‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 13 sur 102 · DU PEUPLE · texte numérisé non relu

DU PEUPLE

Ies noms de lieux comptent, comme on le sait, parmi les souvenirs les plus j significatifs au point de vue national. Le peuple qui s'établit dans un pays, et surtout quand il y cultive la terre, laisse après lui une empreinte qui dans l'avenir constitue un témoignage visible de sa personnalité, de son caractère propre. Bien souvent l'apparence bizarre que prend un nom de lieu, par suite des déformations que l'usage quotidien lui fait subir peu à peu, indique aussi le changement du caractère et des éléments de la population qui a occupé le sol au cours des siècles. Peu de pays le démontrent aussi nettement que le Slesvig. Dans l'examen que nous allons taire ici, nous étudierons les questions suivantes:

I. Comment pourrons-nous reconnaître la vraie forme des noms de lieux? Quelles règles ou particularités nous présentent les noms de lieux du Danemark ancien ?

II. Qu'est-ce que les noms de lieux du Slesvig nous apprennent sur la population primitive du pays ?

III. Qu'est-ce qu'ils nous révèlent sur les habitats les plus méridionaux du peuple danois?

IV. Quels changements la forme des noms de lieux a-t-elle subis dans les temps modernes?

Ce serait peine perdue, dans ces recherches sur lès noms de lieux, que de se mettre à étudier une carte du Slesvig publiée par des Allemands. Des lettres et des sons tels que : û — sch — w —aune sont pas danois ; des noms comme > Hadersleben* ont plutôt des similaires en Thuringe, On s'apercevra vite que la population propre au pays, exception faite des fonctionnaires et des employés de chemins de fer qui parlent allemand, emploie des noms d'une physionomie et d'un son bien différents; et si l'on remonte aux sources anciennes, on verra que les noms avaient dans le passé un tout autre aspect.

Pour bien comprendre ces noms, le mieux est de rechercher comment on trouve la vraie forme primitive d'un nom de lieu et de voir ensuite comment procédaient les anciens Danois lorsqu'ils donnaient des noms. Il y a quelques générations l'étymologie onomastique se trouvait encore dans la

période de tâtonnements; aujourd'hui on est en possession de méthodes qui permettent de procéder plus sûrement. On a d'abord reconnu qu'il importe surtout de trouver la forme primitive du nom et de le dégager de toutes les altérations qu'il a subies. Ces modifications proviennent de différentes causes: i° l'usure résultant de l'emploi journalier du nom; 2° la tendance instinctive des gens à simplifier la prononciation; 30 la fausse interprétation donnée au nom et la confusion avec un autre vocable analogue (étymologie populaire), dans tous ces cas la nationalité de la population étant d'ailleurs restée invariable. C'est pourquoi il faut remonter à des sources telles que le cadastre du roi Valdemar (vers 1230) ou les diplômes du moyen âge; on voit souvent alors que la signification du mot est facile à retrouver. Il convient ensuite de remarquer la manière dont le nom est prononcé par le paysan, qui, lui, a souvent gardé la vraie forme primitive sans se laisser influencer par les circonstances qui ont pu amener une différence de prononciation ou d'orthographe dans la bourgeoisie et les milieux officiels.

On a aussi constaté qu'il existe pour la formation des noms de lieux, des règles fixes qui ont été suivies presque toujours par la population selon sa manière de parler et de penser. Aujourd'hui chacun baptise sa maison de campagne comme bon lui semble et les noms sont pris un peu partout dans le monde entier; mais dans le passé on procédait avec plus de suite et on appliquait instinctivement des principes déterminés; et d'ailleurs l'habitation que l'on construisait était ordinairement destinée à plusieurs familles. Le nom découlait tout naturellement de la configuration du sol ou des environs, ou encore du genre de travail auquel se livraient les habitants; parfois aussi l'habitation porta simplement le nom de son fondateur.

On remarque facilement qu'un bon nombre des noms de lieux sont composés avec des noms de personnes. Mais on verra aussi bientôt que certaines terminaisons ne sont jamais combinées avec des noms de personnes, par exemple -by (village), tandis que d'autres dénominations ont toujours des noms de personnes comme préfixes: telles sont -lev, -sted, -thorp, (-trup, -strup, -drup), -belle, -ryd.

Si l'on trouve un endroit portant le nom Bjernstrup ou Ulfsryd on peut être sûr qu'on a nommé l'endroit d'après un homme appelé Bjorn (ours) ou Ulv (loup) et non d'après l'animal lui-même. Sonderup, canton de Slagelse (appelé Syndethorp, Sondorp dans des documents anciens) et S0nderup près de Flensborg (appelé Sunerup en 1470) n'ont rien à faire avec le point cardinal (en français Sud), mais se rapportent aux vieux noms de personnes Siunde, Sune.

On observera ensuite que les noms de personnes combinés avec -lev et -sted comptent parmi les plus anciens de notre langue. Ils nous sont connus par les légendes mythologiques, par les inscriptions runiques et les vieilles poésies Scandinaves, mais ils disparaissent plus tard en grande partie. Tels sont Aveir (sur une pierre runique de l'an 800 environ) en Aarslev, paroisse

de Hjordkjœr; Hather en Haderslev; Roar ou Ro en Rost (primitivement Rosted), paroisse d'Arrild; Somar dans la paroisse et la ville de Sommersted; Withîe dans la paroisse et la ville de Vester Vedsted (appelée Withaestath vers l'an 1300); 0ther en 0rslev, paroisse de Hellevad, et en 0rsted, paroisse d'Oxenvad. Par contre dans les noms de lieux terminés en -thorp ou -ryd nous rencontrons des noms de personnes usités dans les périodes anciennes et récentes du moyen âge.

Aux noms de personnes nous pouvons aussi ajouter les noms de dieux. On remarquera que ce n'était guère l'habitude de combiner le nom du dieu avec celui de l'habitation. On n'appela aucun endroit Thors-lev ou Thorsthorp; si nous rencontrons pourtant de nombreuses localités appelées Torsted, Tostrup, Torup, etc., c'est qu'elles ont été désignées ainsi d'après des hommes ponant les noms de Thorer, Thorth ou d'autres analogues. Ces noms de lieux ne sont donc qu'une dérivation indirecte du nom du dieu. Par contre nous voyons que les noms des dieux païens ont été attachés à des bosquets qui leur étaient consacrés ou à de petits lacs, ou bien nous les trouvons combinés avec des noms désignant des sanctuaires, comme -hov et -vi.

Les sources dont nous disposons pour étudier les noms de lieux du Slesvig sont aussi anciennes que celles qui concernent les autres parties du Danemark, et nous avons même sur beaucoup de noms des renseignements qui datent de l'époque des Valdemar (n 57 — 1241). Ces renseignements nous sont fournis non seulement par le cadastre du roi Valdemar, mais aussi par les autres titres authentiques qui nous ont été conservés. A mesure que nous avançons dans le moyen âge, nous trouvons à notre disposition de nombreux manuscrits ainsi que des cadastres et des livres de comptes très instructifs. En examinant les noms de lieux du Slesvig, nous constatons que dans leur caractère et leurs éléments ils ont beaucoup de similitude avec les noms des autres provinces danoises et avec ceux qu'on rencontre en Suède et en Norvège. Dans le Danemark actuel, certains noms sont caractéristiques de la presqu'île jutlandaise, du Jutland méridional, de la Fionie etc. ; de sorte qu'on peut dire que ces formes de noms sont dominantes dans telle ou telle région, tandis que d'autres noms y paraissent rarement ; sous ce rapport ces contrées diffèrent des autres parties du pays.

Le Slesvig, en tant que partie spéciale de l'ancien Danemark, a aussi ses particularités onomastiques. Certains noms s'y répètent avec une grande fréquence, tandis que d'autres paraissent rarement ou font complètement défaut. Cet état de choses correspond exactement à ce qui a lieu dans les autres parties du pays et ne prouve nullement qu'il ait existé au sud du Kongeaa (Rivière royale) une population d'autre race ou qu'un croisement avec un autre peuple s'y soit produit.

Nous niions étudier quelques-unes des formes les plus caractéristiques de noms de lieux. L'antique vocable -lev qui signifie (patrimoine, héritage* est représenté en Slesvig par une vingtaine de villages. Dans l'île de Séeland ces noms sont plus de trois fois, et en Scanie près de trois fois plus fréquents. Ils sont beaucoup moins nombreux dans le Jutland septentrional et notamment dans les contrées situées immédiatement au nord du Kongeaa, de sorte que sur ce point le Jutland et le Slesvig se trouvent dans le même cas. Leur parenté se montre encore dans le caractère de ces noms. Car dans les autres parties du Danemark les localités dont les noms se terminent en -lev ont une grande appartenance en terres (de 70 à 120 tonneaux de grain: unité agricole), et ce sont souvent des villages à église. Sur les 25 localités de ce genre qu'on trouve en Slesvig, il y en a 7 qui ont ce caractère et plusieurs autres telles que Aarslev; — Alslev (paroisse de Hgisted) ; — Bolderslev ; — Fraslev ; — Harreslev; — Hunslev; — Maaslev; — Okslev; — Sebelev; — Seierslev et 0nlev, sont des villages d'une certaine étendue. Il est enfin caractéristique que les villages dont les noms sont terminés en -lev ne dépassent pas l'ancienne frontière Sud du Danemark. Ces noms ne paraissent ni en Holsten, ni en Mecklembourg, ni en Hanovre. Ce n'est qu'en Thuringe que nous rencontrons des terminaisons correspondantes, en partie dans des noms tout à fait parallèles.

L'autre désinence ancienne -l$se, si caractéristique des îles de Séeland et de Fionie et indiquant un gros village situé sur un vaste terrain bas, en général près d'une rivière, d'un marais ou d'une prairie, ne paraît qu'une seule fois en Jutland. Il est douteux qu'on le trouve en Slesvig.

Thorp dans les vieilles lois provinciales s'oppose à Adelby (village principal). Ce qui caractérise le Thorp, comme l'a dit Andréas Sunesan (vers 1200), «c'est qu'il est né d'une autre ville Le Thorp doit donc être considéré comme le village nouveau ou le rejetât» d'-un village ancien; en général dans les régions danoises de l'Est, le Thorp pùaifcde moins de superficie que les autres villes. Les Thorps sont, a peu d'exceptions près, combinés avec des noms de personnes, savoir le nom de l'individu qui s'est établi hors du village principal. Mais tandis que dans les autres noms de lieux nous trouvons des noms de personnes communs au temps du paganisme, dans les noms en -thorp (danois moderne: -trup, -strup, -drup, -rup) nous rencontrons assez souvent des noms datant du moyen âge chrétien. Ainsi les Thorps se présentent à nous comme des localités de date plus récente.

Cependant nous trouvons déjà dans le Sud du Jutland certains traits particuliers. Ainsi beaucoup de -thorps occupent dans cette région un territoire assez étendu et en Slesvig nous rencontrons de grands villages en -thorp, par ex. dans le Slesvig septentrional: Brendstrup, Bylderup, Bjolderup, D0strup; en Angel: Sterup, Stubdrup, Sander Brarup. Comme plusieurs parties du Slesvig contiennent un grand nombre de villages dont les noms sont terminés par -thorp, il serait difficile d'indiquer une ville-mère et on pourrait peut-être supposer que -thorp a eu dans ces régions une signification spéciale.

Mais on peut trouver une autre explication plus naturelle. Il y a deux faits qui nous font supposer que l'exode hors des grands villages a commencé beaucoup plus tôt en Slesvig que dans les autres parties du Danemark. Il est bon de rappeler à ce propos que la division du Danemark entier en cantons (Herreder) remonte aux temps les plus reculés. Aucun des noms de nos cantons n'évoque des souvenirs chrétiens ou ecclésiastiques (le canton de Munkbrarup en Slesvig ne fut fondé qu'en 1779); on peut y trouver au contraire des noms de dieux païens, et aucun des noms de cantons ne se termine ni en -thorp ni en -ryd. Ici le Slesvig fait exception, car d'après le cadastre du roi Valdemar nous trouvons: dans les parties du Nord près de la frontière, le canton de Thyurstrup; au centre du pays les cantons de Rafnsthorp et Locthorp; ce dernier était appelé autrefois, comme il le fut de nouveau plus tard, le canton de Slox; la ville de Slesvig était située dans le canton de Struksthorp.

On remarquera ensuite que les localités du Slesvig terminées en -thorp diflèrent aussi de celles du Danemark à un autre point de vue. Il existe ou plutôt il existait en Slesvig 290 villages aux noms terminés en -thorp; le nom d'aucun d'eux ne semble combiné ni avec un nom chrétien ni avec aucun des noms qui, après l'introduction de la religion chrétienne, furent répandus parmi la population. Nous sommes obligés de descendre dans des régions très allemandes comme Ddnischwold pour y rencontrer: Klausdorf, EHsen dorf, — dont les terminaisons probablement n'ont jamais été prononcées -thorp, — ou bien jusqu'à l'île de Femern pour y trouver des noms tels que Hinrichsdorf, Klausdorf, Vitzdorf dérivés de noms de conquérants danois des XI' et XIIe siècles. Ces villages sont appelés Hœnric Scœrpingesthorp, Niclawsthorp, Dauidthorp dans le cadastre du roi Valdemar. Dans l'île d'Aïs nous rencontrons Jestrup, dont on ne connaît pas la forme primitive; il est peu probable qu'il y ait là le nom de personne: Jes (Johannes). En Danemark nous rencontrons plus d'une dizaine de villages appelés Pederstrup, 6 Knudstrup, 6 Mogenstrup, 5 Jonstrup, 3 Nielstrup; d'autres s'appellent Klastrup, Kristrup, Mortenstrup, Poulstrup etc. Si nous y ajoutons la Scanie, le nombre de ces noms se trouvera plus que doublé. En Slesvig, de tels noms n'existent pas du tout. C'est pourquoi nous concluons que l'émigration hors des villages principaux du Slesvig a commencé et cessé plus tôt que dans les autres parties du Danemark.

Ryd, endroit de la forêt où les arbres ont été abattus, clairière, est généralement combiné avec le nom de celui qui a entrepris le travail de déboisement. Les noms de lieux de ce genre sont fréquents en Séeland et en Scanie; en Fionie le nombre en est moins grand; en Jutland ces noms n'existent presque pas du tout. En Slesvig nous rencontrons de temps à autre -ryd : dans des noms tels que Dollerod, propriété en Angel qui tire son nom d'un ancien village (il est appelé Dolruth dans le cadastre du roi Valdemar) ; les villes de Skïeggerad (appelée Skixggeruth dans le même texte), de Vogsrad (appelée Vogensroth en 1499, 1542) dans la paroisse de Norre Brarup, et

de Volsrod dans la paroisse de Stenbjerg. Les villages du Danemark dont le nom est terminé en -ryd sont moins importants; il en est de même de ceux du Siesvig. Dans les localités que nous venons de citer nous trouvons les vieux noms de personnes de Dale (d'après lequel sont dénommés beaucoup de villages danois, et un village slesvicois appelé Dollerup), de Vogn ou Vagn et de Vale (Vole).

Holt signifie: petit bois, et les villages ainsi désignés sont généralement assez petits ; ils ont en Danemark une moyenne de 30 à 40 tonneaux de grain (voir p. 64). En Siesvig nous trouvons quelques noms de grands villages terminés en Holt, mais le plus souvent ce ne sont que des fermes ou des hameaux qui sont ainsi désignés; par ex. Lilholt dans la paroisse de Halk, le lieu de naissance du patriote slesvicois Nis Lorenzen, quelques fermes du nom de Lilholt dans la paroisse de Skrydstrup, ensuite Boholt, Dalholt, G0sholt, Hyholt, Hegsholt, Kappelholt, etc.

On voit clairement par ces preuves et par d'autres que nous indiquerons plus loin comment les noms de lieux du Siesvig témoignent que, de toute antiquité, la population qui vivait dans ces contrées, était, quant à la nationalité et à la langue, absolument semblable à celle qui s'était fixée au Nord du Kongeaa, dans les îles et en Scanie.

De plus les noms de lieux au Nord de l'Eider diffèrent complètement de ceux du Holsten. Au Sud de l'Eider on peut rencontrer des noms qui ont une ressemblance apparente; mais il importe de ne pas les confondre avec ceux du Siesvig; p. ex. le dorf allemand ne doit pas être confondu avec le thorp danois. Le Holsten manque d'un certain nombre de désinences propres aux noms de lieux du Siesvig et du Danemark ; tels sont les suffixes : -balle (terrain élevé, éminence); -bol (demeure); by; -eng; -gaard; -hjem (domicile); -kjœr; -lund; -lef; -lykke (champ ou boîs enclos) -ryd; -skov; -toft (enclos); -tved (langue de terre, en partie entourée d'eau), -vad (gué); -vang (clos); -vase (chemin élevé sur un marais) -virke (rempart); -vraa (réduit, coin); et beaucoup d'autres encore.

On peut donc constater que les noms de lieux du Siesvig sont de même nature et de même origine que ceux des autres vieilles provinces danoises. On pourrait cependant se demander s'il n'existait pas des domaines dans le Duché même, par ex. dans les parties les plus méridionales, où se décèlerait l'empreinte d'une autre race.

Tout d'abord il est important de se rappeler la nature des contrées voisines de la frontière méridionale du Danemark. Dans un discours tenu devant une grande assemblée à O dense en 1187, Esbern Snare mentionnait en passant l'immense plaine inhabitée qui s'étendait entre le pays des Vendes (Wagrien), le Holsten et le Danemark. Effectivement dans la partie Est du Holsten actuel jusqu'au fjord de Sli, s'étendait anciennement une grande forêt appelée

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Jarnwith, ou la forêt de fer, c'est-à-dire la grande forêt éternellement résistante; elle avait donc le même nom que la grande forêt vierge dont parlent les Eddas et où les géants avaient leurs retraites. Ce n'est que dans les siècles suivants, après le commencement de l'époque historique, que cette forêt commença à reculer devant la hache des bûcherons. Parmi les défricheurs de ces contrées se trouvaient beaucoup de Saxons. Ce fait est en relation avec le début d'une ère de civilisation plus active en Holsten. Au XII* siècle ce pays fut soumis à un gouvernement plus régulier. Les empereurs et rois de l'Allemagne n'avaient exercé jusqu'alors qu'un pouvoir restreint sur le pays qui, bien des fois, avait été mis sous la dépendance du Danemark. Les ducs saxons intervinrent énergîquement en Holsten, le pays fut cultivé comme il ne l'avait jamais été auparavant; la Wagrie fut soumise aux comtes du Holsten, et des colons saxons commencèrent à supplanter la population slave, En même temps les colons allemands pénétrèrent dans lescontréespeu cultivées situées auNord del'Eider. Il est à noter que le cadastre du roi Valdemar dit que le roi posséda, entre le Sli et l'Eider 420 koua; on se servait donc alors de la mesure agraire allemande appelée Hufe. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer ici, et de bonne heure, des noms allemands. Cependant on devine vite quels étaient les possesseurs primitifs des contrées de la frontière Sud.

A l'époque du roi Valdemar on rencontrait entre le Sli et l'Eider les pays suivants: à l'Est, près du golfe de SU, la presqu'île de Svanso (du nom d'homme S van), plus au sud: Frœzlaït (plaine appelée du nom d'homme Fraethi ou du dieu Fre); ensuite le long de l'Eider: Kamp, Stapeleholm, Thynning (cf. deux villages du Jutland appelés Tpnning) et Giatthning. Tous ces noms sont purement danois. Il en est de même des cantons situés tout à l'Ouest: Holm et Hœfras (dans l'Eidersted actuel). On retrouve ces deux noms sur la côte jutlandaise en allant vers le Nord, c'est-à-dire dans le pays autrefois sillonné de rivières et situé à l'Est du fjord de Randers. La sont situés Hevring et Hevringholm (en 1197: Hefringholm), autrefois appelé Holm, de chaque côté de la rivière du Hevring.

Bien que les noms de lieux dans les pays les plus proches de l'Eider soient allemands, nous verrons facilement quels ont été les habitants primitifs de ces contrées. Parmi des noms allemands ou des noms qui ont été germanisés par la suite, de telle sorte que la forme primitive est devenue méconnaissable, nous rencontrons de vrais noms danois. Sur les bords de l'Eider nous rencontrons Nyb0l et sur la rive Sud Skulleby (aujourd'hui: Schùlp) et Loldint. Entre l'Eider et le rempart de Danevirke nous trouvons Norby, Okslev, Brechentorp (cf. Bringstrup en Séeland, autrefois Brengstorp), Krop, Boglund, Jagel (le prêtre allemand Helmold signale au XIIe siècle le bois de Thïevela; en 1323 l'endroit est appelé Dyauele), 0sterby et la ferme de Jettemark. De plus nous rencontrons près d'Egemfjord des noms aussi significatifs que ceux de Vindeby, Moskov, Askov et Haby.

Sur la rive Sud du fjord de Sli nous rencontrons une grande quantité

de noms danois tels que: Vesby, Holm, Geteby, Flekkeby, Gyby, Borgvedel, Steksvîg, Fartorp, Hadeby.

La presqu'île de Svanso se distingue par ses noms caractéristiques. Ses noms de lieux sont, plus que dans aucune autre contrée du royaume, des vestiges probants de la vieille langue danoise et ils ont tous un air d'antiquité. Au moyen âge il y avait là 7 paroisses: Mynnœsby (à l'embouchure, Mynna, du Sli), Kirkeby, Siseby, Vapenses, Riseby, Borgby, Koslev. Plus d'une vingtaine des noms de lieux de cette région se terminaient en -by (Brodersby, Gatnmelby, Norby, etc.); 9 en -mark (Eskilsmark, Kasmark); il y avait des noms en -nos (Espenxs, Rinkenœs) ; en -torp (Bostorp, Saxtorp) ; en -lev (Manslev, Koslev); en -holi,- toft, -tved, -sund (détroit) — en tout plus de 50. Il serait même difficile de découvrir ici un seul nom allemand.

Dans la région occidentale avait pénétré une peuplade allemande, les Frisons. Ce peuple était originaire des côtes de la Hollande. Mais au XI* siècle et au XII" un flot d'émigrants était allé se fixer sur les côtes voisines de la Mer du Nord, sur les côtes du Hanovre actuel. Ils pénétrèrent dans certaines parties du Holsten et dans le pays au Nord de l'Eider. En ce dernier pays l'immigration semble avoir commencé plus tôt, car au temps des Vikings des chefs danois possédaient en Hollande des alleux ou des terres conquises. Les Frisons qui savaient l'art d'endiguer et d'irriguer le pays, pour tirer profit de ce sol riche, gagnèrent pour ainsi dire des pays nouveaux. Le roi de Danemark avait accordé aux Frisons demeurant sur la côte Ouest du Jutland (Strandfriser, Frisons des côtes) certains privilèges relatifs aux impôts et au service militaire. Déjà le cadastre du roi Valdemar mentionne le domaine des Frisons comme Utland: terre située au bord de la mer.

Si l'on étudie les noms de lieux de ces contrées, on remarque vite que les Danois en étaient les premiers habitants. Un peu au nord de la ville de Husum qui porte le même nom que plusieurs villes danoises, nous trouvons sur le Gtst (terrain élevé et sec, éloigné de la mer): Lund, et en allant un peu plus vers le Nord : Schob0l(à l'origine appelé Skovby); — Hatsted (appelé Hattastath dans te cadastre du roi Valdemar) ; — Arnshoft (à l'origine appelé 0mshoued); — Drelsdorf (à l'origine appelé Threlstrup); — Bredsted (appelé Brethsestath dans le cadastre du roi Valdemar) et Lund. En dehors de ces villages dont les noms sont tout à fait danois, nous rencontrons le long de la côte des localités dont les noms sont formés avec le mot danois -bol, plus tard changé en -bal,-bùll, et un nom frison de personne, exemple: Hockensbol, Wobbenbal, Sterdebel, Tedebel, etc. Dans les îles frisonnes, à côté des noms frisons ou bas-allemands, on en rencontre plusieurs d'origine purement danoise.

Nous pouvons donc, dans les contrées Est et Ouest de la vieille frontière et jusqu'à l'Eider, suivre les traces des établissements danois, et de plus nous pouvons constater que les contrées peu éloignées de ce fleuve ont été habitées par une population danoise assez dense. C'est pourquoi, si l'on passe du Hol-

sten dans les contrées du Nord, on est frappé du changement subit des noms de lieux allemands en noms danois.

Une modification profonde dans la composition des vieux noms du Slesvig fut causée par l'invasion des colons allemands et par l'union du pays avec le Holsten. Les comtes allemands et leurs scribes transformèrent les noms d'après leur langue, car ils ne comprenaient ni le dialecte du paysan, ni les mots de vieille souche, dont la signification d'ailleurs n'était souvent comprise ni par la population danoise indigène, ni par celle desautres parties du royaume, même si la forme s'était conservée intacte. La transformation se fit pourtant lentement. Dans les vieux râles de contributions ou dans les titres en bas-allemand, nous trouvons encore de vieilles formes danoises sonores ou dures à côté des noms bas-allemands. Mais les formes allemandes se répandirent de plus en plus, et lorsqu'au XVI* siècle le bas-allemand fut remplacé par le haut-allemand et qu'on chercha de plus en plus à donner une signification aux noms, une confusion complète se produisit; les paysans et les gens du peuple furent les seuls à conserver la prononciation héritée des aïeux. L'ouvrage de Danckwerth, très important, mais faux au point de vue historique, intitulé: »Landesbeschreibung der zwei Herzogthûmer Schleswig und Holstein* (Description géographique des deux duchés de Slesvig et de Holsten) et contenant les excellentes cartes de J. Meyer(iéj2) contribua par sa haute renommée à généraliser ces erreurs allemandes. La transformation continua jusqu'au commencement du XIX* siècle, mais toujours avec l'opposition sourde du paysan, si instinctivement conservateur.

La nouvelle physionomie allemande se manifesta dans l'addition de: -enoa-n à la fin du mot; ainsi on se mita dire: Alsen, Angeln, Kappeln, Schwansen et Tondern au lieu de: Als, Angel, Kappel, Svans, Tonder. Au à doux à la fin du mot, on ajouta un t: Eiderstedt, Wîttstedt (Vedsted), le g doux fut changé en k dur: Broacker, Rinkenis (Ringemes). Le Hj jutlandaîs cessa d'être prononcé, et on ne dit plus que ;': Jarup (Hjardrup); sk fut changé en sch: Eschelsmark, Scheggeroth, ov en au: Bau (Bov), Schausende (Skovsende). Beaucoup de vieux mots perdirent alors leur sens, ainsi par le changement de Ryd en Roth, de Nass en Nis, de Kja;r (marais) en Kar [Karharde, c'est-à-dire Kjaer Herred (canton de Kjaïr)] ou Kirchen (église): Morkirchen, c'est-à-dire Morkjœr (où il n'y a même pas d'église); Rabenkirchen, c'est-à-dire Ravnkja;r (appelé Rafnaekya;r dans le cadastre du roi Valdemar).

Pour se faire une idée des transformations que subirent les noms de lieux, il serait intéressant de suivre à travers l'histoire les noms de quelques villes.

Au moyen âge Haderslev était toujours appelé Hathairslef, ce qui signifie: le bien ou la propriété de Hather; même dans les documents bas-allemands du XVe siècle on le trouve ainsi écrit, ou encore : Hathersleue. Lorsqu'aux siècles suivants le haut-allemand devint la langue dominante dans les

hautes classes de la société, le nom fut souvent écrit : Hadersleben, c'est-à-dire qu'on lui adapta une terminaison ressemblant à celles des noms géographiques de la Thuringe.

Le vrai nom ancien d'Aabenraa apparaît dans les statuts municipaux de 1355. Parmi les villages sur les terres desquels les habitants d'Opneraa avaient obtenu droit de pâturage du roi Valdemar le Victorieux, nous trouvons: Gamel Opner (vieux Opner). Un village d'Opnor est aussi nommé dans le cadastre du roi Valdemar; il était situé sur un »0r« découvert (open- 0t; on appelait >0r< une falaise sablonneuse). Le village a donné son nom à la rivière (aa) qui coule auprès; et lorsque la ville se constitua elle fut nommée Opnoraa pour la distinguer du village. Dans les derniers siècles du moyen âge, le nom se présente dans des actes allemands et danois avec des orthographes qui reflètent clairement la prononciation ancienne (Openra, Apenraa). Ce n'est que dans les temps modernes que la forme fausse et absurde d'Apenrade a pu prévaloir.

Le nom de la ville de Nordborg en Als pourrait à première vue paraître bien danois : néanmoins c'est Nerborg qui est à la fois la forme ancienne et la prononciation actuelle du peuple. Comme les deux cantons de l'île d'Aïs, d'après le cadastre du roi Valdemar, portaient les noms de Norrahaeret et de Syndrœhœret (canton du Nord et canton du Sud), il s'en suivit que les deux forteresses de l'île furent appelées Norrœborg et Sgnderborg. Lorsque cette dernière forteresse et ville porte en allemand moderne le nom de Sonderburg, on peut dire que cette forme est tout aussi peu allemande que danoise.

Flensborg était la forteresse près de Flenstofte. Ce village est mentionné dans les vieux statuts municipaux de 1 284 et il porte le même nom qu'un village de Séeland et un manoir de Fionie. La première syllabe du mot semble être fien qui signifie: branche, dent d'une fourche, et qui doit indiquer ici la forme du terrain; l'élément final devint burg pendant la période de germanisation.

Le bourg de Graasten (pierre grise) fut ainsi appelé du nom du château bâti à l'époque de la Réforme et dont les constructions étaient de couleur grisâtre. Traduit en allemand le nom fut prononcé Grausteen , de là l'altération Gravensten, d'autant plus facile à expliquer que le château devint la propriété d'un comte (Graf). Le nom de Gravensten fut même appliqué par la suite à une très bonne variété de pommes cultivée dans le verger du château. Le paysan conserva malgré tout la vieille prononciation Graasten.

Dans les temps les plus reculés, il existait deux noms pour la ville de SIesvig: Hedtby (ai hadum, «près de la lande», dans une source anglo-saxonne) et Slesvig, qui tout d'abord fut le nom de la baie seule, mais qui finit par devenir le nom de la ville. Le fjord fut appelé SU ou SU, et ce mot est apparenté à SU, nom que donne le peuple à différentes plantes aquatiques.

Même a l'époque du roi Christian IV on entendait les paysans appeler Hedeby la ville située sur les bords du Sli.

Le cadastre de Valdemar mentionne comme appartenant au roi Ykiemburgh (Ykœnweburgh) c'est-à-dire Egern-Borg (forteresse de l'Écureuil), située tout près de la frontière Sud. C'est autour de cette forteresse que s'est développée la ville dont il est parlé pour la première fois dans un diplôme de la veuve du roi Abel ; elle y est appelée Eckerneuorde.

Au commencement du XIX' siècle , lorque le sentiment national s'éveilla chez le peuple, en même temps que le goût pour les souvenirs historiques et l'amour pour la langue danoise et son histoire, on reconnut combien les noms du Slesvig avaient été altérés et rendus méconnaissables. En SIesvig, aussi bien que dans les autres parties du pays, on comprit que cétaient les paysans qui avaient conservé les vieilles formes avec le plus de fidélité. Cette constatation, jointe aux titres et documents du passé qui avaient été conservés, permit de retrouver les formes exactes. Les linguistes et les historiens se mirent à examiner dans des livres et des traités l'histoire des noms de lieux du Slesvig; les cartes de l'état-major rectifièrent l'orthographe de bien des noms et les autorités elles-mêmes attachèrent plus d'importance à la question onomastique.

Depuis que le Slesvig a été soumis à la domination prussienne, tous les résultats ainsi obtenus ont été détruits, car les autorités cherchent par tous les moyens à imprimer aux noms un caractère étranger. La meilleure preuve en est dans la carte du Slesvig dressé par l'état-major allemand (Kôniglich Preussische Landes-Aufnahnie, 1879- 1880). Déjà le village quia donné son nom à la rivière frontière est ici appelé: Schottburg (Skodborg), et nous rencontrons dans le Slesvig septentrional — pour nous en tenir aux régions de langue danoise — des noms tels que: Arsleben (Aarslev, en 1231: Arslef); Bollersleben (Bolderslev, vers 1280: Boldersle, en 1452: Boldersleue) ; Enleben (0nlev, en 1280: 0nlôff); Fischholm (Fiskholm); Gramm (Gram); Jordkirch (Hjortkaer, en 119e Hiortteker); Hellewatt (Hellevad); Holebùll (Holbel); Mogeltondern(Magelt0nder);Oxenwatt(Oxenvad,comparez0xenvad près de Hjerring, au Nord de la péninsule jutlandaise, Oxenvad en Salling et également près de la frontière Sud) ; Rohrkarr (Rarkjier) ; Schads(Skast; au moyen âge: Skastath, Skasteth, mot écourté de la même manière que beaucoup de noms semblables du Jutland méridional); Scherrebek (appelé Skjaerbœk pendant tout le moyen âge et dans les temps modernes); Tûchschau (Tykskov; on rencontre le même nom près de Hjorring).

Si nous considérons l'île d'Aïs, où la langue danoise est parlée presque par la totalité de la population, nous trouvons: Atzerballigholz (Asserballeskov) ; Kekenis (Kegenaes); Kettingholz (Kettingskov); Lysabbel (Lysabild, en 1245: Liusapeld); Poehl(P0l); Ranhof (Renhave); Schauby (Skovby) ; Schwenstrup (Svenstrûp).

A côté de ces noms il y en a d'autres qui ont gardé la forme danoise pure,

ce qui nous donne une idée nette de la manière arbitraire dont on a procédé. S'il en est ainsi dans les parties septentrionales du pays, on ne saurait s'étonner de trouver sur les canes de l'état-major dressées pour les contrées méridionales, où domine la langue allemande, des noms de lieux beaucoup plus altérés, et même souvent rendus si méconnaissables qu'il serait difficile d'en soupçonner la forme primitive.

On ne s'explique pas très bien le procédé des Prussiens en Slesvig; car dans les pays habités de vieille date par les Allemands, ils se sont justement toujours efforcé de restituer sous leur forme primitive les noms de lieux qui avaient été altérés à travers les siècles.

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