‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 16 sur 102 · DE · texte numérisé non relu

DE

Depuis les temps les plus reculés le nom de Jylland (vieux dan. Julland, forme latinisée: Jutia, Jucia, Jullandia) désigne toute la presqu'île qui s'étend depuis Skagen jusqu'à l'Ejder. Le pays a été dénommé d'après la population qui l'habitait, — savoir les Jutes (dan. Jyder, vieux dan. /«te), de même que le Danemark a reçu son nom des Danes (Danois, vieux dan. Dana), tandis qu'inversement des noms de populations tels queSkaaninger(Scariiçns),Fynboer (Fioniens), Angelboer (Angliens) ont été formés sur les noms de pays Skaane (Scanie), /^«(Fionie), Angel (Anglie). Le Jutland a été, de toute antiquité, divisé par le Kongeaa (»rivière du roi«, appelé aussi Skodbwgaa) en deux parties, actuellement dénommées Nçrrejyîland (Jutland septentrional) et Sfriderjyllatid (Jutland méridional), anciennement Nerrœ- et Sundœrjulland. Mais aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire, le Sonderjylland a fait partie intégrante du Danemark, tout comme le Nerrejylland, les îles de Séeland et de Fionie, et la Scanie. Les vieilles légendes aussi bien que les témoignages historiques sont d'accord sur ce point.

Les noms des groupes de populations appelés Danes et Jutes apparaissent tout d'abord dans la littérature grecque et latine à partir du VI' siècle. En revanche on ne trouve pas avant te IX' siècle les noms de pays correspondants. Les plus anciens témoignages qu'on ait à leur sujet nous sont fournis par la vieille littérature anglaise. Dans la traduction que le roi Alfred le Grand donna de la cosmographie d'Orose (vers 890), et où sont mises à profit les indications du norvégien Ottar sur les pays Scandinaves, il est question de la région située à la frontière méridionale du Danemark. On y raconte qu'Ottar, parti de Skiringshal, au Sud-Est de la Norvège, arriva, après cinq jours de navigation, i un port appelé at Hœpum, situé entre les Wendes, les Saxons et Angel (betuh Winedum and Seaxum and Angle) et appartenant aux Danois. Le port mentionné ici est la place de commerce du golfe de Sli qui nous est encore

plus anciennement connue et qu'on appelle tantôt Hedeby, tantôt Slesvig, tantôt Slistorp.

Les chroniques franques, — qui datent du IX* siècle1, — signalent à plusieurs reprises l'Ejder comme la frontière du Danemark. Et il en est ainsi dans les siècles suivants. Dans la célèbre description historique et géographique des pays Scandinaves qu'Adam de Brème a jointe à sa chronique ecclésiastique écrite dans la seconde moitié du XI* siècle1, il est parlé plusieurs fois de la frontière méridionale du Danemark. L'Ejder marque la limite entre les Danois et les Saxons (Egodor fluvius, qui Danos dirimit a Saxonibus). Le Danemark est séparé des Nordalbingiens par l'Ejder (hanc autem Daniam a nostris Nordalbingis flumen Egdore dirimit). La partie antérieure du Danemark qui est appelée Jutland s'étend vers le Nord à partir de l'Ejder (et prima quidem pars Dani;t, qux Jutland dicitur, ab Egdore in boream longitudine protenditur). L'Allemagne (Germania) est opposée au Jutland. Si nous passons aux historiens danois, Saxo Grammaticus (mon au commencement du XIII' siècle) présente le Jutland comme un pays limitrophe de l'Allemagne (Teutonia, Germania), et ce pays s'étend de Skagen à l'Ejder. Le Danevirke est appelé le rempart du Jutland (Jutia; moenia). Le roi de Danemark Svend Estridsen meurt à Sudathorp, ville du Jutland (juticarum partium oppidum): il s'agit ici du village de Sederup près d'Aabenraa. Dans d'autres chroniqueurs danois il est dit que les Wendes font des incursions en jutland et pillent le pays jusqu'à Ribe. — Les anciens Islandais emploient les mêmes dénominations. Le roi danois Gorm le Vieux conquiert tout le Jutland au Sud jusqu'au golfe de Sli. Le roi norvégien Magnas le Bon bat les Wendes en Jutland tout près et au Nord de Hedeby, sur la lande de Lyrskov. Le roi danois Erik Emune est tué en Jutland, à l'assemblée d'Urnehoved, où se tenait la vieille cour de justice du Sonderjylland. En Jutland se trouve l'évêché de Hedeby, le plus méridional du Danemark. Le Holsten est limitrophe du Danemark, etc. . . .

Ainsi donc, Sfriderjylland est le nom le plus ancien et le plus primitif du pays situé entre la rivière de Kongeaa et l'Ejder. Le terme de Slesvig a apparu à une époque postérieure. C'est le nom de la ville la plus impartante de la région, et ce nom, sous l'influence allemande, a été transporté, par la voie des titres, au pays lui-même. La ville de Slesvig, situé dans le voisinage de la vieille limite Sud du Danemark, s'est trouvée, depuis les temps les plus anciens, intimement liée à la défense de la frontière danoise. Les traditions légendaires parlent déjà de gouverneurs qui y résidaient et à qui était confiée la garde de la frontière. Le plus célèbre de ces gouverneurs ou ducs est Knud Lavard (mort en ii^i), qui était fils du roi de Danemark, Eric le Bon. Son fils et successeur Valdemar I" le Grand devint lui-même roi de Danemark. Le fils de celui-ci, Valdemar II Sejr, était aussi duc de Senderjylland avant de monter sur le trône de Danemark. Lorsque le second fils de Valdemar Sejr, Abel, devînt

1 Éditées par l'trtz dans les Monumenta Genninia: hislorica, t I. » Même publication, t. VII.

LANGUE ET KATIONALITÉ 9I

duc de Sonderjylland après la mort de son père (1241), ce fut le point de départ de luttes séculaires entre les ducs slesvicois et les rois de Danemark, qui continuèrent à faire valoir leurs droits de suzeraineté sur le pays.

Le titre officiel de ces ducs était celui de dux Jutite; c'est ainsi que continuèrent à s'appeler les descendants d'Abel. Beaucoup plus rare est le titre de dux Sunderjutiœ. On trouve aussi exceptionnellement d'autres dénominations, comme dux Danortim, dux Danice, duc au Sud de la rivière. Lorsque s'éteignit en 1375 la descendance d'Abel, les comtes de Holsten entrèrent en possession du Sonderjylland . Ceux-ci également sont souvent appelés ducs de Jutland ou de Sonderjylland.

Cependant on rencontre aussi très anciennement des titres tirés du nom de la ville de SIesvig, où était le siège de la résidence. Déjà l'historiographe Svend Aagesen, contemporain de Saxo, appelle Knud Lavard dux slesvicencis. Mais ce titre ne devient officiel que sous les comtes holstenois. Après que le roi danois Christian I", ancêtre de la maison royale d'Oldenbourg, a de nouveau réuni le duché au royaume (1460), on ne rencontre le terme de SIesvig que dans les titres ducaux.

Non seulement le duc lui-même, mais encore sa dignité et son territoire furent désignés d'après le siège de la résidence. Saxo parle déjà du gouvernement slesvicois ou préfecture slesvicoise (slesvicencis prsefectura) et du territoire slesvicois (territorium slesvicense). Dans les textes postérieurs, — et cela jusqu'à nos jours, — on rencontre partout le terme de duché de SIesvig (HertugdBmmet SIesvig) côte à côte avec l'ancien nom de Sonderjylland. Par contre la dénomination de SIesvig tout court est d'origine assez tardive. On ne la rencontre guère avant la fin du XVI* siècle. Il est assez caractéristique que dans les régions Sud on prononce le nom de la ville Sljasvlg, Slasvig, SIesvig avec l'accent sur la dernière syllabe comme dans le nom de Lemvig (ville située sur le Limfiord), tandis qu'en prononçant le nom du pays on place l'accent sur la première syllabe: Slésvig. Comme nom de pays, le mot SIesvig a passé de la littérature dans le parler dialectal.

La population de langue danoise habitant le Sonderjylland s'appelait au moyen âge Jutes tneridionales ou tout simplement Jutes. Cette dernière dénomination est celle qui se présente le plus fréquemment. Le nom de Jutes méridionales se rencontre non traduit dans des chartes en bas-allemand: ainsi en 1373 il est question des jutlandais du Sud appartenant au duc de SIesvig (de Sunderjuten, de dem hertughen van Sleswik tohoren), et en 1393 il est parlé du petit peuple de Jutes méridionales présents à l'assemblée d'Urnehoved (de menen Sunderjuten). Que ce nom de Sfinderj'yde ait été employé au moyen âge dans la langue ordinaire de la conversation, c'est ce qui ressort avec certitude de cette circonstance que son symétrique Nfrrejyde (Noryude) apparaît en Sonderjylland comme nom de personne, tout comme d'autres noms indiquant l'habitat ou l'origine, par ex. Frese, Holste, Angelbo, A5r$bo, Fynbo, Vendelbo, Harbo, Alsing, Samsing, Skaanittg, c'est-à-d. »habitant de la Frise, du Holsten,

de l'Anglie (dan. Angel), à'Mro, de Fionie (dan. Fyn), de Vendsyssel, de Harsyssel, d'Aïs, de Samso, de Scanie (dan. Skaane).

Il est possible, et même vraisemblable, que le nom de Dattes ait été au début appliqué seulement à la population de la Scanie et des îles; mais il est impossible d'en fournir une preuve certaine, car la population du Jutland, dans tes plus anciennes sources comme de nos jours, est désignée alternativement par les deux noms de Jutes et de Danes. On lit par exemple chez Adam de Brème: >Le plus près de nous habitent les Danois, qu'on appelle Jutiandais (Dani, quos Juddas appellant)«. En Sflnderjylland le nom de Danes l'emporta à la longue sur celui de Jutes et finit par le supplanter complètement. On trouve dans la littérature, à toutes les époques, la population du pays désignée sous le nom de Jutes ou Jutes méridionales ; mais c'est seulement a une époque récente que cet ancien nom de peuple a reparu dans la langue de tous les jours. De mémoire d'homme, la population de langue danoise habitant le Sonderjylland s'est appelée elle-même danoise et a appelé sa langue le danois (dansk) ; et c'est aussi de ce nom que le peuple et la langue ont été appelés par les voisins allemands et frisons. Même le terme de Jyde (»Jntlandais») avait totalement disparu de la langue populaire des Slesvicois, si bien qu'on n'appelait pas Jyder les habitants du Jutland septentrional mais qu'on les désignait d'un nom dérivé, de formation récente: Jyllandere.

Alors que depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours une série ininterrompue de témoignages de toute sorte nous apprennent que l'Ejder a toujours formé la frontière méridionale du Danemark, par contre les renseignements directs sur l'état des nationalités aux environs de cène frontière dans les temps anciens, ne sont ni très nombreux ni très précis. Rien ne nous empêche de croire et beaucoup de raisons nous portent à admettre que primitivement, partout où le Sanderjylland était peuplé, il a eu une population exclusivement danoise. Mais d'un autre côté il est certain qu'à une époque très ancienne de la période historique, sinon plus anciennement, des populations non danoises ont habité les régions les plus méridionales et les plus occidentales du Sanderjylland.

Les Danois avaient pour voisins un peuple slavei les Wendes ou Venèdes, et deux peuples germaniques, les Bas-Saxons et les Frisons. Les Wendes demeuraient en Vagrîe, c'est-à-dire dans la partie orientale du Holsten actuel, ainsi que dans l'île de Fehmern. A l'Ouest des Wendes, dans le Holsten proprement dit, habitaient les Bas-Saxons. La demeure des Frisons était alors comme aujourd'hui dans les districts occidentaux; rien ne nous fait supposer qu'ils aient habité anciennement plus au Nord ou plus à l'Est. Ils étaient installés là de temps immémorial; mais on peut considérer aujourd'hui comme historiquement démontré ce que Saxo Grammaticus supposait déjà, à savoir qu'ils sont venus d'ailleurs et qu'ils ont immigré par mer de leuF habitat primitif situé sur le littoral Sud de la mer du Nord. Leur pays a toujours fait partie du Danemark, tout comme les autres régions du Sanderjylland.

S'il fallait prendre au pied de la lettre les déclarations d'Ottar citées plus haut sur les limites des nationalités, la frontière Nord des Wendes et des Bas- Saxons aurait été dès le IXe siècle à la hauteur de Hedeby. Mais, pour des raisons qu'on va voir plus loin, il est difficile d'admettre qu'il en ait été ainsi. Au temps d'Ottar les Danois ont dû s'étendre plus au Sud que la ville de Hedeby.

La population danoise du Stmderjylland paraît avoir été primitivement séparée de ses voisins du Sud par de grands bois, des tourbières et des landes. Adam de Brème parle d'une vaste »forêt des païens* (profundissimus saltus paganorum) appelée Isarnho, au Sud du golfe de Sli. Ce nom veut dire > forêt de fer«. Encore en 1187, le chef danois Esbern Snare dit dans un discours que le pays des Slaves, le Holsten et le Danemark sont réunis par un grand désert. En danois du moyen âge la forêt en question est appelée tantôt >la forêt de fer* (Jantwilk), tantôt >la forêt danoise* (Sylva danica). Elle est défrichée depuis bien longtemps, mais son emplacement s'appelle encore d'un nom bas-allemand Dânisckwold (*la forêt danoise).

Aux XII* et XIII' siècles s'acheva la germanisation des Wendes de laVagrie; ils n'ont laissé après eux d'autres souvenirs que des noms de lieux. Il est vraisemblable que les Danois des régions les plus méridionales du Sonderjylland ont été a peu près à la même époque que les Wendes victimes du besoin de colonisation des populations allemandes. Il semble bien qu'au XIII' siècle un nombre considérable d'Allemands étaient établis entre le golfe de Sli et l'Ejder; et ce qui le prouve c'est qu'un important manuscrit latin de cette époque, le cadastre (Jordebog) du roi Valdemar, qui contient une nomenclature des régions, villes et îles danoises, emploie le terme bas-allemand de hotta pour désigner des propriétés situées dans ces districts méridionaux. Il y est dit en effet que le roi de Danemark possède 420 koua entre le Sli et l'Ejder (dominus rex habet inter SI* et Eydser cccc houa; et xx).

L'examen des noms de lieux nous démontre que jadis, dans des temps très anciens, des Danois ont été établis au Sud du golfe de Sli et du Danevirke. On retrouve encore aujourd'hui au Sud du Sli un véritable fourmillement de noms de lieux danois; on en trouve même à certains endroits jusque tout près de l'Ejder. Il y a là des noms de villages tels que Gammelby, Sfinderby, Sfby. (By en fr. village, gamme! vieux, s&ider méridional, S$ lac). Personne ne peut douter un instant que la langue danoise ait été parlée jadis dans ces parages.

Un autre témoignage important sur la nationalité peut se tirer des noms de personnes, et notamment des noms de famille. Les habitants du Sanderjylland avaient très anciennement adopté les procédés de dénomination en usage chez les peuples Scandinaves. On formait le nom de l'enfant en ajoutant les mots Sjn (fils) ou Datter (fille) au prénom du père qui prenait \'s du génitif. En frison, le nom se formait soit à la manière danoise (ex: PeUrsen) soit tout simplement en donnant à l'enfant le prénom de son père au génitif (ex : Peters).

Mais sous l'influence allemande ces noms en -sen sont devenus de très bonne heure des noms de famille héréditaires et fixes, non seulement pour les hommes mais aussi pour les femmes; et au XIXe siècle la loi a prescrit pour tout le Danemark ce mode de dénomination. Au Nord du golfe de Sli et du Danevirke les noms en -sen sont portés pour ainsi dire par tout le monde. Dans les régions plus méridionales ils deviennent rares ou manquent presque complètement. Or nous constatons qu'au XVe siècle la situation était déjà la même qu'aujourd'hui.

Il convient d'attribuer une importance particulière aux noms de personnes ou de lieux qui contiennent une indication de nationalité, lin Sonderjylland comme ailleurs, l'usage a été très anciennement de nommer les étrangers, les individus immigrés, d'après l'endroit ou la nation dont ils provenaient. Nous pouvons en conclure avec certitude qu'une personne qui a reçu le nom, — c'est-à-dire le surnom, — de Jyde (»Jutlandais«) s'est trouvée au milieu d'une population qui n'était pas elle-même jutlandaise ou qui du moins ne se considérait pas comme telle. Mais les noms de ce genre se transmettent de père en fils absolument comme les autres noms de famille. Us ne sont pas toujours donnés précisément aux individus qui les portent ni aux lieux où on les rencontre. C'est ce qui affaiblit beaucoup la valeur de leur témoignage. Il est remarquable cependant que le nom de Dehn (Danois, allemand Dane) appartienne particulièrement aux régions où les noms danois en -sen se rencontrent côte à côte avec des noms de famille allemands. Au XV siècle ce nom est écrit Dâne, Deen, Dehn. Il est naturel de supposer qu'il a été donné primitivement par une population en grande majorité allemande à quelques Danois restés dans le pays ou immigrés.

Les noms de lieux qui contiennent un nom de peuple ont naturellement une valeur plus grande: eux du moins restent où on les a mis. Les noms de lieux de cette catégorie sont également donnés par des étrangers, et c'est pourquoi ils apparaissent seulement à la frontière et au dehors de la frontière. On trouve les noms de Dattebak et de Daneholm sur la vieille frontière entre le Danemark et la Suède. Il y a dans l'île de Fehmern un Dànschendorf, et sur plusieurs points de la côte méridionale de la Baltique on trouve également le nom Danois. Rappelons l'existence d'un Jyderap en Séeland, d'un Holianderby dans l'île d'Amager, etc. ... Il faut remarquer cependant que le terme de »Danois« a une valeur non seulement nationale, mais aussi politique. Par exemple le nom de Dânischwold indique seulement que le pays appartient au Danemark; il marque l'opposition avec le pays boisé qui s'étend de l'autre côté du golfe de Kiel. Dans le Dânischwold se trouve le village de Dànischhagm: il s'oppose aux nombreuses localités en -kagen situées dans le territoire voisin, en Holsten. Cela ne nous indique rien de précis sur la nationalité des habitants.

On trouve dans les noms de lieux de la région Sud du Senderjylland les deux noms de Jutes et de Frisons, et on y trouve certainement aussi le nom

de Wendes. Le village de Wentorf dans le Dâmschwold, près du Wittensee, doit être considéré, pour toutes sortes de raisons, comme une ancienne colonie wende ou plutôt comme une ancienne ville frontière. A un demi-mille de Wentorf se trouve un village portant le nom danois de Haby. Le nom de Frison se rencontre à plusieurs endroits sur la frontière. En dehors de celle-ci, on le trouve en Flensborg et au milieu du pays près de Jorl, où existent à la fois un N#rre-Frisvad et un Stmdre-Frisvad; ce sont des gués que les Frisons ont traversés dans leurs voyages vers les villes de l'Est, et le cas est le même que pour Angelbovad, situé en dehors de l'Anglie, entre les villages de Treia et de Bondelum.

Nous connaissons deux endroits appelés Jydebak (mot à mot: «ruisseau des Jutlandais*), l'un occidental situé juste à l'Est de Bredsted, — l'autre oriental, près de ta station de chemin de fer du même nom (en allemand fiibek). Le Jydebœk occidental se trouve à l'intérieur du territoire frison, mais les noms de lieux situés vers l'Est sont purement danois, et ainsi on peut considérer comme certain que les Frisons, au cours des temps, se sont avancés du côté de l'Est. En ce qui concerne le Jydebak oriental, la question est plus compliquée. Il y a, corne on l'a vu, des noms de lieux danois en grande quantité bien plus au Sud que Jydebak. Dans ces régions méridionales on parle un dialecte danois spécial qui se sépare sur beaucoup de points du jutlandais et se rapproche des dialectes danois de l'Est et du suédois. On est presque forcé d'admettre qu'entre Jydebsek et Wentorf il s'est trouvé à un certain moment une population Scandinave qui ne se considérait pas comme jutlandaise.

Chez les écrivains des XVIIe et XVIII* siècles on voit très nettement affirmé que la frontière entre la nation allemande et la nation danoise est formée pai le Danevirke et le golfe de Sli. Et pourtant on trouve encore aujourd'hui au Sud de ce golfe des survivances d'une langue danoise dans la presqu'île de Svans. Dans la monumentale «Description des duchés de Slesvig et de Holsten* donnée en 1652 par Caspar Danckwerth1, on lit à la p. 54: »De nos jours le duché de Slesvig est habité par des Danois ou Jutlandais, par des Saxons et des Frisons. Les Jutlandais en occupent la plus grande partie, car de Kolding jusqu'au Sli et jusqu'à la ville de Slesvig il y a une population jutlandaise ou danoise qui emploie la langue danoise, à l'exception cependant de la ville de Flensborg, qui est mélangée de Danois et d'Allemands. La ville de Slesvig et tout le pays situé entre le golfe de Sli et l'Ejder sont habités surtout par des Saxons, qui parlent un langage bas-saxon . . . Depuis la rivière de Skodborgaa jusqu'à 'Fonder il n'y a que les Jutlandais. On trouve ensuite les Frisons du Nord, qui habitent les terres de marais et une partie du »Gest«

1 L'ouvrage est en allemand et a pour titre exact: »Neue Landesbeschreibung der zwey iierzagthùmer Schleswig und Holsteim. Danckwerth fut pendant plusieurs années médecin A Ilu5um et devint en 1641 bourgmestre de cette ville. Il était né à Oldensworth en Ejdersted, où son père, Holstenois de naissance, exerçait les fonctions de bailli.

i)è TROISIÈME PARTIE

ou terres èlevéesf. Au sujet de la presqu'île de Svans, Danckwerth nous dît (p. 130) que les habitants y parlent la langue saxonne et la langue danoise.

Dans la description de la ville de Slesvig* par Ulrik Petersen *, on trouve les renseignements suivants: «Trois langues sont parlées dans la ville de Slesvig. La première et la plus distinguée est le haut-allemand, qui est la langue écrite. La seconde est le bas-allemand ou, — comme il l'appelle aussi, — le vieux saxon qui est proprement le langage de la ville et des campagnes, la langue indigène et naturelle, qui est comme sucée avec le lait maternel. Cette langue est parlée par les grands et les petits, par les vieux et les jeunes, par les enfants et les domestiques. La troisième langue, très parlée ici, est la langue danoise-anglienne qui est souvent employée par les bourgeois de la partie Nord de la ville, par exemple sur le marché aux chevaux et dans les petites rues de la paroisse de St. Michel, et aussi par les domestiques quand ils font le marché avec les Angliens*. En effet la langue danoise commence dans ce duché à partir du grand rempart de Danevirke, dans les villages de Skovby et de Husby et dans les villages qui touchent le Nord de la ville: St. Jprgen, Klensby, Moldenit, Berend, Nybel, etc. . . , grâce au voisinage desquels

nous avons reçu le sobriquet de Steert-Dânen (» Danois de queue<) Mais

depuis les temps les plus anciens aucune langue danoise n'a été parlée entre Slesvig et Rensborg, où l'Ejder marque la séparation entre l'Empire romaingermanique et le royaume de Danemark, — suivant le vers connu : Eidora Romani terminus imperii est, — ni non plus entre Egernforde et Kiel, où cependant le nom de Dânischwold montre que c'est un territoire danois. C'est que ces régions frontières ont toujours été peuplées par des Holstenois* .

Un travail publié en 1799 et signé J. nous donne une description des particularités nationales chez les Danois et les Allemands des régions frontières 3. »La différence la plus frappante entre les Danois et les Allemands est constituée par la langue. Cependant ce serait une erreur de voir dans cette différence un signe infaillible. La langue n'est plus désormais la marque de séparation entre les nationalités et elle le devient de moins en moins, car le bas-allemand ne cesse de se répandre parmi les Danois, dont la langue maternelle sera bientôt complètement oubliée dans certaines régions. Tel est le cas par exemple pour la plus grande partie de l'Anglie et pour quelques villages situés entre Husum

' Cet ouvrage, qui est en allemand, n'a jamais été imprimé, mais on en a conservé le manuscrit. U. Petersen était né en 1656 i Slesvig et il était fils d'un marchand aisé de cette ville. Il habita sa ville natale depuis sa naissance jusqu'à sa mort (173s); il n'occupa aucune fonction, et consacra tout son temps à des études d'histoire et de topographie.

* Die dritte alhie sehr ûbliche Sprache ist die Angel-dânische Sprache, welcher sich die Bûrger in dem Norderquartier dieser Stadt, als im Pferdemarkt und in der Michaëlis Gassen, wm auch das Gesinde mit den Leuten aus Angeln za Kauffschlagen vieliàltig bedienen . . .

* >Einige Bemerkungen Qber die verschiedenen Naiionaleigenthûmlichkeiten der Dànen und Deutschen im Herzogthum ScMeswigt, — publié dans • Schleswig-Holsteinische Blâtter fur Polteei und Kultur«, IJ p. 188 ; édité en traduction danoise par Gustav Johannsen dans •Senderjyske Aarbager».

et Slesvîg. Les causes principales de ce phénomène doivent être d'abord les relations perpétuelles avec les Allemands, en particulier avec les villes de langue allemande, et aussi l'observation faîte par tous qu'il était plus facile pour les gens parlant bas-allemand que pour les Danois d'apprendre à lire et à comprendre la langue des écoles. Cependant le Danois prononçant le basallemand et aussi le haut-allemand conserve toujours un accent danois qui le rend aisé à reconnaître. — Beaucoup plus remarquable est la différence dans le mode de construction des maisons. L'Allemand n'a jamais de cheminée sur sa maison, tandis que le Danois en a toujours. Celui-ci considérerait comme intolérable la privation de cheminée, tandis que le premier trouve cet appendice superflu et gênant. L'Allemand est habitué dès l'enfance à vivre dans la fumée, et c'est pourquoi il n'en est pas incommodé. Au contraire, l'atmosphère enfumée lui est agréable et le goût qu'elle communique aux aliments lui

paraît naturel Or on ne peut passer ainsi la plus grande partie de sa

vie dans la fumée sans subir certaines conséquences de ce régime. Par exemple il me paraît que chez la plupart des Allemands la couleur de la peau est un peu plus foncée que chez les Danois .... Les deux populations diffèrent également par le costume: il est vrai que les différences ont été aplanies par les vicissitudes de la mode ; mais la chaussure de tous les jours présente encore des caractères bien distincts. Les Danois se servent tous de sabots de bois pour l'usage ordinaire, tandis que les Allemands emploient des souliers et des bottes au dehors et des galoches à l'intérieur des maisons. . . . Leurs festins et leurs fêtes se ressemblent il est vrai en partie, mais pas à tous les points de vue .... J'indiquerai encore la frontière qui sépare les deux peuples. Cette frontière est formée par le golfe de Sli et par la grand'route qui va de Slesvig à Husum. La presqu'île d'Anglie, sur le bord du golfe, est entièrement danoise, et tous les habitants au Nord de la route de Slesvig à Husum de même que ceux qui habitent le long de cène route, sont également des Danois. Ceux qui se trouvent du côté sud de la dite route ne sont pas tous Allemands, mais ils sont en majorité un mélange des deux nations. Et cela est vrai en paniculier des villages voisins de Slesvig, comme Husby, Skovby, Danevirke*.

Au XIX* siècle nous avons une masse considérable de textes relatifs à la situation des nationalités et des langues en Sonderjylland. Parmi les auteurs il faut citer en première ligne H. N. A. Jensen. Dans ses nombreux écrits et traités historiques et topographiques, il note souvent les particularités relatives aux diverses nationalités. Son principal ouvrage est une description historique- topographique du duché de Slesvig1. Voici ce qu'il nous dit à la p. 17: »Le duché actuel de Slesvig a été, au moins depuis le commencement de la période historique, habité par trois groupes de population. Les Bas-

1 Titre: «Versuch einer kirchlichen Statistik des Hersogthunis Schleswig". (1840—42). Jensen était né à Fknsborg en 1802; il fut pasteur dans diverses paroisses de l'Anglie jusqu'à sa mon, survenue en 1850.

Saxons, qui ne sont pas différents de leurs voisins les Holstenois, se trouvent dans la partie méridionale depuis l'Ejder et le Levensaa jusqu'au golfe de Sli, au Danevirke et à la Trene. Il y a il est vrai dans ce territoire quelques noms de lieux danois, et d'autres dont l'origine est douteuse; il est certain en tous cas que les noms de lieux danois nous reportent à une époque où cette région était habitée en partie par des Danois. Mais nous n'avons aucun témoignage historique de ce fait; au contraire, aussi loin que nous puissions remonter dans le passé, nous trouvons la l'idiome bas-allemand et le mode de construction holstenois (maisons sans cheminées). De même il y a eu aussi pendant des siècles une population de Bas-Saxons dans l'île de Femern, qui a été à une certaine époque habitée par desWendes. Les îles de la mer du Nord, le marais allant de l'Ejder et la Trene jusqu'au Hvidaa, ainsi qu'une portion des hautes terres adjacentes, forment une région qui, depuis les plus anciens temps historiques, est habitée par des Frisons , . . . Tout le reste était peuplé par les Danois; même la presqu'île de Svans présente presque exclusivement des noms de lieux danois ..... et de même la presqu'île d'Anglie avait une population parlant le danois, mais qui formait, à beaucoup de points de vue, un groupe distinct des autres Danois. Les particularités des diverses races apparaissent encore très nettement dans la manière d'être extérieure ainsi que dans la vie journalière, et, — si l'on y regarde de plus près, — dans le caractère et la tournure d'esprit; et les différences se maintiennent bien que ces races soient à l'origine très proches parentes, bien que la culture moderne ait nivelé et nivelle incessamment les contrastes, enfin bien que la frontière des domaines linguistiques ait changé au cours des temps, de sorte que la langue, ce trait ordinairement si caractéristique des diverses nationalités, ne peut plus dans le cas présent servir partout comme signe de la race .... En effet le bas-allemand a considérablement élargi son domaine et supplanté le frison et le danois dans les régions limitrophes, et il fait sans cesse des progrès, notamment dans la partie orientale du pays .... Nous avons une petite carte linguistique du duché de Slesvig, par F. H. J. Geerz; elle nous donne un bon aperçu de la situation, bien que naturellement les séparations linguistiques ne soient pas dans la réalité aussi tranchées que l'indiquent les couleurs. Cette carte attribue aussi à la langue allemande une extension un peu trop grande, et la mention »moitié danois et moitié allemand* ne doit pas être prise trop au pied de la lettre .... Les transitions ne se laissent pas déterminer avec une précision absolue. Voici au fond quel est l'état des choses. Le frison s'est éteint dans la presqu'île d'Ejdersted, et dans les îles de Pelvorm et de Nordstrand . . . Pour ce qui est du continent, le village de Schobùl près Husum est la paroisse la plus méridionale où l'on parle encore le frison; il faut y ajouter la paroisse voisine de Hatsted .... — Le bas-allemand est la langue du peuple non seulement dans la région signalée qui va jusqu'à la Trene, le Danevirke, le golfe de Sli et l'ancien 0stervold, — région où nous trouvons, aussi loin que remontent les données historiques, une population de Bas-Saxons, — mais encore

il s'est étendu beaucoup au-delà, et les villes de Slesvig, de Husum . . . sont tout à fait allemandes; et de même le frison et le danois ont cédé devant l'allemand .... à Simonsberg, Mildsted, Svabsted, Ostenfeld, ainsi que dans toute la presqu'île de Svans ; . . . cependant on devine encore plus ou moins, par la langue et par la prononciation, — ce qui apparaît aussi par d'autres signes à l'observateur, — que les habitants de ces paroisses sont pour la plupart d'une autre race que les Bas-Saxons, bien que le mode de construction spécial à ces derniers apparaisse aussi de temps à autre, par exemple dans la presqu'île de Svans. Considérons maintenant la presqu'île d'Anglie (Angel) avec ses 38 paroisses et ses 45.000 habitants qui pour le caractère et la façon de vivre différent en beaucoup de points des Danois proprement dits, mais qui tous parlaient autrefois la langue danoise sous une forme dialectale: or ce petit pays va devenir bientôt, — en ce qui concerne la langue, — complètement allemand; c'est ce qui s'est produit depuis longtemps déjà dans la partie voisine du golfe de Sli, où l'on n'entend plus guère le danois, excepté dans la bouche des très vieilles gens, tandis que plus on remonte vers le Nord de la presqu'île plus le danois est employé par les adultes comme langue de la conversation. Mais dans le Sud de l'Anglie la génération actuelle ne comprend plus le danois, et tel est aussi le cas pour la paroisse de Gelting, où cependant çà et là quelques adultes le parlent encore; entre Gelting et Flensborg le danois est encore compris par les enfants, mais ils ne le parlent pas, et les personnes plus âgées évitent généralement de s'en servir avec les enfants pour ne pas nuire au haut-allemand que ceux-ci apprennent à l'école. Malgré cela on distingue dans le bas-allemand que parlent les Angliens l'influence du dialecte d'Anglie et de la syntaxe danoise, et aussi quelques mots et tournures empruntés au danois A l'Ouest de l'Anglie, jusqu'à la frontière frisonne,

le danois maintient en général sa situation prépondérante, excepté dans le voisinage des villes de Slesvig et de Husum. Par suite de leurs raports avec ces villes, les habitants des campagnes s'habituent à l'allemand. En revanche le bourgeois de Flensborg parle danois avec le paysan, quand celui-ci persiste à employer sa langue maternelle. Ainsi dans les paroisses d'Olderup, de Svesing, de Treja et de St. Michaëlis la langue danoise est en recul, bien qu'on l'entende encore. Les paroisses méridionales du district d'Ugle (Siversted, Egebœk, Jœrl) abandonnent aussi de plus en plus le danois, et ces paroisses continueront, de même qu'Overso, à devenir allemandes, à mesure que continueront à grandir à la fois l'influence de l'enseignement des écoles et le soin apporté par les familles à favoriser cet enseignement; cependant les choses vont ici moins rapidement qu'en Anglie, car dans la région qui nous occupe, et où les champs n'ont pas de clôture, on occupe les enfants pendant l'été à garder le bétail, de sorte qu'ils ne fréquentent guère l'école que pendant la saison d'hiver. La paroisse de Fjolde, qui tient en général pour les traditions, est encore plus danoise. A Hjoldelund il y a peu de gens qui puissent parler l'allemand et les enfants ne savent que le danois quand ils entrent à l'école.

IOO TROISIÈME PARTIE

De même dans le district de Vi et jusqu'à la frontière frisonne en passant par le district de Kot, la langue du peuple reste le danois, bien que la langue de l'église et de l'école soit le haut-allemand. Plus au Nord, dans la région où le danois est également la langue de l'église et de l'école, on ne parle pas autre chose que le danois dans les campagnes. Mais dans les villes d'Aabenraa, 11aderslev, Tender, Sonderborg, ainsi que dans quelques gros bourgs, — notamment Graasten et Augustenborg, — on entend aussi beaucoup l'allemand, et du moins pour ce qui est de la région orientale, il semble bien que dans les villes et les bourgs importants l'allemand soit en train de prédominer, favorisé qu'il est par l'école, 1 église et la lecture, tandis que d'autre part les rapports avec la population danoise des alentours contribue a maintenir l'usage de la langue danoise .... Pour en venir maintenant à la langue officielle de l'église et de l'école, il est vraiment déplorable qu'elle soit différente de celle du peuple: cette langue officielle est ou bien le haut-allemand ou bien le » haut-danois «, — si je puis employer cette expression pour distinguer le pur danois littéraire du dialecte parlé par le peuple. Or pour pouvoir fixer tout d'abord les idées sur le domaine occupé par l'une ou l'autre langue officielle, nous tracerons une ligne frontière partant du fjord de Flensborg pour aboutir, sur la mer du Nord, à l'embouchure du Hvidaa: elle laisse d'un côté les paroisses de Bov, Medelby, Ladelund, Sender-Logum, Ubjœrg, Aventoft, Ny-Kirke et Redenies, et de l'autre côté Hajer, Megeltonder, Tender, Burkal, Tinglev et Holbœl. Cette ligne divise le duché en deux moitiés à peu près égales, du moins pour le territoire, car pour la population elles sont très inégales, la moitié méridionale comptant 209.903 habitants et la moitié septentrionale seulement 128.289. A" Sud de la ligne, l'enseignement n'est donné en danois dans aucune école et il n'y a aucune église, — excepté celle du Saint-Esprit à Flensborg, — où le service divin se fasse exclusivement en danois; dans quelques églises des environs de Tonder, et notamment dans le district de Kser, on prêche en danois de temps en temps, — environ tous les trois ou tous les quatre dimanches, mais les psaumes se chantent en allemand. En revanche, au Nord de la ligne indiquée, l'allemand est la langue des écoles dans les villes d'Aabenraa, de Haderslev, de Sanderborg et de Tonder, et c'est aussi dans cette langue qu'on y fait le principal prêche du dimanche, le danois étant réservé au petit prêche

et au sermon de l'après-midi Dans la petite ville de Legumkloster, où

du reste l'enseignement se donne en danois, on prêche en allemand une fois

par mois Si l'on compare cet exposé des limites entre les langues scolaires

et ecclésiastiques avec les limites indiquées plus haut entre les langues populaires, on s'aperçoit que l'allemand en tant que langue de l'église et de l'école dépasse les limites du bas-allemand parlé : il empiète sur des régions frisonnes, il s'étend sur un territoire important où l'on parle en partie danois en partie allemand, et aussi sur des régions où l'on ne parle pas autre chose que le danois dans la vie courante. Cette différence dans les idiomes a eu des conséquences très graves. Le frison n'est jamais parvenu à la dignité de langue

écrite; du moins on n'a guère écrit dans cette langue que des essais peu importants. Il n'y a jamais eu une traduction frisonne de la Bible, et c'est pourquoi cette langue ne pouvait être admise dans l'église ni dans l'école. En pays frison, on adopta le bas-saxon comme langue littéraire, et cet idiome fut aussi, depuis la Réforme jusque dans le XVII* siècle, la langue ecclésiastique de la région frisonne, tout comme il l'était dans les pays où le bas-allemand était la langue du peuple. Jusque pendant le XVII* siècle on a partout prêché en bas-allemand (plattdeutsch), on chantait des psaumes dans ce même dialecte, et, dans la mesure où il y avait à cette époque un enseignement du peuple, cet enseignement était certainement donné en bas-allemand. Ainsi dans les régions de » plattdeutsch* la langue du peuple et celle de l'église étaient d'accord, jusqu'à ce que le haut-allemand établît sa suprématie vers le milieu du XVIIe siècle. Il s'installa petit à petit, plus tôt dans les villes, —

même septentrionales, — que dans les campagnes Ce qui contribua

beaucoup à faire adopter le haut- allemand, c'est que nombre d'étrangers, parmi lesquels des Allemands du Sud, reçurent des fonctions ecclésiastiques; ajoutez à cela que beaucoup de Slesvicois allaient étudier dans les universités allemandes et y faisaient leur éducation, et que le haut-allemand fut favorisé par les autorités (n'oublions pas qu'il y a toujours eu quantité de gens pour considérer le haut-allemand comme plus distingué que le plattdeutsch, simplement parce qu'il s'appelait le haut- allemand). Il faut signaler tout particulièrement l'influence d'un haut fonctionnaire royal, Stephan Klotz, •surintendant général* ecclésiastique (1636 — 1668) lequel travailla activement à développer le haut-allemand dans l'Église. Pontoppidan (Annal. Eccl. Dan. IV, p. 121) écrit à son sujet: »Le Dr. Klotzius a pris une mesure grosse de conséquences et qui fait aussi peu d'honneur à son ministère qu'elle ne saurait profiter aux fidèles confiés à ses soins, lorsqu'il a supprimé dans le département de Flensborg à la fois le danois et le bas-allemand pour le service divin, imposant en revanche aux malheureux paysans l'emploi du haut-allemand. . . * On peut prouver d'ailleurs que dans beaucoup de paroisses où le danois était ta langue du peuple on a prêché néanmoins en plattdeutsch ... et par suite, là où cette situation existait, elle a facilité l'introduction du haut-allemand; maïs dans la partie Nord du duché il semble bien que le danois ait été depuis la Réforme la langue de l'église; ce qui a contribué à son maintien, c'est que dans cette région les fonctions de pasteur passaient en général de père en fils dans certaines familles et qu'on a rarement nommé à ces fonctions des gens ignorant le danois. Maintenant, faut-il se plaindre ou se féliciter de ce que le haut-allemand soit devenu la langue ecclésiastique et scolaire à la place du bas-allemand, c'est une question sur laquelle on peut discuter. . . . , mais en tous cas la partie du Slesvig parlant plattdeutsch partage sur ce point le sort du Holsten et d'autres pays du Nord de l'Allemagne. Il faut donc s'assimiler le haut-allemand, et nous voyons que la chose va assez bien surtout depuis que l'organisation de nos écoles s'est améliorée: il s'agit là de deux vari-

étés de langues très voisines, et la plupart de ceux qui parlent le » plattdeutsch' apprennent en général à comprendre le >hochdeutscht, — bien qu'il reste toujours une foule de gens pour qui un sermon en bas-allemand serait plus profitable que le même sermon en haut-allemand. Mais là où le danois était la langue de tout le monde, il aurait été préférable qu'on eût introduit dès le principe l'usage du danois dans les écoles et dans le service divin. On objectera peut-être que la langue de l'église eût été malgré tout différente de celle du peuple, comme c'est aussi le cas partout où l'on prêche et où l'on enseigne en danois: c'est-à-dire que l'on emploie un danois autre que le vulgaire dialecte. Cette objection ne saurait être admise qu'avec beaucoup de réserves; car le dialecte populaire slesvkois, si étrange qu'il puisse paraître au premier abord par exemple à un Copenhagois, est incontestablement beaucoup plus rapproché du pur danois que le plattdeutsch ne l'est du hochdeutsch. Le haut-allemand et le bas-allemand constituent deux langues distinctes quoique parentes; mais entre le danois écrit et le slesvicois il n'y a en réalité que la distance d'un dialecte à un idiome littéraire : la différence la plus caractéristique,

— en dehors des particularités de prononciation, — consiste en ce que dans la langue populaire l'article est préposé au substantif, tandis que dans la langue littéraire usitée par l'église et par l'école, il est placé après. Mais le danois n'a pu s'implanter comme langue ecclésiastique et scolaire partout où le peuple parlait danois; cependant quelques tentatives ont été faites plus tard dans ce but, par exemple en 1811 et surtout en 1740 lorsque, — entre autres mesures,

— on déplaça trois pasteurs du département de Flensborg parce qu'ils n'avaient pas voulu se servir du danois dans l'exercice de leur ministère. Il y a entre Tauder, Bredsted et Flensborg de 16 à 20 paroisses, peuplées de 1$ à 17.000 habitants, où les enfants quand ils entrent à l'école, doivent commencer par apprendre une langue absolument étrangère; on voit facilement combien ce système est malheureux et quelles entraves il apporte au développement des esprits; pasteurs et instituteurs doivent se tirer d'affaire comme ils peuvent. Maïs en Anglie et dans quelques paroisses limitrophes les choses sont allées si loin qu'on a abandonné le danois comme langue du peuple et qu'on l'abandonne précisément pour remédier à l'inconvénient signalé plus haut. Le plattdeutsch est devenu l'idiome journalier et continue à l'être de plus en plus, et l' Anglie se trouve ainsi dans la même situation que les régions où le bas-allemand est de toute antiquité la langue populaire. Maintenant faut-il donner au danois une plus grande extension dans l'église et dans l'école, c'est là une autre question , dont on s'occupe précisément de nos jours. Une entreprise de ce genre ne parait avoir aucune raison d'être dans les régions où le danois a été abandonné comme langue du peuple, par exemple en Anglie et dans les paroisses qui bordent ce pays à l'Ouest, et qui commencent aussi à abandonner cette langue; dans ces pays on est arrivé à s'assimiler suffisamment le haut-allemand pour que l'instruction religieuse et la culture intellectuelle puissent se transmettre par le moyen de cet idiome

tout aussi bien que dans le Sud du Slesvig et en Holsten; on peut même dire que s'il fallait maintenant imposer a ces pays le prêche, le chant et l'enseignement en danois, une pareille mesure aurait, du moins pour la génération actuelle, des conséquences fâcheuses. Les conséquences ne seraient pas les mêmes, il est vrai, pour les 16 ou 20 paroisses mentionnées ci-dessus, où le danois est encore la seule langue populaire tandis que le haut-allemand règne dans les églises et dans les écoles; mais malgré cela il faut prendre garde que même dans les dites paroisses on se heurterait peut-être à une réponse négative si on demandait aux habitants de voter sur la question du danois à l'école et a l'église: or c'est bien à eux qu'il conviendrait de se prononcer; c'est eux et non d'autres qui en pareille matière devraient avoir voix prépondérante ; il faudrait tenir compte de leur attachement à cette Bible allemande où ils ont puisé leur christianisme, à ce psautier allemand si fortement imprimé dans leur mémoire et dans leur âme, à ces recueils allemands de sermons et de prières d'où ils ont tiré si souvent des enseignements édifiants; ce sont là des choses qui leur tiennent fortement au cœur, et le haut-allemand est devenu pour eux la forme que revêt nécessairement tout ce qu'ils ont de plus sacré. D'une façon générale toute intervention violente produit un désarroi. Là où le haut-allemand s'est installé comme langue ecclésiastique et scolaire, il est vraisemblable que le danois, comme cela s'est produit sur beaucoup de points, disparaîtra tôt ou tard par suite des progrès de l'enseignement et du goût croissant pour la lecture .... Mais là où le danois a une position solide dans l'école et à l'église, il subsistera aussi comme langue populaire; d'ailleurs son existence pourra très bien se concilier avec le vœu exprimé à la diète provinciale et portant qu'il conviendrait d'assurer dans ces régions la connaissance d'une iangue aussi nécessaire que l'allemand; et d'un autre côté il serait à souhaiter que dans les communes frontières, où l'enseignement primaire se fait en allemand, on mît la population à même d'apprendre le danois. En tous cas, ce qui est certain c'est que nous nous trouvons dans une période de transition en matière linguistique comme sur tant d'autres points. Qu'on laisse les choses se développer suivant les tendances naturelles; et pourvu seulement que la langue dans laquelle se traitent les questions les plus importantes pour l'humanité puisse être comprise de tous, peu importe en définitive que ce soit le danois ou l'allemand.*

»Du reste le haut-allemand, surtout dans les villes, est devenu pour beaucoup de familles non seulement la langue de la haute culture, mais aussi l'idiome de tous les jours; et il est parlé par quiconque prétend être rangé dans la société polie. Il n'est donc pas douteux que le haut-allemand n'étende sans cesse son domaine. On entend souvent, du moins ici en Anglîe, des paysans euxmêmes exprimer le désir de posséder complètement cette langue, et beaucoup déclarent qu'il serait préférable a leur avis que le haut-allemand remplaçât le bas-allemand dans la conversation journalière. Et qui peut dire jusqu'à quel point on a poussé la réalisation pratique de ces idées au cours d'un demi-

siècle?* — p. 1047: »La langue danoise, qui dominait en Anglie ainsi que dans les paroisses de Michaélis et de Treja, a cédé devant le bas-allemand et on ne l'entend parler que rarement, excepté par des personnes âgées. Cependant ta population primitivement danoise est encore facile à distinguer de la population basse-saxonne des communes de Hadeby, Hollingsted et Krop.c — p. 1091 : »La population de Micbaëlis, Hadeby, Hollingsted et Treja a sans aucun doute été danoise anciennement; mais elle est allemande depuis assez longtemps dans les communes de Hollingsted et de Hadeby, où nous trouvons d'ailleurs le mode de construction des Saxons. En revanche on parlait danois il y a une génération dans la paroisse rurale de Michaélis, en particulier dans les villages septentrionaux, et de même à Treja, et l'on entend encore le danois dans ces paroisses.» — p. 1340: »La population du »Dânîschwohld« est de sang bas-saxon; et il a dû en être ainsi depuis une époque très lointaine: l'introduction des Bas-Saxons date très probablement du temps où la noblesse holstenoise, qui eut la part principale dans le défrichement de ces régions boisées, y attira des colons venus du Sud. C'est seulement du côté d'Egernfflrde que nous rencontrons quelques noms de lieux danois: Windebye, Schnellmark, peut-être aussi Aschau (anciennement Âskow; ce doit être Aashmi)1; ajoutez-y Habye dans la paroisse de Sehested. — p. 1 ^83 : »Les noms de lieux de la presqu'île de Svans sont en général danois, à l'exception de quelques dénominations données à des fermes. Cette circonstance, jointe à certaines traces d'usages danois qui ont persisté avec leurs dénominations particulières, laisse hors de doute qu'il y a eu primitivement dans cette presqu'île une population danoise ... ; il est certain aussi que l'on conserve encore le souvenir du temps où le danois se parlait dans quelques villages des bords du golfe de SU. Maintenant on n'y entend plus que le bas-allemand, et voilà déjà plusieurs siècles que la race saxonne, — du moins dans la partie Sud, — se trouve en majorité, sans doute depuis que la noblesse holstenoise installa des étrangers dans ses terres. Le mode de construction est également holstenois, si bien qu'on s'aperçoit tout de suite du changement de nationalité, dès qu'on a traversé le golfe de Sli.f

L'époque où écrivait Jensen se place immédiatement avant la première guerre slesvicoise(i848 — 18 jo), c'est-à-dire à un moment où s'affirmait avec violence l'antagonisme entre les partisans du Danemark et ceux de l'Allemagne. Du côté danois on exigeait plus impérieusement que jamais, l'adoption du danois littéraire dans les écoles et dans les églises, partout où le danois parlé était encore vivant. Jensen se trouvait donc obligé de s'exprimer avec circonspection sur l'état des nationalités et des langues. Il l'a reconnu lui-même peu de temps avant sa mon, dans un écrit conservé parmi ses autres productions littéraires dans la bibliothèque de l'université de Kiel. Il y fait aussi observer qu'il a été loué par les Danois pour son impartialité, et il se déclare satisfait de cet éloge. Mais malgré son attitude prudente, Jensen a si bien éclairé sur

1 Aa, fr. rivière, Skov, fr. forêt, bois.

toutes ses faces la question des nationalités du Slesvig. il l'a étudiée si profondément et l'a exposée avec une telle clarté que maintenant encore, après plus de cinquante ans écoulés, il est presque impossible de retrancher ou d'ajouter quelque chose à son travail. Si on a pu l'accuser en Danemark de sympathie pour les Allemands, cela veut dire simplement qu'il ne ne désirait pas que l'allemand littéraire souffrît quelque diminution. D'ailleurs il n'y eut rien de commun entre lui et le parti qui voulait détacher le Slesvig du Danemark.

Parmi les auteurs qui ont traité dans des ouvrages spéciaux l'histoire générale du Senderjylland et la question des nationalités, il convient de citer: N. Outzen(i7S2— 1826), E.C.Werlauff(i78i— 1871), N. Falck (1784— 1850), Chr. Paulsen (1798—1854), C.F.Allen (1811—1871). G. Waitz(i8i3—i88é); Falck et Paulsen ont en outre joué un rôle important comme hommes politiques dans la lutte entre les partisans du Danemark et ceux du Slesvig-Holsten.

Falck était né dans le village d'Emroerlev près de Tander; il était le fils d'un propriétaire aisé. Dans son village natal le danois est la langue du peuple et celle de l'église et fut aussi celle de l'école jusqu'en 1888; mais Emmerlev se trouve dans la partie du Sanderjyiland qui appartenait jusqu'en 1720 aux ducs de Gottorp, et dans l'enfance de Falck on conservait encore autour de lui de vagues souvenirs du temps où le roi de Danemark s'était emparé du pays. Falck révéla de bonne heure une intelligence peu ordinaire; il entra à l'âge de douze ans au lycée de Haderslev et compléta ensuite son instruction dans les universités allemandes. Au commencement de 1810 il fut nommé commis de la chancellerie de Slesvig-Holsten à Copenhague, et devint l'année suivante chef de division. Il fut désigné comme professeur à l'université de Kristîania, qu'on venait de fonder; mais lorsque la Norvège fut séparée du Danemark en 1814, Falck échangea l'université de Kristiania pour celle de Kiel. C'était un maître remarquablement doué, èrudit et laborieux. Il connaissait à fond l'histoire et la littérature du Danemark. A Kiel, où il fut professeur de droit depuis 181 5 jusqu'à sa mon, il produisit de nombreux travaux juridiques et historiques. Il jouissait d'une grande estime, même en dehors du parti slesvig-holstenois auquel il appartenait, et il avait la confiance du roi de Danemark. Celui-ci le désigna comme membre de la diète slesvicoise dès que celle-ci fut fondée en 1836 et il fut pendant plusieurs années président de cette assemblée. Nous ne pouvons pas nous faire une idée de l'influence multiple qu'il a exercée.

Dans les premières années du XIXe siècle, tous les esprits s'intéressaient avec passion a la question des langues dans le Sanderjylland. Une grande impatience et un vif mécontentement régnaient dans la partie éclairée du peuple danois, à la pensée qu'une vieille province danoise et une ancienne race danoise allaient se germanisant de jour en jour. Cet état d'esprit reçut sa manifestation dans le rescrit royal du 15 décembre 1810, qui enjoignit à toutes tes autorités du duché de fournir des renseignements précis et détaillés sur

IOé TROISIÈME PARTIE

l'état des langues dans toutes les parties du pays: c'était en effet la volonté de Sa Majesté que partout où le danois constituait la langue ordinaire du peuple, on employât cette même langue dans le service divin, dans l'enseignement et dans les tribunaux. Les rapports officiels, qui ne furent livrés au public que beaucoup plus tard, sont d'accord pour déclarer que la population des campagnes parle danois jusqu'au golfe de Sli et jusqu'au Danevirke, et que d'autre part les écoles rurales, récemment instituées et pour lesquelles ou avait tant fait, ont eu comme résultat d'amener la plupart des enfants à parler allemand. Le rapport le plus approfondi et le plus circonstancié fut présenté le s avril 1811 par le président Jespersen, du domaine de Runtoft, paroisse d'Eskris, en Anglie méridionale. Voici comment il s'exprime: >Dans le domaine de Runtoft (en allemand Rundhof) la vieille langue populaire, le véritable idiome indigène, est, comme dans toute l' Anglie, le danois, ou plutôt un dialecte danois qui a beaucoup plus d'analogie avec la langue parlée en Jutland qu'avec celle qu'on parle dans l'île de Séeland. Ce dialecte est celui que les adultes parlent toujours entre eux, à moins qu'un Allemand ignorant le danois ne se trouve parmi eux et ne prenne part a la conversation. A l'exception de quelques vieilles gens, tous connaissent aussi le bas-allemand, parce que c'est la langue de la conversation dans les villes environnantes, et particulièrement à Slesvig, et que c'est presque toujours la langue parlée par les amodiateurs, les intendants et autres personnages analogues dans le domaine de Runtoft. C'est pourquoi dans ces derniers temps les habitants ont commencé généralement à parler le »plattdeutsch« avec leurs enfants, et ceux-ci emploient souvent ce dialecte dans leurs jeux ou dans leurs conversations.*

»Bien que le haut-allemand soit depuis des siècles la seule langue de l'enseignement, j'ai pu observer en maintes occasions qu'il est tout au plus à moitié compris des habitants âgés: ceux-ci ne sont pas en état de comprendre une conversation suivie ou un document sans qu'on soit obligé de leur donner de longues explications ou de leur traduire le texte dans les dialectes qui leur sont familiers. Il n'en est pas tout à fait de même des habitants plus jeunes qui ont bénéficié d'un meilleur enseignement; au moins les plus intelligents d'entre eux peuvent en général comprendre comme il faut une conversation ou un texte populaires en haut-allemand. L'introduction du danois dans les écoles et comme langue écrite ne rencontrerait donc pas dans la population de grandes difficultés; même si au début un discours prononcé en danois littéraire risquerait de paraître étrange et de ne pas être très bien compris, l'étroite parenté entre cette langue cultivée et le dialecte populaire sauterait bientôt aux yeux de tous et on arriverait très vite a le comprendre et i l'apprendre. En ce qui concerne les jeunes, il serait aussi très facile de développer chez eux l'habitude de lire et d'écrire la langue danoise; il suffirait qu'ils aient des instituteurs danois. On pourrait donner à la jeunesse quelques notions de cette langue en l'enseignant par exemple le dimanche après-midi ; par ce moyen on aplanirait en grande partie les difficultés résultant du passage

de l'allemand au danois. Sans doute les paysans accueilleraient au début cette nouveauté avec la défiance qu'ils témoignent généralement à tout changement ; mais je suis certain qu'ils ne tarderaient pas à remarquer et à comprendre que c'est là un grand bienfait. Il me semble que des difficultés plus graves viendraient du côté des instituteurs, des pasteurs et d'autres fonctionnaires. Sur les trois instituteurs du domaine de Runtofr, il n'y en a aucun qui comprenne convenablement le danois littéraire ou qui puisse le parler et l'écrire, et un seul d'entre eux parle le dialecte danois du pays1'.

Quelques années se passèrent sans qu'on pût se rendre compte des résultats produits par le rescrit royal. Mais l'attention demeurait très vive et les esprits étaient en suspens. La première voix qui se fit entendre au milieu de l'attente générale fut celle du pasteur Knud Aagaard, d'Agerskov près Lagumkloster. Il publia en 1815, dans le numéro du mois de mai de la revue «Amené*, — revue dirigée par Molbech et très lue, — une étude sur l'état de la langue danoise dans !e Sanderjylland. Il y représente en termes précis et frappants la décadence et l'avilissement du danois et il rappelle le rescrit royal. A la fin de 181 j, un sujet de travail fut mis au concours par un homme qui se présentait luimême comme un citoyen ayant à cœur de sauver l'honneur et les droits de la langue danoise. Cet homme était J. B. Scavenius, propriétaire sêelandais, domicilié à Gjorslev. Il s'agissait de répondre aux trois questions suivantes: a) Jusqu'où s'étendait anciennement la langue danoise du côté de la frontière du Holsten? b) Quand et comment la langue danoise a-t-elle été supplantée ou réduite? c) Comment se distribuent actuellement le danois et l'allemand? Par quels moyens. la langue danoise, qui est le plus ancien idiome généralement parlé en Sonderjylland, peut-elle devenir aussi la langue officielle générale de l'enseignement, des délibérations et des tribunaux, de telle sorte que le Slesvig puisse redevenir pour la langue ce qu'il était auparavant, c'est-à-dire une province danoise ?

Falck soumit aussitôt le sujet de concours à une critique sévère et pénétrante ; ses attaques portèrent principalement sur la troisième question. Celui qui avait proposé ce sujet s'était mêlé de choses qui ne le regardaient pas. Personne, en dehors du roi et de son Conseil, ainsi que de la population même des duchés, n'avait qualité pour s'immiscer dans la question des langues. Ce problëmet avait déjà suscité une effervescence fâcheuse. Mais maintenant, après les dures épreuves qu'avait traversées la patrie, le moment était mal choisi pour vepir fxciter de nouvelles discordes. Le roi de Danemark était un père aussi bien pour ses sujets allemands que pour ses sujets danois. Frédéric VI avait donné lui-même une preuve palpable de cette impartialité en faisant instruire et confirmer sa fille dans la langue allemande. Il n'y avait rien à objecter aux deux premières questions du concours; cependant on pouvait regretter que l'organisateur de ce concours n'eût pas demandé aussi un chapitre

'Imprimé dans •Slesvigsk Stajndertjdende* 1853 — 1854, appendice p. 44$, et dans Allen, Det daoslte Sprogs Historié i Hemigdemmet Slesvig, II p. 72.

spécial sur les rapports du dialecte slesvicois avec l'ancien danois, l'islandais et les autres dialectes Scandinaves. Il eût pu susciter ainsi un travail susceptible d'être rangé à côté de la description qu'avait donnée le pasteur Junge du peuple des campagnes nord-séelandaises. Mais c'est une entreprise blâmable que de chercher à introduire le danois littéraire dans des endroits où il n'a pas été en usage jusqu'à présent. Il n'y a dans le pays aucun point où la langue publique ait subi de changements depuis un siècle et demi. Pendant tout ce temps la langue allemande a été en usage partout où nous la trouvons actuellement dans l'église et dans l'école, et pendant tout ce temps le peuple n'a lu que des livres allemands et n'a chanté que des chants allemands. Ainsi tout ce qui constitue l'éducation morale et intellectuelle a été transmis au peuple par l'intermédiaire de la langue allemande. Or l'espace de temps dont nous parlons a été suffisamment long pour que toutes les idées religieuses et morales se soient intimement associées avec le langage. Si la langue parlée tous les jours devient toute différente de celle qui est parlée en chaire, elle perd de plus en plus la faculté d'exprimer les idées, les sentiments élevés et toutes ces notions qui ne trouvent d'équivalents convenables que dans la langue littéraire. Quel trouble et quelle confusion apportent des changements en pareille matière 1 Et quel dommage pour la culture religieuse et morale 1 Or je me demande par quels avantages le mal pourrait être compensé. Le mal, nous le voyons clairement; quant aux résultats vraiment utiles, nous ne sommes pas en état de les découvrir. Enfin nous devons réfléchir avant tout que pour le duché de Slesvig l'allemand n'est point une langue étrangère et qu'il ne servira pas à consolider une puissance usurpée, comme on a essayé de le faire avec le français dans plusieurs régions de l'Allemagne1.* Fakk signale aussi les grandes dépenses que nécessiterait un changement dans l'état des langues. » L'acquisition de bibles, de psautiers, de catéchismes et de livres scolaires en danois pour remplacer les livres allemands correspondants coûterait une somme très considérable qui atteindrait peut-être une tonne d'or.* Il est vraisemblable que cet argument financier a eu plus de force que tous les autres.

On s'est souvent étonné et on s'est souvent plaint du côté danois qu'un homme comme Falck, incarnation parfaite du parti slesvig-holstenois, possédât la confiance absolue du roi et qu'il ait eu une influence si grande sur la marche des événements. Mais, tout bien considéré, on comprend qu'il en ait été ainsi. Falck joignait à sa vaste compétence et à sa profondeur de jugement une grande séduction personnelle. I! était conservateur et il était, à sa façon, loyaliste. Il défendait sur tous les points l'ordre de choses existant. Les comptes-rendus qu'il a donnés de la situation juridique et nationale du Stfnderjylland ne sont pas toujours exempts de certaines subtilités d'homme de loi, mais on doit cependant les ranger parmi les meilleurs qui aient été publiés. Son exposé des rapports du dialecte jutlandais avec le danois écrit et avec les autres dialectes populaires danois est Un travail qui n'a pas son pareil parmi les publi-

1 Kielet Blàtter, II, p. 127.

cations de l'époque. Lorsque, après 1830, l'agitation politique se donna libre carrière, il n'y eut plus de limites aux absurdités et aux écarts de langage. Le conseiller de justice Drôhse, juge au tribunal de Tender, soutint en pleine diète fédérale que le duché de Slesvig était un pays allemand et qu'il l'était depuis longtemps par sa constitution et sa législation tout entières. Falck fit à cène prétention une réponse nette et concise: »Lorsque l'honorable député, dit-il, appelle Je Slesvig un pays allemand, cette théorie n'a évidemment pas de sens au point de vue du droit public. Le Slesvig n'appartient pas à l'Allemagne ni à la Confédération germanique. La remarque de M. Drôhse ne peut donc s'appliquer qu'à ta situation des langues; or, envisagé à ce point de vue, le Slesvig n'est ni allemand ni danois; c'est une région mixte. Les anciennes lois étaient rédigées en danois, comme c'est le cas pour la loi jutlandaise, pour les prescriptions municipales de Flensborg, etc et il en a été ainsi jusqu'à ce que la langue allemande se soit fait une situation prépondérante, « Falck contribua pour sa part à faire adopter le danois comme langue judiciaire dans la partie du Sonderjylland ou il était déjà la langue ecclésiastique et scolaire ; et il s'opposa au parti slesvig-holstenois lorsque celui-ci prétendit introduire l'allemand comme objet d'enseignement dans les écoles rurales danoises: selon lui, l'allemand devait être laissé à l'enseignement privé. Dans une école entretenue aux frais de tous, on ne saurait employer une partie du temps à [enseignement d'une matière qui n'a d'intérêt que pour un petit nombre. On prétendit encore dans la diète que la langue danoise serait bientôt disparue du Slesvig. Falck protesta une fois de plus: -Que la langue allemande devienne dans un bref délai la langue générale du duché, c'est là une opinion à laquelle je m'oppose. Rien ne nous fait prévoir un tel événement dans les districts ou le danois est la langue de l'église et celle de l'école; l'état actuel peut durer pendant des milliers d'années. Dans la partie Sud-Est du duché le recul de la langue danoise a été obtenu par des mesures violentes1*. Le parti du Slesvig- Holsten caractérisait en général le dialecte danois du Sanderjylland comme une langue extrêmement différente du danois littéraire. On alla même jusqu'à soutenir que ce dialecte avait une ressemblance plus grande avec l'allemand qu'avec le danois. En 1844 parut à Husum une petite publication intitulée •Douze tables en dialecte nord-slesvicois« et qui avait pour but de démontrer que le dialecte n'était nullement danois. L'éditeur des douze fables s'appelait M. Chr. Gottlieb Lehmann *. La publication était accompagnée d'une préface par K. F. Heiberg. Il y a quelque chose de tragi-comique à voir le savant Falck

1 Zeitung fur die Verhandlungen der Provinzialstânde des Herzogthums Schleswig. 1830, p. s8î et suiv.

•Lehmann et Falck se connaissaient de vieille date. Lorsque Falck publia en J816 son important ouvrage sur >le duché de Slesvig dans ses rapports actuels avec le royaume de Danemark et avec le duché de Holsten', il imprima à la suite un appendice relatif 1 la situation des langues et dont l'auteur désirait garder l'anonymat. Or cet auteur n'était autre que Lehmann. Le ton qui règne dans son appendice manque totalement de dignité et de mesure; on y trouve des attaques haineuses contre le sujet de concours proposé par Scavenius.

entrer en lice et discuter gravement un pareil tissu d'absurdités. Voici un extrait de son compte-rendu: «Que la langue parlée dans la partie Nord du duché de Slesvig soit proche parente du danois, c'est là un fait dont aucun homme compétent et impartial ne saurait douter un seul instant. L'auteur de la préface semble pourtant se demander si les dialectes du Slesvig septentrional appartiennent ou non à la langue danoise. Si nous le comprenons bien, il tient ces dialectes pour allemands. D'une part il ne les admet pas comme danois, et d'autre part il soutient expressément que, sous l'influence de la langue officielle des églises et des écoles, les dits dialectes ont reçu à une époque récente un caractère plus danois; c'est dire qu'au fond ils sont allemands. La même idée est exprimée dans le titre du livre. Comment a-t-on pu arriver à une pareille interprétation des faits, c'est ce qu'il m'est absolument impossible de comprendre. Le simple bon sens tranche déjà la question; et si par hasard il reste des doutes, ils doivent disparaître dès que l'on compare le dialecte nordslesvicois avec les dialectes que parle le peuple dans les différentes parties du royaume. On s'aperçoit tout de suite que le vocabulaire est en grande majorité le même dans tous ces dialectes. Sans doute il existe beaucoup de mots ou d'expressions exclusivement provinciales; mais les différences essentielles entre les dialectes ne dépendent pas de là; ce qu'il faut considérer avant tout, ce sont les prononciations différentes des mêmes mots. D'une façon générale il est inexact de parler de l'existence de plusieurs dialectes dans le Slesvig septentrional. On peut dire il est vrai que la notion de dialecte est assez vague. On ne trouve peut-être pas dans la même commune deux agglomérations dont les dialectes soient les mêmes dans tous les détails. . . Mais les différences dialectales dans les diverses parties du duché de Slesvig sont si minimes qu'il n'y a selon moi aucune raison d'admettre l'existence de plusieurs dialectes. Si l'on passe en Jutland, dans l'île de Fionie ou en Séeland, les divergences deviennent tout de suite plus importantes, elles se ramènent à certains types déterminés, et l'on peut alors songer à une répartition en dialectes. Les différences dialectales sont même si grandes dans certains cas que tel individu habitant une région aura peine à comprendre un habitant d'une autre région où se parle un autre patois. Or cela ne se produit jamais dans la partie du Slesvig où le danois est la langue courante. Tous les Slesvicois qui parlent cette langue se comprennent parfaitement bien entre eux, et les petites variations dialectales n'amènent aucune espèce d'inconvénient. De plus nous pouvons dire qu'à l'exception d'un très petit nombre de mots, un Slesvicois du Nord n'éprouvera jamais de difficulté sérieuse à comprendre même les dialectes danois les plus éloignés du sien, comme par exemple celui du Jutland septentrional. Par contre les Slesvicois de langue danoise ne comprennent ni le bas-allemand ni le frison, s'ils n'ont pas eu l'occasion d'apprendre ces deux langues ou tout au moins d'en avoir quelque teinture. ... Il nous reste seulement à ajouter une remarque générale, c'est qu'à notre avis il n'y a aucune raison pour traiter comme des idiomes dégénérés et corrompus les différents dialectes qui con-

stituem dans un pays la vraie langue indigène. C'est là une conception antihistorique. Tout dialecte populaire est une forme spontanée et naturelle de la langue, de telle sorte qu'une langue se manifeste tout d'abord dans ses dialectes. La langue littéraire commune n'apparaît que tardivement, c'est une production artificielle, fabriquée en partie par les écrivains. On l'a dégagée des dialectes, et c'est pourquoi elle est beaucoup plus jeune que ceux-ci '.«

Le sujet de concours de Scavenius suscita trois dissertations dont deux obtinrent le prix. Elles furent publiées ensemble en 1819. La première avait pour auteur E. C. Werlauff, alors secrétaire de la grande Bibliothèque Royale de Copenhague. Werlauff ne connaissait guère du monde que ce qu'on peut en apprendre par les livres. Il n'avait jamais été en Sanderjylland. »La destinée*, disait-il en parlant de lui-même »a fait que je n'ai connu que par les livres cène belle province de notre patrie.» Dans toute sa longue vie il ne sortit jamais des îles danoises. Aussi évite-t-il autant que possible les questions qui auraient exigé une enquête sur les lieux, et s'attache- t-it au contraire à la partie historique de son sujet. Son travail témoigne, comme tout ce qu'il a écrit, de sa vaste érudition et de sa patience de collectionneur. Il donne un exposé savant et calme des faits. Il rend pleine justice a Falck, dont la vigoureuse critique du sujet proposé est selon lui ce qu'on a écrit de plus pénétrant sur la question des nationalités en Slesvïg. — Le second travail récompensé est rédigé en allemand et a pour auteur N. Outzen. Celui-ci était né d'une famille pauvre de Terkesbel, entre Aabenraa et Temder, en 1787 ; il devint pasteur dans la paroisse frisonne de Breldum près Bredsted et il y vécut jusqu'à sa mort. Il y publia de nombreuses études sur des sujets d'ethnographie, d'archéologie et de dialectologie. On trouve d'ailleurs dans ces travaux une bonne pan de rêveries. Ainsi il persistait a défendre la théorie chimérique d'après laquelle les Frisons auraient été les habitants primitifs des duchés. Cependant certains de ses ouvrages ont une grande valeur. Les matériaux qu'il avait recueillis pour une lexicographie slesvicoise furent remis après sa mort à Falck et passèrent ensuite dans le Dictionnaire dialectal de Molbech (»Dialektlexikon«, 1841). — Le troisième travail, non récompensé, était dû à E. Chr. Kruse, pasteur à Neumûnster en Holsten. Il fut publié dans les Kïeler Bliitter, t. IV — V (1817 — 18 18).

Le rescrit de Frédéric VI sur les langues n'apporta aucun changement a l'état de choses déjà existant. Quelle a été la raison de ce fait et à qui faut-il faire remonter la responsabilité de l'échec, c'est ce qui n'a jamais été bien éclairci. Tout ce qui eut lieu, c'est qu'en 1814 le danois fut introduit comme matière d'enseignement dans tous les établissements secondaires du Sonderjylland ainsi que dans les écoles primaires supérieures, — garçons et filles, — des villes slesvicoises. En outre le danois devint en 1840 la langue juridique partout où il était aussi la langue ecclésiastique et scolaire. L'allemand resta ■) N. Falck, Archiv fur Geschichte, Statistik, cic. . . der Herzogthûmer Schleswig, Holstein und Lauenburg, III p. 654.

comme auparavant la langue enseignante dans tous les établissements secondaires ainsi que dans toutes les écoles des villes. En Anglie et dans le quadrilatère marqué par Flensborg-Slesvig-Husum-Tonder, l'allemand continua à être la langue de l'église et de l'école; et le danois ne fut même pas adopté parmi les matières enseignées. Et à mesure que les années s'écoulaient, tout espoir de changement devenait de plus en plus difficile. L'allemand parlé ne cessait de se répandre surtout parmi la jeunesse, en même temps qu'augmentait l'animosité contre le Danemark. Mats en même temps aussi on vit le sentiment danois prendre conscience de lui-même et devenir actif. Parmi les hommes qui ont eu le mérite de réveiller de sa torpeur l'esprit danois, il faut citer en première ligne Christian Paulsen. Il présente un contraste complet avec Falck, qui avait été son maître pendant un court espace de temps, qui fut son collègue pendant de longues années et avec lequel il ne cessa jamais, semble-til, — malgré leurs divergences, — d'entretenir des relations amicales.

Chr. Paulsen était né à Flensborg; il était le fils d'un négociant aisé. Il perdit son père de bonne heure; et il avait douze ans lorsque sa mère l'envoya à Schnepfenthal en Thuringe. Son instruction s'acheva dans les universités allemandes. Déjà dans son enfance l'esprit danois fermentait en lui. Voici comment il parlait plus tard de ses premières années: >Je suis né à Flensborg, et je suis un vrai fils du Slesvig central: en effet mes ancêtres, dont je peux suivre les destinées au-delà de deux siècles, ont toujours habité soit à Flensborg même soit dans le voisinage immédiat de cette ville. Bien que ma langue maternelle soit l'allemand qui est devenu la langue dominante à Flensborg, je me suis toujours senti Danois, aussi loin que puissent remonter mes souvenirs La langue de la patrie danoise ne pouvait me rester étrangère.

Avec beaucoup de mes camarades de jeux, je m'efforçais de me faire comprendre en danois dans nos conversations avec les paysans et les marins, et d'employer des commandements danois quand nous jouions à la guerre.« Devenu jeune homme, au milieu de ses études près des universités allemandes, il manifestait, à la grande surprise de ses camarades, un amour ardent et sans cesse en éveil pour la patrie danoise. 11 recherchait les livres danois, s'exerçait à parler danois avec des étudiants nés en Slesvig et dont cette langue était la langue maternelle; il se menait en relation avec des étudiants de l'université de Copenhague qui venaient chercher la science en Allemagne. En 1818 il rencontra à Gôttingen celui qui devait être le professeur H. N.Clausen, et il nous raconte ainsi cette entrevue : »Clausen ne parlait pas le danois avec une sûreté parfaite, mais il ne se donnait pas d'autre patrie que le Danemark. Il s'exprimait sur la langue et l'histoire danoises avec un enthousiasme qu'on sentait profond et intime; avec ses cheveux jaunes fortement bouclés, ses yeux bleu pille, avec cette modestie et cette discrétion qui tranchaient au milieu de la grossièreté et de l'aplomb des étudiants allemands, il m'apparut comme un pur représentant de la race Scandinave* Paulsen avait un peu plus de vingt ans lorsqu'il vint à Copenhague. Il espérait obtenir une place à l'uni-

versité, mais cet espoir fut déçu. Dans un discours qu'il tint en 1823 à l'association des étudiants danois, il disait entre autres choses: «Malgré mon éducation tout allemande, je me suis toujours déclaré Danois parce que je me suis toujours senti Danois et je ne me souviens pas d'avoir pensé autrement à aucun moment de ma vie. Au seul nom de Danemark je me sens pénétré dans tout mon être par ce sentiment noble et élevé qui est l'amour de la patrie; et que de choses tiennent dans ce mot de patrie I Mais n'est-il pas aisé de comprendre que je pense ainsi? Né dans un pays qui était dans le passé une portion du royaume même de Danemark et qui'en est maintenant au moins une annexe, né dans une région où la langue danoise vit encore sur les lèvres du peuple, où tant d'autres choses : noms de villes, de villages ou de fjords rappellent sans cesse une origine danoise, je n'ai jamais pu méconnaître nos liens de parenté avec les habitants de ce qu'on appelle aujourd'hui le Danemark proprement dit. Aussi, bien que par suite des relations étroites qui ont existé pendant cinq cents ans entre le Slesvig et les pays allemands, la langue allemande ait supplanté en partie le danois dans mon pays natal, bien que ce pays, politiquement détaché du reste du royaume, ait changé son nom de Sonder-Jylland contre celui de Slesvig, je suis cependant devenu >Jutlandais du Sud* au fond du cœur ... et j'espère, Messieurs, que vous me reconnaîtrez pour votre frère. « En 1825 Paulsen devint professeur de droit à l'université de Kiel, et il est resté dans ces fonctions jusqu'au moment où éclata la révolte de 1848. Défenseur infatigable de la cause danoise, il lui rendit de multiples services. Nous citerons notamment la fondation de la feuille danophile hebdomadaire «Dannevirke* (1838), dont le premier éditeur fut P. Chr. Koçh, commerçant à Haderslev.

Lorsque la révolte eut été réprimée, on introduisit en Sonderjylland (1851) les réformes linguistiques en projet depuis si longtemps. Le collège de Haderslev devint danois. Dans les villes de langue danoise, la langue scolaire devint aussi le danois, mais l'allemand fut maintenu sur les programmes de l'enseignement. Au Sud de la ligne Flensborg-Tonder on organisa ce qu'on appelait des districts mixtes: un dimanche sur deux on y prêchait en danois et i'autre dimanche en allemand; le baptême, la communion, le mariage et les enterrements s'accomplissaient dans la langue réclamée par les intéressés eux-mêmes. La langue scolaire fut le danois, mais on enseignait l'allemand quatre heures par semaine. La confirmation eut l'allemand pour langue obligatoire jusqu'en 1860, époque où le libre choix s'appliqua aussi à cet acte religieux. La limite méridionale de cette région mixte correspondait à peu près à une ligne allant de Husum à Slesvig. Les paroisses les plus méridionales étaient celles de Svesing et de Treja. La plus grande partie de l'Anglie, savoir la partie Nord, rentrait dans la zone mixte. Mais la partie Sud de cette presqu'île, soit une bande de territoire longeant le golfe de Sli et large de 1 à 1 mille l/a (— ^e 7 Km. ïo 1 11 Km. 25) continua a être traitée comme une région purement allemande. Dans les pays allemands situés au Sud du golfe de Sli et deDanevirke on n'ap-

porta pas le moindre changement à la situation linguistique. Dans les régions frisonnes et à Flensborg les choses restèrent également en l'état.

Le rescrit relatif aux langues donna lieu à beaucoup de mécontentement et d'agitation. Il y avait à l'extrême Sud des paroisses où le danois était à peu près éteint. Cependant il n'était nulle part complètement mort, pas même dans l'Anglie méridionale qui, on l'a vu, ne fut pas comprise dans la zone mixte. Ce n'est pas ici le lieu de décider si le gouvernement danois se montra juste et sage en risquant une mesure aussi hardie à cette époque et dans les circonstances où il se trouvait alors. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, dans un sens comme dans l'autre. Mais en tous cas nous devons défendre le gouvernement contre l'accusation d'avoir agi dans un accès d'orgueil et sans s'être renseigné sur la situation réelle. Il n'est que trop facile, maintenant que tout est perdu, de s'ériger en juge implacable. P. K.Thorsen

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