HISTORIQUE DE L'IDÉE D'UN PARTAGE DU SLESVIG
L'idée de partager le Slesvig pour résoudre par là l'antagonisme entre le i peuple danois et le peuple allemand fut mise en avant pour la première fois par un Allemand, U. Lornsen, — le promoteur de toute l'agitation slesvico-holstenoise, — dans une lettre du 20 décembre 1832. Voici ce qu'il y écrivait: «L'accord n'est possible qu'à la condition de reconnaître, sinon le •plein droit historique, du moins le droit naturel. Nous pourrions aller jusqu'à 'abandonner les départements de Haderslev, d'Aabenraa et de Logumkloster. « (K. Jansen : U. J. Lornsen p. 3 59). Mais il ne dit pas un mot de ce projet dans sa grande publication intitulée «Die Unionsverfassung Diinemarks und Schleswigholsteins*. (Jena 1841 ; écrite déjà en 1837). Quelques années plus tard, Th. OtSHAUSEN, alors directeur du mouvement dit »néo-holstcnois« et membre du gouvernement insurrectionnel provisoire en 1848, s'exprime à peu près de la même façon dans une lettre écrite le 22 juin 1839 à P. Hjort- Lorenzen (plus tard chef de la minorité danoise dans la diète slesvicoise) : •J'admets aussi comme possible un partage futur du Slesvig ; et alors je plains >les Allemands qui habitent la partie Nord; cependant dans l'intérêt général >je ne considérerais pas cette séparation comme un malheur mais bien comme •une chose juste, pourvu que le Danemark dans son ensemble reste un État 'distinct et reçoive une constitution plus libre. (L. Skau: P.-H.-Lorenzen, p.91. Skau ajoute: 'quelque temps après une remarque analogue fut présentée par le littérateur allemand Hansen, rédacteur de l'»Eckernfôrde Wochenblatu). Il serait très intéressant de savoir si ces deux hommes politiques sont arrivés à leurs conclusions sous l'influence du partage linguistique qui précisément au printemps de r8ji avait été proposé par les puissances pour le grand-duché de Luxembourg et qui était entré en vigueur au mois d'avril 1839. C'est en effet le seul exemple d'un partage de ce genre qui se fût produit; et une expérience
de plus Je soixante années a montré que c'était lu une mesure sage et bienfaisante.
Mais s'il est vrai que l'idée se soit d'abord manifestée dans le parti allemand, elle a été développée pour la première fois en public par un Danois, le juge cantonal J. P. With, dans la diète provinciale du Jutland septentrional, le 12 juin 1838: »11 me paraît, disait-il, qu'il ne peut y avoir aucune raison de sé- » parer le Danemark proprement dit en deux parties, parce que les rapports du «Holsten avec la Confédération allemande nécessiteraient peut-être une séparation de ce pays d'avec le Slesvig. On serait beaucoup mieux fondé, par égard ■ pour la langue, a réunir au Jutland la partie danoise du Slesvig et la partie «allemande au Holsten.* Cette déclaration était destinée d'une part a appuyer la proposition faite par With de réunir les deux assemblées du royaume, et d'autre part à faire contre-poids à la théorie d'après laquelle on devait réunir aussi les états du Slesvig et ceux du Holsten. Son projet ne fut pas soumis à l'examen; le commissaire royal, A. S. 0rsted se contenta de lui faire l'objection suivante: »Ce serait une entreprise bien risquée, et même impraticable, a «moins qu'on ne coupe les liens qui rattachent cette partie du duché à la «partie de langue allemande^ et il ajoutait comme étant son opinion, «qu'il n'y a aucune frontière déterminée* entre les deux parties. Un raisonnement analogue à celui de With se fit encore entendre six ans plus tard, à une époque où les questions nationales avaient pris un caractère beaucoup plus aigu. Le professeur H. N. Clausen (un des chefs du parti national, ministre de 1849 à 1851) déclara le 20 novembre 1844, en qualité de président de la diète provinciale des îles, qu'à son avis »on ne pouvait hésiter un «instant à reconnaître qu'il fallait restreindre le domaine de la monarchie aux «pays eu la langue danoise, les mœurs et les habitudes danoises étaient solide- • ment enracinées, plutôt que d'acheter son intégrité de Skagen à l'Elbe par >la décadence graduelle de la nationalité et de la langue maternelle. < Ces paroles ne furent pas suivies non plus d'un examen sérieux, et encore peut-on se demander si l'orateur n'a pas plutôt pensé a une séparation des pays de la monarchie sur les bords de l'Ejder qu'à un partage du Slesvig: en tous cas, dans ses * Mémoires sur l'histoire de ma vie et de mon temps* (1877), Clausen ne nous donne aucun éclaircissement à ce sujet.
Entre ces deux déclarations provenant de Danois il faut signaler du côté allemand une proposition très précise présentée dans l'assemblée des états slesvicois le 23 novembre 1842 par l'avocat W. Beseler, plus tard membre du gouvernement révolutionnaire (1848—51): sa proposition tendait à séparer le département de Haderslev du duché de Slesvig et à le céder au royame danois, lequel de son côté renoncerait à la partie qu'il possédait dans les îles de Sild et de Fohr [Voir les cartes du présent manuel). Si maigre que fût le sacrifice consenti, il faut reconnaître que l'offre était très raisonnable au point de vue de ceux qui voyaient dans le Slesvig un territoire essentiellement allemand; quant à abandonner l'île d'Aïs, qui était la résidence du duc d'Au-
gustenbourg, on ne pouvait évidemment pas y songer du côté allemand. On a prétendu il est vrai que cette proposition était une feinte, destinée a amener de la part du Nord-Slesvig des protestations contre un pareil démembrement et a obtenir ainsi un prétexte pour exiger l'union du Slesvig entier au Holsten et à l'Allemagne. Cependant il est fort possible que l'idée ait été proposée de bonne foi, pour frayer le chemin a un examen sérieux de toute la question, d'accord avec les déclarations écrites, cités plus haut, de U. Lornsen et d'Olshausen. Il est certain en tous cas que pendant le séjour des délégués du Slesvig-Holsten à Copenhague en mars 1848, on discuta, — notamment entre le ministre danois Lehmann et les deux délégués allemands Clausen et Olshausen — la question de savoir si on ne pouvait arriver à un accommodement en laissant les Slesvicois du Nord faire connaître au moyen d'un vote par paroisses leur intention d'appartenir soit à l'Allemagne soit au Danemark. Sten Bille, plus tard vice-amiral, qui, reconduisit a Kiel les délégués sur son navire l'Hékla, a raconté (>Bidrag til Martsdagenes Historié». Hist. Tidsskrift, 3. R. VI, p. 41 3) que l'un deux, — probablement Olshausen, — ss'entretenant »à bord avec les autres, montra une carte déployée, qui était celle du Slesvig, *et désigna avec un crayon une ligne transversale, a peu près a la hauteur de ^Flensborg, disant qu'on aurait peut-être pu se rallier à cette proposition, mais qu'ils (c'est-à-dire les ministres danois) avaient refusé.» De même, d'après R. Schleiden («Erlebnisse eines Schleswigholsteiners.* Neue Folge, p. 271 —72, cf. Aktenstùcke zur neuesten Schl.-Holst. Geschichte. II, p. 126), c'était une opinion répandue parmi les hauts fonctionnaires allemands à Copenhague, que le nouveau gouvernement songeait à un partage et qu'Oishausen et Clausen avaient complètement gagné Lehmann à leur idée d'un plébiscite par paroisses. Mais Schleiden s'est probablement trompé. Du moins trois ou quatre années plus tard (*Fœdrelandet«, octobre 185 1) Lehmann a lui même parlé de cette théorie en termes méprisants, comme d'une 'idée amusante*,au sujet de laquelle >il ne pouvait retenir quelques remarques ironiques'. Cependant il consentait à reconnaître, dans l'automne 1848, qu'»un partage b pouvait être un moyen admissible de mettre fin à la lutte, pourvu que les •Allemands eussent leur Slesvig-Holsten et nous notre Jutland méridional;* mais c'est seulement en 1864 après la guerre qu'il jugea le moment venu de publier son opinion primitive.
D'accord avec les propositions faites par les deux délégués à O. Lehmann, le gouvernement provisoire promit le 31 mars, dans sa proclamation au peuple danois, que >le Slesvig du Nord serait appelé a déclarer librement s'il voulait être incorporé à l'État danois ou se ranger du côté de la patrie allemande.» De même, lors de la séance de l'assemblée des états réunis, le 3 avril à Rendsborg, l'avocat Bremer, le conseiller d'État Esmarch et Tiedemann, propriétaire, déclarèrent qu'on ne mettrait pas d'obstacle aux volontés des Slesvicois du Nord s'ils éprouvent »un penchant dominant pour le Danemark* ou »si vraiment ils avaient l'idée malheureuse de chercher
leur bonheur chez les Danois;* car »on ne peut faire le bonheur des gens malgré eux.< (Bericht iïber die Verhandlungen der vereinîgten Stândeversammlung, p. 26, 28 et 31). Il est vrai que d'autres membres de la même assemblée affirmèrent que même dans le Slesvig du Nord on ne souhaitait nullement la réunion au Danemark, bien que beaucoup d'habitants souhaitassent aussi peu l'annexion à l'Allemagne. A peu près à la même époque (j avril) le major prussien Wildenbruch, qui avait été envoyé par son gouvernement et qui conduisit les premières négociations avec les autorités danoises avant la bataille de Slesvig, déclare dans un rapport expédié de Rendsborg qu'»ici l'opinion unanime* sur le futur démembrement, c'est qu'on séparera du Slesvig pour les réunir au Danemark les régions qui préféreront cette solution, et il ajoute que le comte Reventlow (Preetz), alors membre du gouvernement provisoire, pensait qu'une ligne tracée au Nord de Flensborg et de Tander et laissant au Danemark les îles d'Aïs et d'vEro pourrait former la frontière (Aktenstûcke zur neuesten Schl.-Holst. Geschichte. II, p. 67 — 68).
Mais peu de temps après le gouvernement provisoire laissa de côté ces idées, peut-être sous l'influence des sentiments qui se manifestèrent dans l'assemblée ci-dessus mentionnée, peut-être sous l'influence d'événements postérieurs qui firent entrevoir la possibilité de gagner tout le Slesvig avec l'aide de l'Allemagne. Le gouvernement retira donc sa proposition, donnant à entendre qu'il l'avait faite seulement dans l'espoir d'obtenir rapidement une solution pacifique, mais que ta guerre qui venait d'éclater avait trop fortement excité l'opinion publique des duchés contre un arrangement de ce genre. Il donna a ses représentants à Londres et à Francfort des instructions pour déconseiller toute idée de partage; il n'admettait plus qu'un règlement de frontière analogue à celui qui fut décidé après la paix de 1864. Dans des communications répétées (17 mai— 10 juin) au gouvernement prussien, il exposa ses objections, — les mêmes qui ont été si souvent reproduites plus tard, — à savoir que le mélange des langues régnait aussi dans le Slesvig du Nord, de sorte que la nouvelle frontière politique ne serait pas une véritable frontière entre deux peuples, mais au contraire une nouvelle source de mécontentement; les deux nationalités se trouvaient plutôt réparties d'après les conditions sociales que d'après les districts, les propriétaires fonciers étant allemands et les journaliers danois; c'est pourquoi le partage équivaudrait pour beaucoup de familles allemandes à un ordre d'exil; il n'était d'ailleurs pas sage d'abandonner des villes telles qu'Aabenraa et Flensborg, excellents ports peuplés en majorité d'Allemands. Encore pendant l'hiver de 1848—49 le gouvernement du Slesvig-Holsten ne voulait pas aller plus loin qu'une réglementation de frontières.
Par contre le ministre des affaires étrangères de la Prusse, le comte Arnim comprit tout de suite que les autres grandes puissances ne permettraient pas a l'Allemagne de prendre le Slesvig tout entier. C'est pourquoi il tint pour l'idée d'un partage qu'on réglerait d une façon assez large, tout en consultant les populations, et il espérait qu'un plébiscite donnerait à l'Allemagne un domaine
dépassant la véritable frontière linguistique, qui! savait correspondre à peu près à la ligne Hensborg-Tflnder. 11 ne voulait pas renoncer à l'île d'Aïs, sans doute en tant que berceau de la dynastie d'Augustenbourg. L'envoyé de la Prusse à Londres, le chevalier Bunsen était plus engagé dans le parti slesvicohostenois que son propre gouvernement, et il demanda, le 18 mai, que le Slesvig du Nord formât après le partage un duché spécial avec l'indépendance accordée a tout le Slesvig et une protection assurée à la minorité allemande. Le Hambourgeois Banks, représentant de la Confédération allemande a Londres, était évidemment le plus juste vis à vis du Danemark: il pensait que l'Allemagne devait s'estimer heureuse de l'accroissement de territoire que lui donnerait le partage du Slesvig. Dans la décision prise le 30 mai par la diète fédérale on maintenait la nécessité de demander le consentement des habitants, mais sans exiger aucune situation juridique spéciale pour les Allemands du Slesvig ainsi abandonnés au Danemark.
L'idée du partage reçut d'un autre côté un appui beaucoup plus solide et en outre fort inattendu: nous voulons parler de l'empereur de Russie Nicolas I" et de son ministre des affaires étrangères, le comte Nesselrode, qui dans les premiers jours de mai se prononcèrent nettement devant l'envoyé danois Levetzau pour un partage d'après la frontière linguistique, «comme la Prusse l'avait décidé dans la province de Posen», et pour la réunion des deux parties respectivement au Danemark et à la confédération. Il est vrai que ce n'était pas par pur amour pour le principe des nationalités, mais pour arriver bientôt à une paix. Plus tard Nesselrode se plaignit aussi de l'attaque des Danois contre Dybbol (28 mai), parce que cette inutile effusion de sang envenimait les rapports entre les deux peuples. L'idée avait été proposée à Londres plus tôt encore qu'a St. Pétersbourg par lord Palmerston, ministre anglais des affaires étrangères, lequel avait collaboré, une douzaine d'années auparavant, au partage du grand-duché de Luxembourg. Déjà en avril il avait insinué cette idée à Bunsen, et le 19 mai il présenta sa proposition d'une façon plus nette; il voulait qu'on procédât au partage non d'après un plébiscite mais d'après une enquête statistique et il affirmait avec force qu'il ne pouvait être question dune frontière absolument exacte entre les nationalités, mais seulement d'une majorité d'habitants de chaque côté. En revanche il préconisait comme une chose toute naturelle le droit pour le Danois dans la partie allemande et pour l'Allemand en région danoise d'élever ses enfants dans sa langue maternelle.
Cependant l'idée du partage trouva une opposition décidée dans le camp des hommes d'Etat danois. C'est seulement un moment, à la fin du mois de mars, qu'on sembla disposé à consentir à un arrangement. Du moins Bunsen annonça le 3 1 mars de Londres à son gouvernement que l'ambassadeur danois, comte Reventlow, «parle sur un ton conciliant de ta possibilité d'accorder •1 indépendance à la partie méridionale et exclusivement allemande du Slesvig, •tandis que le Nord avec ses 200.000 habitants de langue danoise resterait
»réuni au Danemark sans condition* Mais lorque Palmerston présenta son projet , le même comte Reventlow produisit le 4 juin un mémoire circonstancié où se trouvaient réunies toutes les objections. Le partage serait très difficile à faire en Slesvig moyen, il séparerait en deux des communes et même des familles. La grande majorité de la population ne s'y rallierait pas et préférerait l'annexion soit au Danemark soit à l'Allemagne. La ligne de partage serait toujours arbitraire et ne servirait qu'à accroître l'animosité mutuelle des deux parties. Les mesures qu'on serait obligé dé prendre des deux côtés pour germaniser ou daniser les régions séparées produiraient une agitation incessante, etc. La meilleure solution était donc que le Slesvig, qui avait formé pendant des siècles tin pays de transition entre le Danemark et le Holsten, continuât à tenir ce rôle, pourvu qu'on donnât aux deux nationalités la garantie d'une existence pacifique. Palmerston ne se laissa pas influencer par ces objections et conseilla instamment au Danemark d'accepter le partage, qui lut assurait du moins une partie du Slesvig et démontra de plus que, malgré toutes les raisons données par les deux parties pour justifier leurs exigences respectives, elles devaient songer que la conviction de la partie adverse pouvait être aussi forte et aussi sincère, et que par suite chacune devait être prête à des concessions.
Malheureusement le gouvernement danois n'écouta pas ces sages avis, et le point extrême auquel il parvenait dans la voie des concessions, c'était, suivant les communications confidentielles de Kncth, ministre des affaires étrangères, aux représentants du Danemark à l'étranger, le retranchement de la zone la plus au Sud, — soit le quart du pays, — d'après une ligne allant par le Sli à Husum, de telle sorte que cette ville, en sa qualité d'unique port sur la mer du Nord, restât au Danemark, tandis que la ville de Slesvig reviendrait à l'Allemagne. La question fut ajournée, et on se borna à des arrangements relatifs à une suspension d'armes et à l'administration provisoire des duchés. Mais à la fin d'octobre le problème se trouva posé de nouveau, lorsque Palmerston présenta un nouveau projet avec une ligne de partage nettement tracée et allant de Flensborg à Oksholm sur la mer du Nord, à la hauteur de l'Ile de Folir ; cet arrangement accordait donc au Danemark la plus grande moitié du pays, y compris Flensborg. A ce moment il semble que Knuth ait commencé à se familiariser avec cette idée qu'un partage pouvait être une solution acceptable. Il trouva il est vrai que la limite proposée était la concession la plus dure que le Danemark, forcé par les circonstances et abandonné des puissances étrangères, pût se décider à admettre; mais devant l'envoyé allemand Banks il proposa, le 3 1 octobre, des négociations sur la base d'un partage (R. Schleiden, Schleswig-Holsteins Erhebung, p. 255); et encore en 185 1 celui-ci était d'avis qu'il y avait là une occasion de conclure une paix favorable. De même, un mois plus tard. Bunsen et Bulow, ministre provisoire des affaires étrangères de la Prusse, étaient d'accord pour reconnaître qu'un partage était la seule vraie solution; mais par contre Palmerston renonça
le 12 liée à son idée parce qu'elle n'avait trouvé d'approbation ni auprès du gouvernement danois ni auprès de la population des duchés.
Pendant ce temps l'opinion danoise s'était aussi éloignée de plus en plus de l'idée d'un partage. Le roi Frédéric VU, qui dès le début l'avait considérée avec répugnance, se trouvait présent le 18 sept, à un banquet d'officiers lors d'un rassemblement de troupes sur le champ de Lerbœk prés de Vejle : on vint à chanter un hymne patriotique de H. P. Holst qui contient ce passage emphatique adressé au roi: 'N'abandonne rien, car sache-le, avant que tu •perdes un pied de terre du pays de tes aïeux, nous combattrons tous jusqu'au •bout; nous tomberons tous comme un seul homme.* C'était la même idée qui devait revenir une vingtaine d'années plus tard, en septembre 1870, sous une forme française dans la formule bien connue de Jules Favre: »Pas un 'pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses*, et encore sous une forme allemande, en août 1888, dans les paroles de l'empereur Guillaume II: 'Nous laisserons plutôt nos dix-huit corps d'armée et nos s quarante- deux millions d'habitants couchés sur le champ de bataille, que •d'abandonner une seule pierre de ce qui a été gagné.* Lorsqu'on chanta le passage cité plus haut du chant de Holst, le roi manifesta son approbation en prononçant publiquement ces mots: »Non, cela n'aura pas lieu ;« et il se trouva ainsi plus lié que jamais.
Une protestation catégorique contre le partage parut le 26 octobre sous la forme d'une adresse envoyée a l'Assemblée constituante par des Slesvicois réfugiés à Copenhague, sous la direction de Laurids Skau. Pour eux, l'abandon d'une part du territoire équivalait à l'abandon de tout le Slesvig et à une injustice criante contre de fidèles sujets, et ainsi de suite. Les sentiments particularistes du Slesvig allaient même si loin que des Nord-Slesvicois très nettement danois menaçaient de choisir plutôt l'annexion à l'Allemagne avec le Slesvig entier que l'annexion au Danemark avec un Slesvig démembré (tel était notamment le cas pour Hans Krûger. Voir le discours de Madvig a la réunion des étudiants le 8 mai 1883. »Dagbladet«, io mai 1883). Dans une autre adresse qui fut livrée aux signatures en novembre 1848, et qui arriva en janvier à l'Assemblée constituante avec 26.000 noms, on retrouvait aussi les termes consacrés: »le pied déterre* et «combattre jusqu'au bout.» Sous l'influence de ce mouvement d'opinion entretenu dans le peuple et surtout parmi les Slesvicois, le ministère de mars décida, lorsqu'il fut question en novembre d'établir une ligne de conduite pour les négociateurs danois de la paix a Londres, que l'idée d'un partage ne devait pas être absolument écartée, mais reléguée au second plan, tandis que -le Slesvig indépendant*, — le degré d'indépendance devant être précisé ultérieurement, — serait pris pour base des négociations à venir. Bientôt, après le remaniement ministériel, cène base fut encore plus solidement affirmée, et on alla s' écartant de plus en plus du programme de mars, qui était essentiellement de nous garantir le Slesvig
en tant que terre danoise, et on aboutissait, à moitié inconsciemment, — à la théorie de la monarchie indivisible.
On nous demandera: N'y avait-il donc personne en Danemark qui eût une vue claire de la seule solution juste et qui crût au partage? A cela nous répondrons : Oui, certaines voix isolées s'élevèrent en faveur du partage, mais elle ne réussirent pas à forcer l'attention. Déjà le 17 avril 1848 on pouvait lire dans le journal > Kjobenhavnsposten « un article où on conseillait franchement la division du Slesvig parce que l'élément allemand formerait toujours une puissance hostile à l'intérieur des frontières, et le 1 3 août un autre article développe cette idée qu'on devrait laisser le Slesvig méridional allemand allerdu côté où le portaient ses sentiments et ses vœux, et que notre intérêt bien entendu nous conseillait d'abandonner cette région et de conclure avec l'Allemagne une paix définitive. La rédaction du journal se déclara dès le 17 avril en désaccord avec l'auteur du premier article et se prononça ouvertement, à la fin de juin, contre l'idée de partage. En effet celle-ci fut exposée le 23 juin dans le journal »Fsedrelandeu, où V. Rothe, alors ingénieur civil, plus tard directeur des chemins de fer, écrivait un article signé A. B. et demandait si on ne devait pas préférer un partage à un Slesvig indépendant, sans relations étroites avec le royaume; car dans ces conditions on ne serait pas en état d'attirer le Slesvig du côté du Nord, et on se trouvait bien plutôt en danger de le perdre tout entier. II reconnaissait bien que la perte serait douloureuse; mais du moins on gagnait un bien incontestable, à savoir l'unité dans le territoire restant, et on évitait toutes les complications qu'avait causées l'union avec le Holsten.
L'article fit sensation et, malgré ses termes mesurés, excita beaucoup de mécontentement. Dès le 30 juillet le journal s'en sépara par un article de H. N. Clausen, lequel était d'avis qu'il n'y avait aucune raison de voir déjà les choses en noir; le partage serait une blessure mortelle s'il allait plus loin que l'amputation de la bande de territoire purement allemande située au Sud du Danevirke; il approuvait en somme la ligne de démarcation proposée par Knuth, et il ajoutait que l'indépendance constitutionnelle (non seulement provinciale) du Slesvig serait encore un malheur plus grand. En novembre H. J. Raàslof, qui devint plus tard ministre pour le Slesvig (1854 — -y6) et pour le Holsten (1860 — 61) publia une petite brochure intitulée >la question slesvicoise», par Theophilus; il démontrait qu'on devait tout autant d'égards à la population allemande du Slesvig méridional et à ses vœux de réunion avec le Holsten qu'à la population danoise du Nord-Slesvig et à son adhésion au royaume. 11 voulait aussi un partage, — à la hauteur du Danevirke, — mais sans l'annexion de la partie septentrionale au royaume, et il souhaitait qu'on tentât une solution du litige à l'aide d'une assemblée spéciale à laquelle des représentants seraient envoyés non seulement par le Slesvig, le Danemark et le Holsten, mais encore par la Suède et la Norvège et par l'Allemagne proprement dite; en d'autres ternies Raaslef est le premier qui ait compris la question
comme un différend entre la Scandinavie toute entière et l'Allemagne toute entière. Peu de temps après, V. Rothe put de nouveau développer dans le >Fedrelandet< des 13 et 14 décembre cène idée qu'un partage était de deux maux le moindre si on le comparait au renoncement à une union intime entre le Slesvîg et le Danemark; et en fait il n'était pas d'après lui question d'un nouveau sacrifice, puisque le sacrifice était déjà fait, le Slesvig méridional étant allemand. Du reste c'est seulement la partie la plus méridionale qu'il veut abandonner, et cène manière de voir est en corrélation avec les éloges chaleureux qu'il adresse plus tard au comte Knutb comme à un digne ministre des affaires étrangères du Danemark. En outre quatre anïcles du :F«cdrelandet« (24 — 27 janv. 1849, les trois derniers portant la signature des rédacteur en chef C. Ploug développèrent cette idée qu'une diminution de territoire est préférable à une restriction dans le mode de possession, de même qu'il y a une pêne moins grande à abandonner une partie de sa fortune qu'à perdre la libre disposition de la fortune toute entière.
Enfin on vit paraître dans les derniers jours du mois de mai 1849 la célèbre brochure de H. E. Schack intitulée »Le partage du Slesvig*, et où le principe des nationalités était pour la première fois nettement mis en cause dans la question slesvicoise. En effet, Schack ne se contentait pas, à la façon des autres auteurs, de conseiller le partage comme le moindre mal ; il le conseillait comme la seule solution juste et la seule satisfaisante pour les deux parties; il le voulait réglé aussi scrupuleusement que possible d'après la frontière linguistique: s Ainsi, démontrait-il, nous obtiendrons en réalité tout ce qui dans »le Slesvig peut nous être profitable, et nous serons délivrés de tout ce qui •pourrait être pour nous une cause de ruine,* tandis que »par l'autre solution nous obtenons en apparence tout le Slesvig et nous le perdons en »réalité tout entier*. On pense généralement que dans cette occasion c'était Akdr-e (le célèbre mathématicien danois, ministre des finances 1854 — 59 et président du conseil 1858 — 59) qui inspirait son beau-frère et guidait sa plume. En 1864 Andrœ reprocha vertement à Krieger d'avoir laissé la conférence de Londres passer par-dessus la question de la ligne de partage. Madvig, alors ministre des cultes et de l'instruction publique, qui de même était persuadé qu'un partage était à la fois un acte de justice vis à vis de l'Allemagne et une opération avantageuse pour le Danemark lui-même, a déclaré plus tard qu'Aminé, Schack et lui étaient les trois seuls membres de l'Assemblée constituante à partager cette idée (Historisk Tidsskrift, j* série, IV p. 320). Mais quelques semaines après, lorsque M. de Reedtz, l'envoyé danois à Berlin, plus tard (1850 — 51) ministre des affaires étrangères, eut réglé de sa propre initiative l'armistice avec la Prusse, le 10 juillet, et les préliminaires de paix qui en furent la conséquence, et qu'il eut ainsi assuré l'indépendance du Slesvîg, — bien que sous une forme encore imprécise, — alors beaucoup de patriotes commencèrent à craindre sérieusement qu'une solution en apparence favorable ne dissimulât un danger capital et que le Danemark n'eût gagné qu'une ombre,
perdant en realité le fruit de deux campagnes. Déjà le n novembre 1848, H. N. Clausen, dans une lettre écrite au premier ministre V. Moltke pour répondre à une invitation à faire partie du ministère de novembre, lui avait déclaré que le principe qu'il fallait observer dans les concessions à faire, c'était plutôt de reculer pas à pas vers le Nord la frontière Sud du Slesvig. Le même Clausen, alors membre du gouvernement, adressa le 15 juillet à ses collègues un mémorial où il présentait le partage comme moins dangereux que l'indépendence du Slesvig, et il écrivit en outre (»Dansk Tidsskrift III, p. 383 — 438) un article sur »ia situation du Danemark et du Slesvig vis-àvis des préliminaires de paix* : il y avertissait en termes éloquents contre tous les acommodements ambigus, contre toute apparence trompeuse, et il exigeait une solution vraiment claire et précise. Il mettait en lumière tous les dangers que présentait l'autonomie du Slesvig («Une désagrégation amenée par des procédés chimiques est aussi dangereuse qu'une séparation violente produite mécaniquement»); mais sa critique était plutôt négative, et il n'eut pas le courage de donner lui-même la réponse positive et de conseiller une solution finale. Un autre des vieux chefs de parti national-libéral M. J. F. Schouw, alors président de l'Assemblée constituante, s'exprima en termes plus nets, aussi dans la >Dansk Tidsskrift* (t. III, p. 306 — 313), mais un mois ou deux avant l'apparition de l'article de Clausen. Déjà l'année précédent il avait développé dans cette même revue la nécessité d'une union intime entre le Slesvig et le royaume, et il reprit maintenant sa demande, alors que les préliminaires de paix ne donnaient que peu d'espoir de réaliser cette idée; il ajoutait cette franche déclaration: >Je ne me dissimule aucune des objections qu'on peut faire contre le partage du Slesvig, ce qu'il y a de grave à abandonner une frontière solidement fixée, conforme au droit public, ce qu'il y a de dangereux au point de vue stratégique à renoncer aux fjords deKiel et d'Ekemfôrde, ce qu'il y a de désagréable à agir contre une opinion qui est sans doute celle de beaucoup de fidèles Slesvicois; mais malgré cela je prétends qu'une séparation du Slesvig méridional, par exemple en suivant la ligne Slesvig-Husum, serait de beaucoup préférable à une paix fondée sur la complète séparation intérieure du Slesvig d'avec le Danemark. On sauverait du moins la population danoise du Slesvig.*
On voit la toutes les objections principales contre le partage développées mais réfutées au profit de ce qui était la tâche principale et était senti comme telle par tous instinctivement, à savoir de sauver la nationalité danoise. Ces mêmes idées se retrouvèrent dans une brochure publiée à la même époque par un auteur inconnu et intitulée >la politique du ministère dans la question slesvicoise* ; ajoutez à cela un article inséré dans »Faedrelandet* du 24 juillet par Monrad, membre du ministère de mars-novembre 1848 et un des chefs du parti national-libéral, et plus tard le discours électoral prononcé par celui-ci le 7 novembre et reproduit dans «Fœdrelandet* le 12 novembre. La rédaction de ce journal signala elle-même le 3 août l'importance qu'il y avait à obtenir
un règlement définitif »en abandonnant une partie et en devenant ainsi maîtres sur nos domaines; »et elle permit plus tard au frère de V.Rothe, le professeur A. Rothe à Sore, d'écrire trois articles »sur les bases de la paixs (26 — 28 novembre), où il présentait le partage comme une solution plus acceptable que cette >autonomie« qu'on voulait attribuer au Slesvig. De môme le partage fut défendu par V. Rothe dans un discours électoral du 26 novembre et par le mathématicien A. Steen dans une réunion électorale tenue à Slagelse le 20 novembre, tandis que le professeur Mundt à Sore, qui avait été membre de l'Assemblée constituante, écrivit un article sur la réunion du Slesvig méridional au Holsten, dans le cas ou celui-ci pouvait être séparé de l'Allemagne. Le professeur P. Hjort avait déjà développé des idées analogues dans un article sur >les vraies frontières du royaume^, publié dans le même journal (16 — 18 novembre).
Ainsi l'idée de partage s'imposait d'une façon plus ou moins claire à des hommes qui professaient des principes nationaux. En revanche elle rencontra une résistance déterminée chez des partisans caractérisés de l'unité de la monarchie; cette résistance se manifeste par exemple chez C. N. David dans son discours électoral du 3onov. 1849 (»F<edrelandet« iwdéc), chez le Slesvicois allemand Blaunfeldt, sous-préfet, dans une brochure de janvier 1849, et chez le baron C. Dirckinck Holmfeld dans son écrit sur »Ia situation politique et diplomatique du Danemark--, lequel parut en novembre 1849. L'auteur se sert de phrases creuses, comme lorsqu'il dit que le Danemark s'était montré la mère véritable du Slesvig en repoussant le partage, — allusion évidente à la femme du jugement de Salomon qui préférait renoncer à son propre enfant plutôt que de le voir tranché en deux. De même L. Scheel, Holstenois de naissance, qui avant été avant la révolte président du gouvernement à Gottorp et 1854 — S7> s0115 'e nom de von Scheele, devint ministre des affaires étrangères et ministre pour le Holsten, désignait dans ses «Fragments» (1850, I p. 59) l'idée de partage comme »malheureuse* . Un autre loyal Holstenois, L. G. F. Schrader, qui fut avant et après la guerre chef de la police à Altona, écrivit au commencement de 1849 une brochure intitulé »Tout le Slesvig ou la guerre*.
Malheureusement l'opinion dont nous venons de signaler divers représentants triompha des avertissements donnés parle parti des principes nationaux. Parmi nos hommes d'État de ce temps, c'est évidemment Madvig, alors ministre des cultes et de l'instruction publique, qui a vu le plus clair dans la situation, bien qu'il se fût le moins occupé de politique, et précisément parce qu'il comprenait la question de nationalité avec le plus de justice et le moins de partialité. Il reconnaissait loyalement que l'union administrative et législative maintenue par le gouvernement danois lui-même après 1720 et fortifiée en 1834, donnait aux Slesvicois du Sud un droit naturel à rester unis avec les Holstenois, et qu'il serait bien peu sage de la part du petit peuple danois d'essayer de maintenir dans son territoire une partie du grand peuple aile-
mand contre sa volonté. C'est pourquoi il tenta, au cours des négociations de paix à Berlin, d'écarter le danger qui menaçait, et il insista pour que l'administra non, l'Église et l'École dans le Nord-Slesvig, — c'est à dire la vie intellectuelle du pays, — fût placée sous la haute main du ministère royal danois, tandis que Clausen pensait qu'on pouvait se contenter de la division du Slesvig en deux évêchés: idée qui avait été déjà examinée par la cotnmision instituée immédiatement après le 28 janvier 1848 (Clausen, Dansk Tidsskrift, III p. 401). Dans les négociations que Madvig conduisit en mai 1850, en même temps que le ministre des finances Sponneck, avec quelques délégués du Slesvig-Holsten, il essaya de les amener à déposer un projet de partage, et plus tard (11 juin) il voulut faire adopter les mêmes vues a A. W. Scheel, l'un des négociateurs à Berlin, ministre de la justice de 1851 — 55. Celui-ci entrevoyait d'ailleurs les dangers de l'autonomie du Slesvig et »il aurait été volontiers satisfait d'un partage une fois accompli, mais il n'avait pas la hardiesse nécessaire pour intervenir dans l'évolution historique.* Il espérait aussi, comme en général les partisans de la monarchie indivisible, que le Slesvig pourrait former un lien entre le Danemark et le Holsten, et d'autre part il craignait que le démembrement du Slesvig n'amenât précisément la dissolution de la monarchie dans les deux moitiés. Cependant Madvig maintint fermement son idée, et encore le 13 octobre 1850, après que les troupes danoises eurent occupé presque tout le Slesvig et que les Slesvig-Holstenois furent abandonnés, il fit une dernière tentative pour provoquer une solution équitable, et il présenta aux ministres un exposé très développé de ses vues; mais il ne rencontra aucune adhésion chez ses collègues et laissa tomber le projet.
Le ministre Sponneck, qui avait commencé par incliner fortement vers un projet de partage, était devenu hésitant dès 1849, et Clausen, qui en septembre 1849 avait voulu se retirer du ministère avec Madvig et précisément â propos de la même question, avait au bout d'un an passé à l'autre côté du ministère, parce qu'il croyait maintenant qu'on pouvait gagner le Slesvig tout entier. Un quatrième ministre, qui pouvait être rangé dans le parti nationallibéral, M. Rosen0RN, fut un moment disposé à admettre un partage, mais il est vrai sous une forme très incomplète; il élabora en décembre 1849, de concert avec le diplomate danois Pechlin, Holstenois, un projet assez artificiel tendant à un partage administratif, et il le présenta aux ministres; mais lui non plus ne sut se décider à maintenir son idée au moment où il s'agissait de la défendre pour de bon. Par contre il est remarquable qu'un partisan aussi décidé que A. S. 0rsted de la monarchie indivisible ait, dans son écrit »Pour le rétablissement de l'État danois dans son intégrité'; — publié en hiver 1849 — 50, — ouvertement déclaré qu'une 'séparation de la partie Nord et de la partie Sud du Slesvig, la première étant annexée au Danemark et la seconde au Holsten, ne serait pas absolument à rejeter, si les duchés restaient en relation indissoluble avec le Danemark*, et qu'»il était possible que la paix troublée pût être rétablie de cette manière." Naturellement il n'en-
visageait une pareille solution qu'avec beaucoup de réserves et de circonspection, maïs il est intéressant de rappeler que lui aussi, — l'homme de la vieille école, — s'accommodait à cette époque de pareilles idées.
De même nous ne manquons pas non plus pour les années 1849 — jo de signes nous indiquant que nos adversaires pouvaient parvenir à une compréhension plus raisonnable et plus juste des choses. Il est vrai qu'on se représentait seulement le partage comme fait entre deux pays qui seraient aussi dans l'avenir réunis ensemble, quoique par le lien assez lâche de l'union personnelle. Ainsi le 27 avril 1849, H. von Gagern, alors premier ministre allemand, qui après le bataille d'Isted prit du service en qualité de major dans l'armée du Slesvig-Helsten, déclarait que l'Allemagne accepterait un partage du Slesvig d'après les nationalités et l'annexion subséquente des deux parties au Danemark et au Holsten. Un mois plus tard, le négociateur prussien von Schleinitz, dans une conversation avec le négociateur danois, chambellan Reedtz, caractérisait le partage comme la solution la plus satisfaisante, et il semble aussi que l'opinion de la Prusse lors de la conclusion de l'armistice (10 juillet 1849) ait été que la ligne de démarcation de Ftensborg à Tonder devait former la frontière définitive; c'est pourquoi !a Prusse avait refusé d'accepter la ligne Flensborg-Husum proposée en mai par Lord Palmerston, parce qu'elle accordait beaucoup trop au Danemark. En outre le ministre hanovrien StCve, parlant devant la seconde Chambre de son pays en novembre 1849, se plaignait qu'on eût laissé échapper le moment favorable pour un partage ; et nous savons d'autre part (Aktenstûcke zur neuesten schl. holst. Geschichte, II p. 257) que déjà en mai 1848 le gouvernement hanovrien était bien disposé en laveur de cette solution. Encore en octobre 1850, c'est-à-dire en même temps que Madvig faisait chez nous sa dernière tentative, il semble bien que le premier ministre prussien von Radowitz, lequel avait en 1848 professé des opinions pangermanistes, ait été prêt à consentir à un partage du Slesvig.
Et ce ne sont pas seulement les hommes d'État allemands, étrangers à la question, qui pensaient ainsi ; des opinions analogues se manifestaient aussi chez les Slesvig- Holstenois eux-mêmes. En effet le professeur Burchardi, de Kiel, plus tard membre régaliste du Sénat (1854- 57), avait formellement repoussé en janvier 1849 l'idée d'un partage, s'en tenant en vrai doctrinaire au •Staatsverbaod*, mais il se refusait à imposer de force la nationalité allemande aux Danois du Nord-Slesvig (Die Friedenprojecte im Betreff Schleswig-Holsteins, p. 24—26). Peu après son collègue N. Falck, qui était né lui-même en Nord-Slesvig, s'était exprimé dans le même sens, et trouvait très malheureux que le gouvernement provisoire, aussitôt après l'explosion de la révolte, eût fait allusion à un partage (Wie der Friede mit Danemark herbeizufuhren ist, p. ij — 17); Burchardi regrettait aussi que Beseler eût soulevé la question en 1842. Un troisième auteur de brochures, Kamphovener (Ueber den zwischen Deutschland und Danemark abzuschliessenden Frîeden, p. 16) ne pouvait admettre comme possible que l'abandon de quelques petites parcelles du Slesvig
occidental jusqu'à Legumkloster au Sud, avec 32.000 habitants en tout, soit de la dixième partie du pays. Le comte Magnus Moltke, membre de la Cour supérieure de Slesvig, n'allait guère plus loin et abandonnait seulement le département de Haderslev, bien qu'il dût avouer que la population du Nord- Slesvig avait en grande partie témoigné sa sympathie pour le Danemark et parlait une langue en tous cas plus voisine du danois que de l'allemand (Bemerkungen iiber den Krieg der Herzogthûmer mit der Krone Dànemarks, p. 1 }). Son cousin, le comte Magnus Theodor Moltke, demi-frère du ministre Cari Moltke, pense au contraire que le partage est la base la plus naturelle d'une paix entre deux parties dont l'une n'a pas pu imposer sa toi à l'autre, jusqu'où il faudra faire remonter ou faire descendre la ligne de partage, c'est lu une question qui dépendra de la marche des négociations. Les duchés auront alors une indépendance véritable et non plus imaginaire*, et le Slesvig du Sud verra se réaliser son vœu d'être rattaché à l'Allemagne par des liens plus étroits (Die Schlesvigholsteinische Frage p. 56).
De même un auteur inconnu, G. Evers, déclarait qu'il y avait une seule solution satisfaisante, et c'était le partage du Slesvig, solution plus profitable à la fois au Danemark et à l'Allemagne que l'état de choses actuel avec toutes ses complications; il nourrisait aussi l'espoir d'une paix durable entre l'Allemagne et le Nord Scandinave (Zur Lôsung der schleswig-holsteinischen Frage. Lûbeck, p. ij — ié). Le professeur G.Waitz, l'illustre historien, trouvait aussi que »le partage, souvent proposé et souvent repoussé, était maintenant le seul moyen pour arriver au but*, tout le Slesvig du Sud étant complètement allemand et une grande partie du Slesvig du Nord ne voulant pas de l'annexion à l'Allemagne. Personnellement il souhaitait qu'on pût sauver Flensborg et Sundeved pour la partie allemande, mais il pensait qu'on ne pouvait obtenir au-delà de ce que l'Angleterre avait proposé, c'est-à-dire au-delà de la ligne Flensborg-Tonder, et d'après ce projet l'Allemagne gagnait deux groupes de populations vraiment germaniques, les Frisons et les Angles. II prétendait aussi qu'un partage d'après les nationalités ralliait sans aucun doute l'opinion de l'Allemagne (Ueber den Frieden mit Danemark. Zweiter Beitrag. Gôitingen, p. 17 — 24 et p. 39). Un autre grand historien, le professeur J. G. Droysen, se trouvait d'accord avec Waitz. Il conseillait, — et avant tout au gouvernement danois, — »de faire table rase et de placer la frontière du Danemark là où s'arrête la langue danoise. »Au moins on avait un grand principe comme point d'appui, et la guerre se terminerait en idylle (Ein Sendschreiben an den Herrn Baron v. Pechlin, novembre 1849, Kiel, p. 44)*- Le diplomate slesvicoholstenois Rud. Schleiden se vante d'avoir vu, déjà avant 1848, une solution possible, peut-être même désirable dans le partage du Slesvig, et d'avoir lui aussi fait allusion à cette idée dans une proposition qu'il présenta le 31 mars devant le »Vorparlament» (Parlement préliminaire allemand) au sujet de l'adoption du Slesvig dans la Confédération ; en septembre 1849, il est encore convaincu que le partage est la vraie conclusion, et pourtant il conseille au
négociateur prussien Usedom de maintenir fermement le projet de l'autonomie du Slesvig, et cela- jusque dans ses dernières conséquences, autrement dit sous la forme la moins acceptable pour le Danemark, afin d'amener le Danemark a mettre lui-même en avant un projet de partage. (Erinnerungen eines Schleswig-Holsteiners, p. 272. Schleswig-Holsteins Erhebung, p. 52. Schleswig- Holstein im zweiten Krigsjahre, p. 243 — 244).
Comme on le voit, il n'est guère douteux qu'à cette époque il eût été possible d'arriver à un partage si du côté danois on avait pu surmonter les répugnances soulevées par ce projet et si l'on avait osé surtout rompre avec les préjugés des Slesvicois sur le Slesvig indépendant. Mais malheureusement on n'était pas assez perspicace, on ne regardait pas assez dans l'avenir pour comprendre avec Madvig que le Danemark devait lutter pour cène solution comme pour une solution naturelle et juste. On en revint donc peu à peu, par une série de tentatives vers 'l'autonomie du Slesvig; , à la théorie de la monarchie indivisible, qui avait été nettement rejetée en 1 848 ; même si les circonstances étaient actuellement plus favorables qu'alors, il s'en fallait de beaucoup que la ■monarchie indivisible* satisfit la population danoise, et encore moins la population allemande. Et ensuite on se pénétra chez nous de plus en plus de cette idée que la guerre de trois ans avait rattaché au Danemark le Slesvig dans son entier, bien que par des liens incomplets; on se figura qu'on pourrait maintenir dans l'avenir ces droits de possession, et en cas de besoin compter pour cela sur l'aide des grandes puissances. Dès lors l'idée d'un partage du Slesvig fut mise de côté comme absolument impossible et l'opinion lui devint si hostile que les hommes qui avaient auparavant professé cette idée y renoncèrent ou tout au moins gardèrent le silence: d'ailleurs ils n'auraient pas eu la permission de la défendre publiquement. On ne savait pas voir la scission profonde que la guerre et surtout le partage provisoire pendant l'armistice de 1849 — 50 avaient amenée à l'intérieur du Slesvig; on ne voyait pas que la grande masse de la population slesvicoise du Sud, — y compris l'Anglie, — était aussi germanophile que la grand majorité du Slesvig du Nord était danophile. Même après la guerre italienne de 1859, même après la formation du royaume d'Italie, qui avait donné au principe des nationalités une importance bien plus considérable que dix ans auparavant, l'opinion danoise n'avait pas fait un pas vers une compréhension plus juste des tendances nouvelles de l'époque. Dans aucune des nombreuses brochures qui parurent au cours des années 1860—63 ■' n>est dit un mot du partage du Slesvig, excepté dans un écrit anonyme (dû à un publiciste et politicien assez excentrique P. Chr. Zahle), qui parut en 1860 sous ce titre »Le partage du Slesvig<, et où l'idée est violemment repoussée.
Du côté allemand on était visiblement plus clairvoyant. Schleinitz, qui était devenu ministre des affaires étrangères de la Prusse en novembre 1858, déclara à la fois en août et en octobre 1859, c'est-à-dire après la guerre d'Italie et la formation de l'union nationale allemande, et plus tard en mai i86r, que
le partage était la solution capable d'écarter toutes les difficultés et de satisfaire les deux parties. La > Gazette de Cologne «, feuille notable, libérale et nationale, revint plusieurs fois sur cette idée, qui était de même défendue avec chaleur et talent dans une brochure intitulée »Dîe deutsch-dànische und die skandinavische Frage* (Berlin 1861). Peu de temps avant, l'idée avait été présentée a la fois dans le *Morning Post« (26 mars rSér), qui était considéré comme le journal de lord Palmerston, et dans les ^Hamburger Nachrichten«, organe de l'union nationale allemande. Le »Morning Post* voulait donner au Danemark la plus grande partie du Slesvig (*/s ou s/s)i fe're sortir de la Confédération allemande le Holsten agrandi (Nordalbingie), et ensuite faire neutraliser la monarchie danoise partagée en deux. Encore plus tôt, le sous-secrétaire d'État lord Wodehouse (plus tard lord Kimberley) s'était prononcé pour le partage dans une conversation avec Falbe, diplomate danois à Londres (janvier 1860), et en même temps l'ambassadeur anglais a Copenhague Sir A. Paget avait parlé dans le même sens a notre ministre des affaires étrangères, filixen Finecke (Fœdrelandeu 30 dèc. 1862, et le journal hebdomadaire »Kronen», janv. 1863, p. 4îj). Mais le gouvernement danois ne se laissa pas influencer par cela, et lorsque le ministre des affaires étrangères du Hanovre, v. Platen, voulut toucher les mêmes cordes, Hall s'y refusa nettement.
Quand le comte Bernstorff, en octobre 1861, remplaça Schleinitz au ministère des affaires étrangères de la Prusse, il reprit la question de nouveau, et avec un zèle encore plus grand. Devant lord Ctarendon, qui vint à Berlin en mission spéciale, ii expliqua que le partage seul rendait possible une solution définitive : Clarendon avait alors signalé au représentant danois Quaade la ligne de la Slie comme la frontière naturelle. En mars 1862 Bernstorff essaya de savoir l'opinion des deux grandes puissances neutres, la France et la Russie, et sur la question posée par le comte russe Budberg il déclara franchement qu'il verrait volontiers le Slesvig du Sud incorporé au Holsten. Budberg savait aussi que quand pour éviter une guerre on recourrait à une conférence et que l'Europe interviendrait, le partage s'offrirait comme la solution la plus naturelle. Le gouvernement français s'exprima dans le même esprit à Londres comme à Copenhague; même l'ambassadeur danois à Francfort, B.vonBulow, plus tard secrétaire d'état allemand des affaires étrangères reconnaissait que ce qui ne peut ni ne veut marcher ensemble doit être séparé et partagé. Mais lorsque lord Palmerston en juin de la même année démontra au comte Kielmannsegge, représentant du Hanovre, que cette solution était actuellement impraticable et que le moment favorable était passé, on en fut très satisfait a Copenhague. Un peu plus avant dans la même année, les ambassadeurs anglais Loftus à Berlin et Bloomfield à Vienne entreprirent, — pour leur compte semble- t-il, — de sonder l'opinion ; mais alors le zèle de Bernstorff s'était visiblement refroidi et le comte Rechberg, ministre autrichien des affaires étrangères, se prononça nettement contre le partage, où il voyait un danger pour l'intégrité de la monarchie danoise, a la conservation de laquelle l'Autriche attachait un
PARTAGE DU SLESVIG I ï I
grand prix. Le Slesvig était précisément un chaînon intermédiaire entre le Danemark et le Holsten, et si on le partageait il y avait possibilité pour que le Holsten élargi brisât les liens de fidélité qui le rattachaient au roi-duc et fût ensuite ennexé à la Prusse. En revanche Bismarck, peu de temps avant son entrée dans le gouvernement prussien (en septembre 1862) parla du partage dans les meilleurs termes à lord Russell. Tout nous indique par conséquent qu'on aurait pu a ce moment, comme en 1849, aboutir à une solution de ce genre, si l'on ne s'y était opposé du côté danois.
En effet non seulement le gouvernement danois s'entêta à repousser toute proposition de partage du Slesvig, mais il laissa te public danois dans l'ignorance parfaite des progrès incessants que faisait cette idée en Allemagne et chez les grandes puissances neutres. C'est pourquoi l'opinion chez nous n'était aucunement préparée lorsque s'approcha le moment décisif en 1864, et de son côté le gouvernement s'était lié les mains de plus en plus. Bien que le double courant se manifestât clairement dans la population du Slesvig au cours de la guerre, on se croyait cependant en état de maintenir la frontière historique et politique du Danemark. Quiconque il est vrai se tenait tant soit peu au courant de la presse étrangère avait bien vite l'impression qu'aucune grande puissance en Europe ne se préoccupait sérieusement de l'intégrité de la monarchie danoise, — laquelle avait encore en 1852 la valeur d'une nécessité européenne, — et encore moins se souciait d'intervenir pour le droit de succession du roi Christian IX d'après le traité de Londres ou pour les garanties de 1720. En même temps il était possible de remarquer une tendance assez répandue à voir dans la lutte un antagonisme entre la nationalité allemande et la nationalité nordique, ce qui préparait le terrain pour une solution purement nationale. Cependant on ferma les yeux à la vérité désagréable, et l'aveuglement était si grand que même après la chute de Dybbel, dans cette •association de mars» qui comprenait la fleur du parti national-libéral de Copenhague, on refusa de discuter entre quatre murs la question de savoir si le partage du Slesvig n'était pas après tout un expédient qu'on devait se préparer à accepter comme étant en tous cas un moindre mal; — et pourtant c'était là une idée que ce même parti avait été disposé à admettre en 1848 — 49.
Dans ces conditions il n'y a rien d'étonnant à ce que la conférence de Londres ait eu une issue aussi regrettable, car les propositions qu'on y présenta et toute l'attitude des puissances prirent à l'improviste le gouvernement et le peuple danois. En effet on put voir tout de suite que du côté de l'Allemagne on ne se considérait pas comme lié par le traité de Londres de 1852 et qu'on se refusait à reconnaître à priori le droit d'héritage du roi Christian, mais qu'on voulait au contraire assurer à la conférence toute liberté pour prendre de nouveaux arrangements relatifs à la monarchie danoise et qu'on prétendait pour son compte délivrer les trois duchés de toute influence danoise, de sorte que le droit héréditaire, s'il était enfin admis, aurait seulement pour conséquence une union purement personelle. Les puissances neutres firent pour
la forme quelques objections à ces prétentions allemandes, mais il fut bien vite évident qu'elles ne croyaient pas non plus à la valeur du traité de Londres ni à la nécessité européenne de la monarchie danoise. Seul l'ambassadeur de Russie manifesta quelque intérêt pour le maintien de la » monarchie «, mais il laissa voir en même temps que la répartition des pays était très indifférente à son gouvernement, pourvu que ces pays restassent réunis sous un seul maître. C'est pourquoi lorsque tord Russell proposa le 28 mai une divison marquée par le golfe de SU et le rempart de Danevirke (proposition fait par le comte Knuth seize ans auparavant), mais il faut le remarquer conjointement avec l'abandon du Slesvig méridional à un duc particulier du Holsten, c'est-à-dire au prétendant Augusten bourg, les représentants des puissances neutres se rallièrent immédiatement à ce projet. Les négociateurs danois différèrent leur réponse, tandis que les allemands déclaraient overtement que la ligne frontière proposée ne remplirait pas le but, qui était d'arriver à une paix durable; car les plaintes provenaient précisément de la région moyenne du Slesvig, et en particulier de la presqu'île d'Anglie. Quelques jours plus tard le gouvernement danois déclarait consentir à l'abandon qu'on proposait, mais il y consentait comme à un sacrifice énorme et à la condition qu'on n'exigeât pas une parcelle de plus. Cependant la partie adverse éleva des prétentions sur la ligne beaucoup plus septentrionale d'Aabenraa-Tonder, c'est-à-dire sur la délimination à laquelle pensait le comte Arnim en mai 1848. Mais on fit espérer que l'Allemagne se contenterait d'une ligne plus méridionale passant pas Flensborg-Tonder, et on fit valoir avec justesse que la guerre avait révélé dans le rempart de Danevirke une frontière militaire très insuffisante; tandis que la nouvelle ligne s'accordait mieux avec la véritable frontière linguistique et constituait sans doute une bonne frontière commerciale, de même que la position Als-Dybbol était beaucoup plus forte que le Danevirke,
Il a été révélé plus tard qu'à Berlin on sut mauvais gré au comte Bernstorff d'avoir annoncé de si bonne heure la possibilité d'une ligne frontière passant par Flensborg; on estimait qu'ainsi il avait nui à la situation de l'Allemagne dans la suite des négociations. Mais en réalité la Prusse aurait été satisfaite d'obtenir la frontière en question. C'est ce qui résulte d'une lettre de Geffcken, l'illustre jurisconsulte allemand, du 4 juin (Th. v. Bernhardi, Ans den letzten Tagen des Deutschen Blindes, p. 121 ; comp. p. 125) et d'une déclaration de Krog Meyer, alors pasteur à Ulkebel (Muséum, 1896, II, p. 114): d'après ce pasteur, les autorités allemandes lui auraient fait savoir le 8 juillet qu'on s'était attendu en toute certitude à un partage du Slesvig à la conférence de Londres, partage d'après lequel le district de Sundeved resterait au Danemark; sans quoi il eût été destitué bien auparavant. De même Bismarck expliqua le 1 î octobre 1864 au Danois M. Jules Hansen qui entra plus tard dans le service diplomatique de la France, qu'il serait personnellement satisfait de la ligne susdite, et même que la Prusse à la conférence de Londres aurait peut-être consenti à une ligne allant de Gjelting à Bredsted. («Les coulisses de la di-
plomatic). Tout nous indique ainsi qu'à ce moment encore, comme en 1849 —50 et en 1861 — 62, le Danemark aurait pu sauver toute ou presque toute cette partie du Slesvig qui était danoise de langue et d'esprit, si seulement son gouvernement avait montré un peu plus de souplesse et envisagé avec plus de clairvoyance la véritable situation politique de l'Europe.
Au contraire le gouvernement s'en tînt avec une opiniâtreté inconcevable à la proposition une fois laite comme à la dernière concession possible, et pourtant il était évident que l'Allemagne ne voulait et ne pouvait se contenter de cela, et qu'aucune des puissances neutres, malgré toutes leurs bonnes dispositions en faveur du Danemark, ne prendrait fait et cause pour lui. On repoussa toute proposition de plébiscite ou d'arbitrage, on repoussa même une proposition tendante à prolonger l'armistice, tout comme s'il s'était agi de précipiter le dénouement. Le plébiscite en particulier fut rejeté comme attentatoire à la dignité du roi, qui souffrirait de ce que des sujets votassent sur sa destitution ; et pourtant le comte Bernstorff expliqua nettement que le plébiscite était seulement un moyen pour connaître les vœux des populations, et d'autre part le représentant de la confédération germanique, baron Bf.ust, faisait valoir qu'en procédant ainsi on fournissait aux Slesvicois du Nord la meilleure occasion possible de manifester leurs sentiments danois. Dans son projet on aurait procédé au vote en partant des circonscriptions septentrionales, et là où l'opinion aurait cessé de se manifester en faveur du Danemark, la conférence aurait placé de préférence la ligne de démarcation. Le fait d'avoir repoussé cette proposition dénote une méfiance injuste vis-à-vis de la fidélité et de la force de résistance des Slesvicois ; un plébiscite en 1864 n'aurait certainement pas été inférieur comme résultat aux élections qui eurent lieu en 1867 pour la diète de l'Allemagne du Nord.
On l'a dit une fois, — et c'est une pensée à la fois belle et spirituelle, — que le sort du Danemark en 1864 était vraiment tragique, parce que dans sa lutte pour un droit ancien (droit politique, droit historique) il a péché contre un droit nouveau (le droit des peuples, l'état de choses réel). On voulait défendre les frontières du pays, mais on oubliait que ce sont après tout les habitants qui donnent au pays sa valeur et son caractère, et qu'ils ne doivent pas être assimilés aux objets et animaux constituant l'inventaire d'une ferme. Il ne nous reste plus qu'une espérance, c'est que précisément le même droit qui nous fit perdre alors le Slesvig danois à la suite du Slesvig allemand, nous rende un jour celui-là, lorsque le temps sera venu. Déjà le 8 septembre 1865 le grand écrivain danois Grundtvig exprimait dans une fête pour les Slesvicois la ferme conviction que la grande Allemagne trouvera à un certain moment -qu'il est trop cruel de séparer ceux qui veulent être ensemble. « (.Fxdrelandef, 9 sept. 1865). La même idée se fit jour dans le discours prononcé par Hall au Folkething le 9 novembre 1864 à l'occasion du sanctionnement du traité de paix, et plus tard dans divers discours du trône ainsi que dans diverses adresses qui leur répondirent et 1866 et les années suivantes;
et nous pouvons aussi ranger dans le même ordre d'idées les remarquables déclarations faites par Bismarck devant la Chambre basse prussienne le 20 décembre 1866: »Mon opinion a toujours été qu'une population qui témoigne ■par sa constance et par ses vœux clairement exprimés la volonté de n'être »ni prussienne ni allemande et d'appartenir à un État immédiatement voisin, 'de même nationalité, ne saurait être un élément de force pour la puissance »dont elle tâche de se séparer.* Déjà le 13 octobre 1864, Bismarck avait déclaré à M. Jules Hansen, qu'à son avis »si le Slesvig du Nord à un moment donné était restitué au Danemark, cet événement ne serait pas un grand malheur.* Emil Elberling
SOMMAIRE
EMIL ELBERLING: LA PERTE DU SLESVIG PAR LE DANEMARK 1864. — LE TRAITÉ DE VIENNE DU 30 OCTOBRE 1864. — FR. JÛRGENSEN WEST:
MODIFICATIONS APPORTÉES PAR LA PAIX DANS LE TERRITOIRE DE LA MONARCHIE DANOISE ET DU DUCHÉ DE SLESVIG. — F. ï. J.: PROTO- COLE DE LA COMMISSION INSTITUÉE POUR LA RÉGULARISATION DE LA FRONTIÈRE. — H. V. CLAUSEN: LA NOUVELLE FRONTIÈRE ENTRE LE DANEMARK ET LE SLESVIG