PORTE DU CHAPITRE DE SLESVIG
Sur la vieille porte à serrure de fer qui fermait la maison des chanoines
de Slesvig, située tout contre la cathédrale, on lisait en haut une inscription
MONUMENTS KUNIQUES f 7
runique faite de clous de fer. La porte fut ensuite transportée à la cathédrale et utilisée comme: porte d'entrée de l'ancienne sacristie; mais lors de la restauration de la cathédrale, vers 1848, cette porte semble avoir disparu sans laisser de traces.
Tandis qu'elle faisait encore partie de la maison du chapitre, le gouverneur des duchés, le savant Henrik Rantzau, fit reproduire l'inscription pour son ouvrage intitulé «Cimbrica; Chersonesî Descriptio nova»; cet ouvrage fut composé en 1597 mais publié seulement en 1739 dans le premier volume des »Monumenta inédit? rerum Germanicarum* de Westphalen. L'inscription y est reproduite comme ïl suit dans le texte:
mrrmn
Mais sur la planche en cuivre attenante il y a entre les deux runes i une place vide où pouvait tenir encore une rune. L'exactitude de la reproduction donnée par la planche est confirmée par une notice sur notre inscription: cette notice se trouve dans un manuscrit (Cod. hist. 22 fol.) de la bibliothèque municipale de Hambourg, dont la première feuille porte sur sa seule page écrite différentes notes runologiques intéressantes dues à Heinrich Lindenbrog (■f 1642) et indépendantes de la »Descriptio* de Rantzau; c'est le Dr. Fritz Burg qui les a signalées à mon attention. On lit tout au bas de la page, à droite: »Sleswig£e in summo templo in ianua quadam prope chorum h* Iiterce ferreae infixa; uisuntur:
+rrm *m«
Il n'y a naturellement pas le moindre doute sur ia lecture de cette inscription, qui se transcrit:
sefli me ecit
Or, comme entre les deux e il reste la place d'une rune, cette place était certainement occupée par l'f (K) de (flecit.
Ce afli me fecit .s'accorde parfaitement avec une inscription du milieu du XIIe siècle qui se trouve sur la base d'une colonne dans la vieille église du couvent de Borglum en Jutland ; cette inscription nous dit:
YtHItR . flî FI . YtPthH
mester tufi me fecit
(les runes 1h dans tufi forment une ligature).
De même que le constructeur de l'église de Borglum nous a transmis son nom dans une inscription latine, mats laissant en danois ce nom et le mot mester (maître), de même maître vEvIe de SIesvig a ajouté à son nom danois les mots latins me fecit. Les deux inscriptions concordent assez bien pour la langue et la forme des runes; cependant le signe l dans le sens de c, sur la porte de SIesvig, est sans doute plus récent que la rune h de l'inscription de
Borglum. Comme le nom propre JEfi a encore conservé la terminaison |, il est difficile de faire descendre l'inscription sur la porte plus tard que la première moitié du XIII* siècle.
11. LES DERNIERS TÉMOIGNAGES DE LA CONNAISSANCE DES RUNES EN JUTLAND MÉRIDIONAL
En fait la connaissance de la vieille écriture runique n'a jamais complètement disparu en Scandinavie. Dans certaines régions éloignées le peuple continua a se servir des runes, sous des formes modifiées et plus modernes, — jusqu'à l'époque où les savants commencèrent à en taire l'objet de leurs recherches, c'est-à-dire jusqu'au XVI1 siècle. Le Slesvig lui aussi nous a laissé quelques traces de cet usage des runes.
Ainsi deux monuments portent des signes qui sans aucun doute ont des rapports avec les runes; mais il n'est pas possible de déterminer avec précision ni leur date ni le sens des signes.
Une pierre de grès de forme ronde, ressemblant à une meule non percée, mesurant 1 pied 10 pouces (om. 58) de diamètre et 2 pouces 1jt (o m. 6) d'épaisseur, trouvée dans une tourbière près d'Oversa, au Sud de Flensborg, porte sur une de ses faces le signe suivant que nous reproduisons au huitième de la grandeur naturelle:
Peut-être sommes-nous ici en présence, comme le conjecture Thorsen («De danske Runemîndesm.* I, p. 291 sqq.) d'une ru ne-ligature pour Kl** kl h. C'est une pure hypothèse; mais en tous cas il n'est guère douteux que le signe en question se rattache à la vieille écriture runique.
Il semble bien que nous ayons un signe du même genre, et même étroitement apparenté, sur une des faces d'un poids en métal qui appartenait autrefois à la collection archéologique de Flensborg et qui se trouve maintenant au musée de Kiel. Quant aux entailles profondes que présente l'autre face, it est difficile de les rattacher aux runes. Nous donnons ici le poids en question à mi-grandeur, d'après un dessin exécuté au cours de mon enquête:
MONUMENTS RUNIQJJES f,?
Enfin un témoignage de la connaissance des runes en Slesvig sous leur forme la plus récente nous est fourni par deux alphabets runiques rangés dans l'ordre de l'alphabet latin: te «bibliothécaire de Gottorp* (sans doute le philologue connu Heinrich Lindenbrog cité plus haut p. 57) avait communiqué à Ole Worm les alphabets en question d'après un manuscrit de la bibliothèque du duc Johan Adolf de Holsten-Gottorp. Worm les inséra tous les deux dans la première édition de sa >Danica iiteratura antîqvissima* 163e in 4°, p. 54 (comp. p. 52) et dans la seconde édition du même ouvrage, 1651 in-fol., p. 53 (comp. p. 51); c'est d'après cette publication que les alphabets furent de nouveau imprimés par Hickes,Thorsen(»De danskeRunemindesm.» I, p. 22s)etStephens(»01d-northetn Runic Monuments* I,p. 113). Il est vrai que le manuscrit de Gottorp a disparu par la suite; mais tout nous porte à penser que nous avons une copie très fidèle du vieux mannscrit dans les notices runiques de H. Lindenbrog citées plus haut; d'après ces notices les alphabets présentaient l'aspect suivant:
a b c.k.q d efghiklmnopqr
H inn % r
abcdefgh iklmnopqrst u
x y or
Nous trouvons donc ici l'alphabet runique sous sa forme la plus moderne, ordonné d'après l'alphabet latin et avec un signe pour rendre chaque lettre latine. Le premier de ces alphabets en particulier s'accorde essentiellement avec celui qui est employé dans le manuscrit runique de la loi scanienne datant de la fin du XIII* siècle (» Die runenschr.* p. 256). Le signe qui se trouve dans le premier alphabet après x et dans le second après y, — dans les deux cas sans transcription en lettre latine, — est sans doute le signe du z, le t du manuscrit runique, le même qui est employé pour c dans l'inscription de la porte du chapitre de Slesvig. Les alphabets de Gottorp ont été certainement tracés tous les deux à la fin du XIIIe siècle ou au commencement du XIV.
En même temps qu'on connaissait en Slesvig, — comme le montrent les alphabets de Gottorp, — l'écriture runique sous sa forme la plus récente, avec les lettres disposées dans l'ordre latin, on avait cependant conservé encore le souvenir de l'ordre primitif des vieux signes et aussi, sans doute, leurs noms anciens. Dans l'église de Hyrup, à un mille au Sud-Est de Flensborg, on voyait jusqu'en 1892 sur le mur Est de la nef, au-dessus de la voûte du chœur et s'étendant au-dessous du plafond, une longue frise constituée par sept bas-reliefs en chêne sculpté représentant la Passion du Christ. Les bas-reliefs, qui ont été transportés depuis 1 892 dans l'extrémité Ouest de l'église, sont encadrés par des colonnes portant des arcs en plein-ceintre tripartites. A l'endroit où deux arcs se rejoignent au-dessus d'une colonne on a faiblement taillé, l'une après l'autre, chacune des runes CFl M R; et la plaque de recouvrement correspondante au-dessus de la colonne porte la même rune gravée, à l'exception de K, qui s'y trouvait sans doute primitivement mais s'est écaillée par la suite. Il est clair que les cinq runes KhP^R étaient employées comme marques, comme une sorte de numérotation, pour indiquer la place où les différentes parties de la frise devaient se rejoindre (à la dernière place, c'est-à-dire à la sixième, on a jugé superflu de mettre un Y). Comme M. I. Hertzsprung l'a montré récemment (>Et par sanderjyske trœsktererarbejder fra det ij. ârh.«, dans Aarbeger f. nord. Oldk. og Hist. 1901), les bas-reliefs en question doivent être rapportés au milieu du XIII* siècle, et ces runes employées comme numéros nous prouvent d'une manière frappante que- l'ancien ordre de succession des runes était encore bien connu à cette époque dans le Sud du Jutland.
Ainsi donc, au cours des mille années pendant lesquelles l'écriture runique, comme nous l'apprennent les monuments trouvés jusqu'ici, a été en usage dans la région du Slesvig, cette région n'a cessé de participer intimement à toute l'évolution que l'on constate dans le reste de Sa Scandinavie. C'est pourquoi ces monuments runiques nous apportent pendant la même période le témoignage le plus sûr et le plus probant sur la nationalité du Slesvig.
Ludv. F. A. Wimmer.