‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 17 sur 102 · ET LES DÉCRETS LINGUISTIQUES DE · texte numérisé non relu

ET LES DÉCRETS LINGUISTIQUES DE

Le Slesvig, — ou plutôt la partie du Jutland que nous appelons *S0nderi jylland«, — était primitivement un pays purement danois s'étendant jusqu'aux forêts de la frontière, aux environs de l'Ejder, et jusqu'aux marécages du Sud-Ouest. Cette région marécageuse, qui devait être la Frise du Nord (Nordfrisland), fut occupée, sans doute à la fin du XI* siècle, par des immigrants frisons; mais ceux-ci ne réussirent jamais à s'étendre du côté de l'Est au-delà du »Gestrand« ni à exercer une influence prépondérante sur la population danoise des cantons. De même, au commencement du XIII* siècle, un petit groupe de population saxonne s'était établi dans la région frontière au Sud de >Kurvirket»; mais il se composait essentiellement de tenanciers, dont une partie devinrent plus tard des serfs; cette population n'était guère faite pour répandre la civilisation et la langue allemandes, et dans des conditions politiques normales elle aurait été entièrement absorbée par la population indigène. Aussi dans les cinq siècles qui suivirent, les résultats de ce contact ne se firent sentir que dans les régions où il y avait eu une forte émigration saxonne, et notamment à Svanse, aux environs de Dannevirke, et dans le district d'0stenfjeld-Svavsted, où la langue danoise recula lentement. Ainsi donc jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le danois avait pour frontière méridionale te golfe de Sli et la ligne Slesvig-Husum, et l'intégrité de la langue était garantie par l'intégrité de la race. Ce n'est que fort tard dans le XVIIIe siècle que les agitations de la vie moderne commencèrent à se faire sentir

aussi dans les campagnes et que des échanges et des déplacements de population se produisirent avec assez d'intensité des deux côtés de la vieille frontière linguistique. Mais comme les émigrants saxons transplantés en Angel, à Treja, à Svesing, étaient pour la plupart de petites gens: épiciers en détail, artisans et ouvriers, sans propriété et sans prestige social, l'émigration n'aurait pu a elle seule produire de transformation dans la langue si d'autres facteurs plus puissants et plus violents n'avaient agi pendant longtemps. Le recul de la langue danoise en Slesvig moyen n'est pas la conséquence du contact des populations différentes, mais bien plutôt d'une pression venue d'en haut et exercée pendant cinq siècles.

Le système de pression fut inauguré en 1526 lorsque le comte Gert introduisit dans le pays la langue allemande comme langue du gouvernement; ce système fut continué ou même étendu par tous les princes et par l'administration supérieure jusqu'au règne de Christian VIII (1839 — 1848). Appuyée par le gouvernement, la langue allemande pénétra dans les assemblées de districts, d'abord dans les régions au Sud de Flensborg-Tender, puis, après 1740, — lorsque les juges cantonaux se recrutèrent non plus parmi les paysans mais parmi les gens d'instruction universitaire, — dans tout le reste du pays jusqu'à la rivière de Kongeaa. L'année 1837 vit disparaître la langue danoise de la dernière assemblée de canton du Slesvig septentrional.

L'Église présentait un aspect encore plus hétéroclite. Il semble qu'avec la Réforme le bas-allemand ait conquis la plupart des églises situées au Sud de Flensborg. En 1740 la frontière des langues ecclésiastiques allait de Flensborg à Tender. Dans les paroisses les plus septentrionales, c'est à dire les plus rapprochées de cette frontière (savoir: Ladelund, firaderup, Humtrup et Udbjerg), les prédications en allemand et en danois alternaient d'une façon très irrégulière, mais les psaumes se chantaient toujours en allemand. Ces paroisses formaient en quelque sorte la ligne côtière; mais même dans les contrées plus au Nord, et sans parler des villes, les Allemands avaient réussi à faire des progrès remarquables. Dans l'arrondissement de Lagumkloster un préfet avait introduit en 1681 la prédication alternativement danoise et allemande, »à cause des vendeurs de dentelles*, et le service en danois était toujours accompagné d'hymnes, d'évangiles, d'épîtres et de bénédictions dans l'idiome allemand. A Logum-Nord et à Ringenass on tenait de temps à autre un prêche en allemand. Le duc d'Augustenborg avait introduit l'allemand comme langue ecclésiastique, à l'exclusion complète du danois, dans les paroisses d'Adsbol et d'Augustenborg; à Graasten on prêchait en danois tous les trois dimanches, et à Nordborg on prêchait en allemand tous les quatre dimanches; dans la paroisse de Kliplev les seigneurs propriétaires de Grangraft avaient aussi fait une part à l'allemand dans le service divin. En 1735 le duc de Glûcksborg ordonnait que dans les paroisses d'Ullerup, de Satrup, de Nybol et de Broager on dît la messe en allemand d'abord tous les troisièmes, puis tous les seconds dimanches, et que dans lesécoles l'enseignement fût donnéen deux langues. Ajou-

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tons encore que dans les paroisses ecclésiastiques de l'arrondissement de "Fonder les enfants recevaient depuis longtemps l'instruction dans les deux langues et que par suite la voie était tracée pour de nouveaux progrès de l'allemand.

Il serait parfaitement inutile de chercher à découvrir une loi quelconque à ces changements: tout dépend de l'arbitraire. L'arrondissement d'Aabenraa était sous le régime princier jusqu'en 1720, celui de Flensborg sous l'ancien régime royal, et tous les deux étaient également danois; et cependant le roi permit que la langue maternelle fût expulsée de ses églises, tandis que le duc de Gottorp s'abstenait de ces procédés coercitifs. Les gens du district de Kœr ne comprenait pas plus l'allemand que leurs voisins du district de Slog, et pourtant ils n'avaient pas la même langue ecclésiastique. A Medelby un pasteur maintint le prêche en danois pendant une génération entière, et dans d'autres paroisses l'incapacité du pasteur à parler la langue danoise faisait de l'allemand un mat nécessaire.

La situation de l'allemand en 1740 comme langue d'Église dans les paroisses voisines de la frontière est très compliquée et tous les moyens possibles sont employés pour empiéter sur le danois: puissance princière, influence des hautes classes, ignorance linguistique des pasteurs, considérations d'intérêt pratique, état de minorité des classes populaires, mépris pour l'idiome du peuple, enfin l'accoutumance progressive: toutes ces raisons entrent en jeu et se coalisent pour pousser l'allemand en avant. Tantôt la pression exercée par !a culture allemande se manifeste ouvertement, par des ordonnances royales, tantôt elle procède avec prudence, ratant le terrain, prenant d'abord quelques dimanches de l'année puis tous les quatrièmes dimanches, puis tous les troisièmes, puis tous les seconds, pour finir par accaparer le tout. C'est ainsi que se passaient les choses aux environs de 1740, et c'est ainsi qu'elles se passent encore. La méthode est aussi ancienne que l'introduction de l'allemand ecclésiastique au Nord du golfe de Sli.

Cependant, malgré tout l'appareil employé pour implanter de force la civilisation et la langue allemandes, le germanisme ne pénétrait pas profondement, et chaque génération nouvelle restait aussi danoise que celle qui la précédait. Encore à la fin du XVIIIe siècle il y avait dans le Slesvig moyen beaucoup d'églises où l'on ne pouvait prêcher en allemand sans faire une grave offense aux fidèles, et bien que le » surintendant! des cultes Struensée eût travaillé de toutes ses forces à combler cette lacune de l'éducation slesvicoise, il mourut sans avoir atteint son idéal. Cet échec était dû principalement à la médiocrité de l'enseignement donné dans les écoles de ce temps. En Slesvig moyen la langue scolaire se réglait officiellement sur la langue ecclésiastique; mais comme ni les maîtres ni les élèves ne connaissaient le haut-allemand, l'enseignement se donnait dans l'idiome du peuple et les enfants entraient dans la vie sachant en fait d'allemand quelques phrases bibliques et quelques définitions et termes abstraits que ne fournissait pas le dialecte, mais s: connaissance pratique de ia langue étrangère.

Mais il se produisit à la fin de ce même siècle un grand mouvement social. L'abolition du servage et du régime communiste, l'amélioration de l'agriculture par les assolements, la hausse des prix, l'essor que prenait toute chose, permirent enfin au gouvernement d'imposer aux communes des charges plus fortes, de fonder des écoles primaires et des écoles normales et de décréter des années scolaires complètes. De 1798 a 1808 le surintendant Adler fit construire dans son diocèse 440 écoles de villages, et bientôt toutes les bourgades du Slesvig moyen eurent leurs foyers de germanisation bien en règle, sous la direction de maîtres au courant de la pédagogie et des langues.

L'idéal poursuivi par les instructeurs du peuple fut avant tout de combler le fossé qui séparait la langue parlée dans les familles de la langue parlée a l'école. Ils représentaient sans cesse aux parents que leur danois était un méprisable patois, obstacle insurmontable à toute culture supérieure, à tout progrès et à toute considération sociale. »Das Danische sey den Kindern hinder- >lich an ibrem Christenthum, und so wurde es Gewissensache fur die Eltern •nicht mehr Dânisch zu den Kinder zu sprechen». — Au début du XIX* siècle les habitants du pays d'Angel en vinrent à une dénationalisation volontaire, systématique: ce mouvement fut encouragé par le nationalisme allemand, très vif à cet époque, et les projets malheureux du roi Frédéric VI sur la question des langues (1806 — 1813) ne firent que lui donner plus d'activité.

On sait comment s'est faite cette extirpation de la nationalité danoise et par quelle méthode les parents ont transformé leurs enfants en étrangers. Dès le maillot on administre à l'enfant une éducation allemande dans le sein même de sa famille. Le père et la mère s'approchent de son berceau avec un masque allemand. Ils parlent danois entre eux et c'est le danois qu'on emploie dans le train ordinaire de la maison ; mais dès qu'ils sont en contact avec l'enfant ils jouent le rôle d'étrangers et ils traduisent dans un idiome étranger leurs mots de tendresse. De la sorte on impose à l'enfant une langue maternelle qui n'est pas la langue de sa mère et on élève une sorte de déraciné qui n'a plus part à l'héritage linguistique et national de la race. Cependant la transformation s'opère lentement et difficilement, surtout parce que le Lias-allemand ou 'plattdeutsch* qui forme ici la transition entre la culture Scandinave et la culture allemande est de qualité si mauvaise dans la première génération et si mélangé de danois qu'aucun adulte ne peut se tirer d'affaire avec cette caricature rustique d'une langue étrangère. Le »plattdeutsch< reste provisoirement une langue d'enfants; aussitôt que l'écolier a fini ses classes, il se laisse aller .'1 employer la langue familiale qui fournit l'expression la plus naturelle et la plus juste à ses pensées: et ainsi se trouve retardée l'œuvre de dénationalisation.

En Slesvig moyen cène transformation passe par quatre stades: i°) Le basallemand pénètre dans la famille. 2°) La nouvelle génération est élevée dans cette langue, mais revient après l'école au dialecte danois traditionnel. ^°) Le système se poursuit dans la génération suivante, et la langue devient vraiment double, en ce sens que les jeunes maintiennent l'allemand et les vieux le da-

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noîs. 4°) Le danois est exclu. Les vieux, qui avaient en partie parlé le danois avec leurs parents, savent encore cette langue, mais leurs enfants ne s'en servent pas et n'en ont que faire, et avec la troisième ou, si l'on veut, la quatrième génération, le danois disparaît irrévocablement. En général cette évolution demande un siècle environ pour s'achever.

Les premières défections eurent lieu dans la région au Nord du golfe de Sli. A fa mort de Frédéric VI, en 1839, le danois était exclu, boycotté pour ainsi dire, dans la plupart des paroisses du district décanai de Gottorp (excepté Havetofte, Satrup, et peut-être une ou deux autres paroisses), et vers l'Ouest dans quelques villages situés immédiatement au Nord de la route de Slesvig à Husum (Treja-Svesing). Dans le reste de l'Ange! la population se trouvait à tel ou tel des premiers stades énumérés plus haut ; mais les parties septentrionales et orientales de cette région conservèrent encore jusqu'en 1847 le danois comme langue ordinaire de la conversation, et le bas-allemand n'y était parlé que par les enfant au-dessous de quinze ans et par quelques familles plus avancées que les autres ou venues du Sud. Mais après 1840 la politique intervient avec passion pour accélérer le mouvement. Des sociétés secrètes se forment dans le but d'extirper la langue maternelle; des paysans influents allaient de maison en maison, se faisant promettre par la population qu'elle renoncerait à l'avenir à la langue méprisée et maudite; ils allaient même jusqu'à donner des leçons de haut et de bas-allemand, traduisant des expressions journalières un peu difficiles, qui risquaient de se conserver comme des survivances désagréables d'un passé détesté. Vers le commencement de la guerre le bas-allemand parlé en Anglie moyenne et septentrionale était encore un jargon mal formé; mais il n'en conquit pas moins la place avec une rapidité foudroyante; la vieille langue des campagnes fut sabrée, écrasée, pour ainsi dire en un clin d'œil, et cela même avant qu'une partie de la population pût disposer d'une langue utilisable à mettre à la place, et il en résulta en matière de langue une dissimulation et une hypocrisie qui dépassent toute description. Or c'était exclusivement cette germanisation postiche qu'atteignaient les fameux rescrits relatifs aux langues.

Du côté danois nous n'avons pas fait jusqu'en 1850 le moindre pas pour nous opposer à cette transformation hostile. Il est vrai que le roi Frédéric VI avait promulgué un décret de chancellerie ordonnant que partout où le danois était >Ia langue courante» il serait introduit dans l'église, à l'école et au tribunal; mais comme la politique de ce roi subit peu après les échecs les plus désastreux, il perdît courage et ne songea plus qu'à aplanir et à dissimuler les antagonismes nationaux dans ses États si douloureusement amoindris. Lorsque le roi Christian VIII monta au trône en 1839, son intention était d'introduire un enseignement danois en Slesvig moyen et dans les villes septentrionales; mais

il recula lui aussi devant l'opposition du Slesvig-Holsten, et il se contenta d'installer le danois comme langue des tribunaux dans les districts ruraux du Slesvig septentrional jusqu'au fjord de Flensborg. Le règlement de comptes final entre le danois et l'allemand en Slesvig dut par conséquent se faire à la fin de la guerre de trois ans, et la solution provisoire du problème fut confiée à F. F. Tillisch, commissaire extraordinaire du gouvernement et à son secrétaire T. A. Regenburg (plus tard directeur ministériel).

Comme Tillisch, en qualité de commissaire extraordinaire, manquait de l'autorité législative, les premiers rescrits relatifs aux langues se présentèrent comme une simple exécution administrative de l'ordonnance promulguée en 1810 par Frédéric VI et ils visèrent tout d'abord la même région géographique du pays. A l'Ouest, Tillisch étendait sa réforme jusqu'à la route de Husum (Svesing) et dans le projet de loi sous sa forme primitive se trouvait englobée toute la région d'Angel ; mais étant revenu à ce moment à Copenhague, il y rencontra sans doute une opposition dans le cabinet; car à la date du 6 mars i8ji il écrit à Regenburg: »Je n'ai pas osé comprendre dans le décret toute •l'Angel, bien que je pense avec vous qu'on puisse faire revivre la langue •danoise jusqu'au goife de SU. Il est en effet de la plus haute importance •qu'on ne prenne actuellement aucune mesure qui soit exposée à être ensuite •retirée, et comme je ne suis pas absolument sûr que cette éventualité ne puisse >se produire si nous nous avançons trop loin, je crois que le mieux est •de s'en tenir provisoirement à une limite allant de Treia à •Norderbrarup.*

Ainsi on fut amené à tracer à travers la presqu'île d'Angel, le long du ruisseau dit >Oxeba:k«, une frontière linguistique sans raison d'être, ne correspondant ni aux divisions administrative ni à l'état réel des langues ; le principe ethnographique était violé, et d'autre pan on ne tenait pas compte des conditions linguistiques plus récentes. —

En automne 1850 on régla la question des langues dans les villes du Slesvig septentrional. Voici ce qu'il est dit dans les dispositions administratives prises pour la ville d'Aabenraa: »On reconnaît un droit égal au danois à l'allemand «en tant que langues ecclésiastiques; de sorte qu'on célébrera alternativement •un dimanche la grand'messe en allemand et les vêpres ou le sermon du matin *en danois et le dimanche suivant la grand'messe en danois et les autres offices sen allemand; dans ce but deux pasteurs-adjoints seront annexés à l'église >de la ville. — La langue danoise est prescrite comme langue de l'enseignement •dans les écoles de la ville, mais on veillera également à ce qu'on enseigne •aux enfants la langue allemande aussi complètement que possible.»

Des prescriptions a peu près identiques furent promulguées en même temps pour Haderslev et Senderborg: les deux langues étaient traitées dans les églises sur le pied d'égalité et les écoles transformées en établissements danois. Comme ces villes avaient chacune deux pasteurs, on put aisément y introduire l'alternance en question, et comme les deux langues avaient

eu déjà auparavant droit de cité dans les églises, — bien que le danois eût été exclu de la grand'messe, — il s'agissait plutôt d'une simple modification que d'une rupture avec le passé. Personne ne se trouvait lésé dans ses droits religieux; chacun restait libre d'employer la langue qui lui était la plus naturelle, et comme tous les actes de la vie religieuse, y compris la confirmation ', s'accomplissaient dans la langue adoptée par le fidèle, il ne pouvait être question de tyrannie. Mait c'était l'école bien plus que l'église, qui subissait d'importantes transformations et que visaient surtout les décrets. On établissait enfin l'harmonie entre la langue de l'école et celle de la famille, et on délivrait ces villes slesvicoises du cauchemar qui avait pesé jusque-là sur leur vie intellectuelle et sur l'éducation de leurs enfants. D'exclusivement allemandes qu'elles étaient, les écoles devinrent avant tout danoises, avec cette restriction qu'on sprendrait soin de mettre l'allemand parmi les matières essentielles du programme* et «qu'on donnerait aux élèves une connaissance approfondie de cette langue. On laissait aux autorités locales le soin de fixer le nombre d'heures qui seraient consacrées chaque semaine à l'étude de l'allemand.

Ces instructions atteignirent à peu près leur but. Jusqu'à la guerre, les fonctionnaires allemands et la culture allemande avaient eu le dessus dans les villes de Haderslev et d'Aabenraa, en partie aussi à S0nderborg; mais dès le mois de mars 1848 l'influence danoise était victorieuse à Haderslev, oit on expulsa la municipalité provisoire. Au cours des années que dura la guerre, le parti danois continua de se fortifier à Sonderborg et après la chute du bourgmestre Schow et du doyen Rehhoff (janvier 1850), Aabenraa fut subitement transformé en une ville danoise, Dans ces petites villes la vie intellectuelle allemande n'existait guère qu'à la surface et la langue allemande n'avait pas de racines profondes dans la population indigène. Lors de la promulgation des décrets, Aabenraa comptait, sur 800 familles, 30 pariant allemand, et parmi ces jo il y en avait 25 où les deux époux ou l'un d'entre eux avaient immigré de régions de langue allemande: dans toute la ville on ne pouvait trouver que s familles indigènes se servant quotidiennement de l'allemand, et 4 d'entre elles descendaient dès la première génération de Slesvicois septentrionaux parlant danois et avaient eu le danois comme langue maternelle. A Senderborg on ne trouvait que 20 familles parlant l'allemand et à Haderslev la situation était encore plus défavorable pour la langue étrangère.

Mais la question avait un autre côté. Une partie de la génération alors vivante avait reçu en héritage une préférence pour l'allemand. Ces gens, il est vrai, ne possédaient pas bien l'idiome étranger, ils l'écrivaient avec des fautes et ne le parlaient pas couramment, et leur dédain de la langue maternelle n'était que préjugé et ingratitude: car c'est seulement avec l'aide du danois que l'immense majorité d'entre eux faisaient leur éducation et acquéraient

1 La confirmation, on le sait, est l'acte le plus important de la vie religieuse des luthériens : il a lieu vers l'âge de dix-sept ans, et il est suivi de la première 1

une véritable culture. Mais le préjugé existait, fruit légitime d'un développement historique défectueux, et il eût été impolitique de ne pas en tenir compte. Le règlement promulgué par TilHsch était prudent et sage, et même la violente opposition de la diète de 1853 — 1854 dut accepter la décision prise et l'adopter dans ses amendements a la question des langues.

Cette réforme fut suivie de l'introduction du danois comme langue du droit et de l'administration, et enfin l'allemand fut retranché de l'église et de l'école dans certaines localités (Logumkloster, Graasten, Augustenborg, Kliplev, Ringenars, Broager), où il avait réussi à s'installer. Le Slesvig septentrional, de Kongeaa jusqu'à la limite du département de Flensborg, devint une province purement danoise.

Si les réformes de Tillisch avaient conservé partout cet équilibre prudent entre les diverses exigences, le même respect de l'histoire et un accord aussi juste entre la réglementation des langues et leur situation réelle, son œuvre eût été exemplaire et fût restée comme un témoignage éclatant du libéralisme danois. Mais malheureusement il n'en fut pas tout à fait ainsi. — En février et mars 1851 parurent les décrets relatifs aux décanats de Flensborg, de T0nder, de Husum et de Gottorp. On y détermine »Ia manière dont la langue danoise, d'accord avec les décrets royaux du ij déc. 1810, doit être le plus efficacement prescrite comme langue de l'église et de l'école dans les districts ou elle est parlée par le peuple* ; en voici les points essentiels:

1) Le danois sera la langue de l'enseignement dans les écoles primaires des districts susdits. En ce qui concerne l'enseignement du degré inférieur, cette prescription entrera en vigueur dés l'été de la présente année; en ce qui concerne l'enseignement du degré supérieur, elle sera appliquée au fur et à mesure que les élèves qui auront tté instruits en danois dans les cours inférieurs passeront dans les cours plus élevés. — L'allemand est porté sur les programmes, et on y consacrera jusqu'à 4 heures par semaine.

2) Dans les églises des paroisses susdites, on prêchera alternativement en danois et en allemand. Pour les besoins religieux, on adoptera la langue que le fidèle demandera expressément.

Bien que cette réglementation nouvelle semble s'accorder dans les termes avec l'ancien décret de 1810, il y avait cependant une différence importante. L'ancien décret prescrivait l'introduction du danois dans l'école, l'église et les tribunaux »là où le danois était la langue générale» (kvor dtt tr Almemnands Sprog); il se plaçait sur le terrain des faits, se contentait de mettre la langue officielle en accord avec la langue de tous, et ne s'occupait pas des districts de langue mixte. Le nouveau décret laisse dans l'ombre ce principe solide et emploie une formule plus vague: >là où le danois est parlé par le peuple* (kvor det laies af Folket). Cette formule pouvait s'interpréter de diverses manières. Le décret vise a introduire le danois comme langue ecclésiastique et scolaire non seulement la où il est »la langue de tous*, la langue générale, mais aussi dans les endroits où, à côté du danois, on parle dans une mesure plus ou moins large un autre idiome plus jeune, lequel a ré-

ussi a se faire une place après 1810. -Vis-à-vis de ce dialecte les décrets prennent une attitude répressive, mais en même temps ils sont obligés de lui faire des concessions, et il en résulte une réglementation mixte et l'existence de districts mixtes dans le Slesvig moyen. Des raisons opportunistes avaient amené Tillisch à rattacher sa réglementation à la tentative précédente; mais elle en différait dans le principe, dans les moyens et dans le but.

Les districts mixtes du Slesvig moyen se composaient de la ville de Tender et de 49 paroisses rurales des départements de Flensborg, Tonder, I lusum et Gottorp. La situation des langues dans ces paroisses était très variée et ne se prêtait pas à une réglementation uniforme. Au milieu de la région, c'est-à-dire dans les départements de Tonder et de Flensborg, il y avait 18 paroisses peuplées de 20,1 50 habitants qui se servaient exclusivemens du danois comme langue journalière et dont les enfants, en règle générale, ne savaient pas un mot d'allemand en entrant a l'école: tel était aussi le cas pour la ville de Tonder et ses 2,909 habitants. En revanche le département de Gottorp comprenait 8 paroisses de 11,091 habitants qui parlaient entre eux l'allemand et dont la nouvelle génération, jusqu'à l'âge de 30 ans, ne savait pas parler le danois, bien qu'elle pût le comprendre. La région proprement mixte comptait 23 paroisses, — surtout en Anglie, — et 29,879 habitants. Dans les 8 paroisses de Gottorp, la perte du danois était un fait accompli, et il était tout à fait inutile de lutter là contre. Dans les 23 paroisses, un combat se livrait encore, mais avec de fortes chances pour l'allemand, et c'est seulement par des mesures très prudentes et très modérées que le gouvernement pouvait espérer d'y modifier la direction du courant. Enfin dans les paroisses de la première catégorie le bas-allemand n'avait pas encore pénétré dans les familles et là il n'y avait absolument aucun danger pour la première génération. Les conditions de la population dans les trois catégories étaient comme 1 13:2, en d'autres termes: sur la population des districts appelés «mixtes», */8 était purement allemand, s/( mélangés et */s purement danois.

Nous donnons ici, d'après le recensement de 1855, l'état statistique des paroisses en question :

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