»Norges Indskrifter med de œldre Runer*), M. Sophus Bugge a cru pouvoir se rallier à peu près sur tous les points à mes conclusions chronologiques. Quoique nous puissions différer sur la façon de comprendre bien des détails obscurs de ces inscriptions runiques, je suis très heureux de me trouver complètement d'accord avec M. Bugge dans les deux questions capitales, savoir la nationalité et la chronologie des dites inscriptions.

Mais je dois aussi combattre énergiquement les tentatives que des philologues allemands, forts de l'appui prêté par M. Montelius, ont faites tout récemment pour imposer l'étiquette de 'germaniques occidentaux* à nos monuments slesvicois en runes anciennes. Dans la «Zeitschrift fur deutsches alterthum* (t. XXXV, 1891, p. 207), M. R. Much a prétendu, sans se préoccuper d'une démonstration sérieuse, que la langue de ces inscriptions «provenant

du Danemark et du Slesvig* ne peut prouver leur origine Scandinave, et qu'on doit les considérer comme germaniques occidentales si on les reporte avec M. Momelius jusqu'aux III* et IVe siècles. La même idée a été ensuite développée plus au long par M. O. Bremer dans son «Ethnographie der germanischen Staminé*, qui fait partie des »Grundriss« de Paul (2e éd., t. III, 1900, p. 735 sqq.). L'auteur commence par nous donner comme un fait certain, — mais par malheur sans la moindre preuve, — que les Danois habitaient primitivement la Suède méridionale et qu'ils l'ont quittée ensuite pour se répandre sur les différentes provinces du Danemark, de sorte qu'ils arrivèrent en Scanie dans la première moitié du III* siècle et occupèrent dès le IIIe siècle l'île de Séeland; après quoi l'auteur s'exprime ainsi (p. 836): »La diffusion ultérieure

• des Danois du côté de l'Ouest se place à une époque plus tardive qu'on ne >l'admet d'ordinaire. Et en effet les inscriptions runiques les plus anciennes »qu'on ait trouvées jusqu'à ce jour, et qu'on regarde généralement comme Scandinaves, peuvent et même doivent en partie être attribuées aux Germains •de l'Ouest, c'est-à-dire aux Anglo-Frisons. Je comprends dans ce nombre l'inscription Niuwila, sur la bractéate de Nassbjœrg près de Varde (Sud-Ouest du ïjutland) ; le groupe iuw n'est pas nordique ; la forme nordique est iuj, cf. *Niu/il(=Niujila)saTlû bractéate de Darum (cette inscription se place d'après •Wimmer entre 55° et 700). Je citerai encore l'inscription, Aaàag asidaas Au- *winga sur la boucle de Vi près d'Odensée (Fionie) ; Wimmer la place au » commencement du VIe siècle, Undset vers l'an 400 au plus tôt, Montelius dans »Ie IIIe siècle ou au plus tard vers 300 et dernièrement (1896) dans la première s moitié du IIIe siècle; le groupe auw n'est pas non plus nordique; on s'atten- •drait ici à auj; aa = anc. angl. ta, anc. frison â ( germ. au. Les autres •inscriptions de même âge ou plus anciennes ne sont pas en contradiction •avec l'hypothèse d'une origine ouest-germanique; en effet elles ne présentent •aucun trait Scandinave vraiment caractéristique: c'est le cas par exemple pour 'l'inscription de la corne d'or ou encore pour celle de la bouterotle de Thors-

• bjœrg (d'après Montelius [189e] cette dernière est de la seconde moitié du IIIe •siècle et la première du commencement du IVe); la rune qu'on transcrit ordinairement par la lettre r peut se lire z avec autant de raison.

•Je ne saurais donc admettre comme juste la chronologie proposée par Winv •mer, car il est impossible que l'anglo-saxon ait été parié encore au VIe siècle •dans l'île de Fionie*.

Il est vraiment surprenant que l'auteur ait pu condenser en si peu de lignes tant d'afirmations en l'air et. d'hypothèses saugrenues. Ainsi M. Bremer se figure le Jutland comme habité en même temps par des » Anglo-Frisons» de race germanique occidentale et par des Jutlandais Scandinaves : aux premiers appartiendrait la bractéate de Naîsbjasrg avec son Niuwila >unnordisch> ; aux seconds la bractéate de Darum, — tout prés de Nsesbja;rg, — avec un Niujila •nordique*. Je comprends d'une tout autre manière le rapport entre les inscriptions de ces deux bractéates. La dernière présente la forme toute scandi-

nave de NiujU[a\ (avec Va omis par défaut de place), et a côté de ce nom propre le mot a 1 u , que nous lisons aussi sur beaucoup d'autres monuments nordiques en runes anciennes (voir plus haut p. 21); maïs c'est une chose bien connue que nombre d'inscriptions sur bractéates sont des copies plus ou moins altérées faites d'après des bractéates plus anciennes. Or tel est précisément le cas, selon moi, pour le niuwila de la bractéate de Naesbjaerg, dont le F au lieu de $ (comme sur celle de Darum) est du à une erreur aisément explicable du poinçonneur. Cela me paraît confirmé par le fait que cette bractéate porte au-dessous du nom trois runes dépourvues de sens et mal réussies en partie, lesquelles proviennent sans doute d'une altération soit des runes F T FI de la bractéate de Darum citée ci-dessus, soit plutôt du mot rFHï lapu, qui se trouve sur une autre bractéate de Darum conservée en plusieurs exemplaires, et qui accompagne le nom propre très clair de rR£N ITF frohila (écrit de droite à gauche).

Mais, s'il faut en croire M. Bremer, des relations encore plus intimes qu'à Nxsbjxrg entre »Anglo- Frisons* ou » Anglo-Saxons* et Danois auraient eu lieu en Fionie à l'époque attribuée à la trouvaille de Vimose. Une boucle trouvée dans cette tourbière porte une inscription (reproduite dans >Die runenschrifte, p. 147) où Bremer n'a pas plus réussi que nous tous à comprendre un seul mot; mais il se donne l'air d'avoir interprété toute l'inscription et, fort de cette science, il se porte garant que la langue est anglo-saxonne, puis déclare inexacte la date proposée par moi pour la trouvaille de Vimose, 'puisqu'il est > in vraisemblable qu'encore au VP siècle on ait parlé anglo-saxon en Fionie», — ce qui, d'après lui, avait été le cas auparavant. B est dificile d'imaginer quelque chose de plus léger et de plus antiscientifique que toute cette •démonstration». Au lieu de déclarer anglo-saxonne cette inscription de Vimose qui reste pour nous une énigme, nous citerons en revanche l'inscription du peigne de la même tourbière: elle contient le nom Scandinave primitif de har(i)nga, qui correspond tout à fait au nom propre haringalu sur la pierre deSkâang en Sôdermanland; et sur le rabot de Vimose nous trouvons également parmi les mots lisibles des formes qui portent un caractère nordique pur. Comparons enfin les inscriptions de Vimose avec celles qui proviennent de l'autre tourbière fionienne (Kragehul): la longue inscription sur le bois de lance a tout à fait les mêmes caractères linguistiques et en partie les mêmes mots et formes de runes caractéristiques que les inscriptions de provenance suédoise et norvégienne. Nous y trouvons non seulement ek erilaR comme sur l'amulette de la tourbière de Lindholm (Scanie) et sur la pierre de Varnum ; mais nous rencontrons aussi les types nordiques des runes k et r (à et A, — celle-ci en ligature avec F), la première s'accordant complètement avec celle du serpent de Lindholm (tandis que la pierre de Varnum a Y), la seconde avec le type de la pierre de Vamum, laquelle présente aussi, comme l'inscription de Kragehul, rilt en ligature dans le mot erilaR et fX dans le mot harabanaR. 11 y a entre ces inscriptions tant de ressemblances qu'il faut être absolument aveugle pour ne pas voir leur parenté étroite.

Ayant ainsi «démontrés par l'inscription altérée et fautive delà bractéate de Nsesbjîerg et par l'inscription inintelligible de l'agrafe de Vimose, que le Jutland et l'île de Fionie étaient peuplés d'Anglo-Frisons et d'Anglo-Saxons à l'époque de ces monuments, M. Bremer poursuit: >Les autres inscriptions contemporaines ou plus anciennnes ne sont pas en contradiction avec «l'hypothèse d'une origine germanique occidentale ; car elles ne présentent, — •comme par exemple la corne d'or et la bouterolle de Torsbjaîrg, — aucuns » caractères spécialement nordiques; la rune qu'on transcrit ordinairement par »» peut aussi bien se lire z«. Pour cette dernière affirmation, qui est complètement fausse selon moi, M. Bremer ne fournit pas l'ombre d'une preuve; et de même il n'a pas jugé nécessaire de nous montrer comment les formes grammaticales de la corne d'or et de la bouterolle pouvaient se concilier avec le curieux anglo-saxon découvert par lui sur l'agrafe de Vimose.

Quiconque qualifie de » germanique occidentale la langue des inscriptions danoises doit nécessairement juger de la même manière les inscriptions suédoises et norvégiennes. En effet les monuments en alphabet runique ancien forment une chaîne ininterrompue depuis le Slesvig jusqu'à la Suède et la Norvège à travers les îles danoises. Pour les types de runes comme pour les formes grammaticales, tous ces monument se rattachent si étroitement les uns aux autres que leur proche parenté est un fait incontestable: le pewait de la bouterolle se retrouve dans l'inscription de Valsfjord ; le e k t a wid o de la corne d'or s'accorde avec le ek worahto de la pierre de Tune, son hlewagastiit avec le saltgastiR de la pierre de Berga, son horna avec le hlaiwa de la pierre de Bô; son holtingaR répond à la fois pour la formation et pour le sens au SundingR de ta pierre de Kallerup, d'une date beaucoup plus tardive; le mot a lu des bractéates deSkrydstrup et de Darum se retrouve sur beaucoup d'autres monuments; le signe $ pour la rune /', sur les bractéates de Skodborg et de Darum, reparaît aussi sur celle de Vadstena, et enfin j'ai déjà signalé la ressemblance frappante qui existe entre la langue et l'écriture de la pierre de Varnum et celles du bois de lance de Kragehul. Il est impossible de nier que tous ces rapprochements ne constituent le témoignage le plus clair et le plus décisif en faveur d'une communauté de langue et par suite d'une communauté de race.

Par contre, si nous considérons les monuments runiques provenant de populations goto-germa niques en dehors de la Scandinavie, nous nous trouvons en présence d'un développement linguistique tout différent. C'est seulement par leur date que les inscriptions gotiques peuvent être placées à côté des inscriptions nordiques: elles s'en distinguent par ces mêmes particularités grammaticales que nous connaissons par la langue de Vulfila; et les monuments germaniques occidentaux, qui sont relativements récents si on les compare aux monuments Scandinaves les plus anciens, nous présentent, — comme on devait s'y attendre,— les formes caractéristiques des langues de cette famille:

c'est d'ailleurs ce que j'ai démontré en détail dans mon ouvrage intitulé >De tyske runemindesmaerkert .

La seule langue goto-germanique qui puisse se comparer pour l'âge avec la langue des inscriptions nordiques, est celle de la traduction de la Bible par Vulfila; mais si on la traduisait dans cette langue, l'inscription de la corne d'or prendrait la forme suivante: ik hliugasts hulliggs (prononcé kullings) haurn (prou, hârri) tavida. De toutes les langues de notre famille, c'est le gotique, comme on le sait, qui se rapproche le plus du nordique. Et pourtant nous constatons que chaque mot de la petite inscription de la corne d'or prendrait une tournure différente dans les deux langues. Bien que les moyens nous fassent défaut pour transcrire de la même façon l'inscription de la corne d'or dans un dialecte ouest-germanique contemporain, nous devons admettre d'après toutes les vraisemblances que nous obtiendrions en ce cas des formes encore plus différentes du nordique. Si nous considérons de plus près le rapport qui existe entre la langue de la corne d'or etcelle de Vulfila, nous voyons que les formes nordiques se trouvent toutes à un stade plus ancien que les formes gotiques (le -r nordique et le -s gotique correspondant sont tous deux des développements plus récents d'un germanique commun -z); et les formes de la corne d'or sont dans leur ensemble si anciennes que, si on laisse de côté la finale •*, elles coïncident avec les formes du germanique commun ou prégermanique. Qu'il y ait cependant une part de hasard dans cette coïncidence, c'est ce que nous indique la comparaison entre la forme mariR, sur la bouterolle de Torsbjasrg et le gotique mers. Mais la langue de la corne d'or prouve pleinement, selon moi, que plusieurs des formes qui, à une étape antérieure, étaient communes à toutes les langues goto-germaniques, se conservèrent en nordique au cours de l'évolution postérieure alors qu'elles se modifiaient dans les autres langues parentes A l'époque des inscriptions runiques les plus anciennes, ces formes constituent donc une démarcation caractéristique entre les langues Scandinaves et les autres langues goto-germaniques. Alors que pas une des formes que présenterait la corne d'or si elle portait du gotique, — et j'ose ajouter aves la même sécurité: du germanique occidental, — ne saurait expliquer les formes correspondantes du nordique postérieur, celles-ci en revanche, nous ramènent toutes, sans exception, aux formes de la corne d'or et des autres inscriptions Scandinaves en runes anciennes. C'est donc un fait au-dessus de toute contestation que dans ces inscriptions du Jutland méridional et septentrional et des îles danoises, aussi bien que de la Suède et de la Norvège, nous trouvons la vraie langue primitive d'où procèdent les dialectes Scandinaves modernes. La langue de la bouterolle de Torsbjsrg et de la corne d'or est donc la forme la plus ancienne connue de cette langue qui, quelques siècles plus tard, sera celle de l'Edda et de la poésie des scaldes; et nous sommes en droit d'affirmer que la race Scandinave, avec sa langue spéciale, différente du gotique et du germanique occidental, prend pour la première fois la parole dans les plus anciennes inscriptions runiques du Slesvig. Vers l'an 400, —

MONUMENTS RUNIQJUES 33

date à laquelle je fais remonter, comme on l'a vu, la trouvaille de Torsbjœrg, — la famille Scandinave s'est séparée par des traits linguistiques spéciaux de ses parents goto-germaniques, et nous voyons à ce moment le point de départ de tout le développement régulier des langues nordiques. C'est à bon droit qu'on a donné à cette langue nouvelle qui se manifeste à nous dans les trouvailles du Slesvig et de la Fionie, sur la corne d'or et sur les pierres runiques de la Suède et de la Norvège, et qui à moins d'une différence de temps trop importante, a partout les mêmes caractères et rend partout le même son, la dénomination de langue nordique primitive ou de prénordique; et c'est à bon droit que la science du langage, depuis la découverte de cet idiome, l'a prise comme base pour l'explication des formes nordiques plus récentes.

Je termine donc l'examen de ces monuments linguistiques du Slesvig en maintenant une fois de plus l'opinion que j'ai toujours soutenue: àsavoîrque l'individualité ethnique des Scandinaves se révèle à nous pour la première fois, avec des caractères distinctifs, sur le plus ancien des monuments où nous puissions lire du ^nordique*. Ce monument est sans aucun doute la bourerolle du fourreau d'épée de Torsbjserg, et le plus ancien mot connu qu'un Scandinave ait écrit se trouve être ainsi le nom du chef qui portait cène épée.

Pour les siècles immédiatement suivants (600— 800), pendant lesquels s'est faite peu a peu la transition de l'ancien alphabet runique à l'alphabet plus récent et plus court, nous n'avons dans tout le domaine Scandinave qu'un très petit nombre d'inscriptions, qui sont naturellement de première importance, car elles mettent sous nos yeux les étapes de ce développement graduel. Le Slesvig ne nous a fourni aucun de ces monuments de transition; on n'en a pas trouvé non plus dans les autres provinces danoises, si l'on excepte la pierre séelandaise de Frérslev, laquelle occupe toutefois une situation assez particulière, — comme je l'ai montré dans »De danske runemindesma>rker< (t. II, p. 319 sqq.). En revanche quelques pierres de Séeland et de Fionie, datant du commencement du IX* siècle (pierres de Kallerup, de Snoldelev, de Helnss et de Heml0se) ont conservé certains signes qui par ailleurs sont caractéristiques du long alphabet (*, H ou H. PI pour a, h, m, correspondant aux signes +, ♦, f ou y du petit alphabet). Mais nous n'avons aucun monument de cette catégorie à signaler en Jutland méridional ni en Jutland septentrional. Lorsque, après avoir laissé les inscriptions en runes anciennes, nous sommes de nouveau en présence d'inscriptions runiques slesvicoises, elles sont écrites dans l'alphabet récent ordinaire.

Page 1