‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 20 sur 102 · LA PERTE DU SLESVIG PAR LE DANEMARK · texte numérisé non relu

LA PERTE DU SLESVIG PAR LE DANEMARK

Si l'on recherche les origines de la guerre dano-allemande de 1864, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il existait trois courants d'opinion, lesquels après avoir coulé côte à côte et s'être touchés de temps en temps, finirent par se réunir en un fleuve puissant qui se précipita sur le Danemark , entraînant avec lui le droit ancien comme le droit nouveau, ce qui avait été fondé par l'histoire et consolidé par le droit public, et en même temps ce qui doit être considéré comme le droit naturel d'une population, savoir la liberté de disposer d'elle-même et de rester unie au peuple dont elle fait partie et vers lequel tendent ses sympathies.

Nous distinguons d'abord, comme formant ce que nous appellerons le premier courant, les ambitions dynastiques de la maison princière d'AuGUSTENBORG. Cette maison constituait une branche récente de la dynastie royale danoise, et elle se rattachait au fils cadet du roi Christian III; mais ses membres s'étaient d'abord contentés de leur situation de grands propriétaires fonciers et d'une indépendance assez large dans l'administration de leurs domaines; ils n'avaient jamais sollicité ni reçu l'hommage des états de leurs duchés, ni observé les formalités inhérentes à l'investiture dite »Samforlening*. De même, ils ne jouissaient d'aucun droit de succession en qualité d'agnats, et d'ailleurs ils s'en étaient privés par de fréquentes mésalliances, — chose qu'on évite d'ordinaire avec un soin particulier dans les familles princières allemandes. Cène tradition se continua jusque dans le XIXe siècle , et le duc Christian ainsi que son frère le prince Frédéric épousèrent des filles du comte danois de Danneskjold-Sams0, lequel descendait de Christian Gyldenlove, fils bâtard du roi Christian V.

Néanmoins le père de ces deux frères, le duc Frédéric-Christian, qui mourut en 1814 et qui avait épousé en 1786 Louise-Augusta, sœur du roi Frédéric VI,

avait nourri de grandes espérances en un relèvement de sa noble maison, et ces espérances avaient peut-être leur origine précisément dans ce mariage avec la princesse danoise. En 1806 il avait présenté des objections contre l'incorporation du duché de Holsten dans l'État danois après le démembrement de l'Empire allemand, considérant cet acte comme une violation formelle du droit des agnats, et plus tard il s'était senti profondément vexé parce que Frédéric VI ne voulut pas en 1810 seconder ses effons pour succéder sur le trône de Suède a son frère Charles-Auguste. Il semble avoir aussi inculqué à ses fils une rancune amère contre le Danemark et la maison royale danoise, jointe à un âpre désir de conquérir ce que lui-même n'avait pu atteindre.

Cependant l'aîné des deux frères, le duc Christian, se posa en 1830 comme légitimiste pur sang contre le parti démocratique slesvig-holstenois, rappelé à la vie par Uwe Lornsen, et de même il prit dans la première assemblée des états du Slesvig (1836) l'attitude d'un champion des idées conservatrices. Mais dès l'année suivante il lançait dans le plus profond secret son opuscule imprimé à Halle et intitulé >Die Erbfolge in Schleswig-Holstein«; et bientôt après, il organisait avec beaucoup d'habileté, dans les journaux des duchés et " dans ceux de l'Allemagne propre, une vaste campagne destinée à répandre ses idées et a faire admettre que la succession était commune au pays danois de Slesvig et au pays allemand de Holsten, que seule la lignée masculine pouvait hériter dans les deux pays, et que le droit d'héritage appartenait à la ligne d'Augustenborg, au cas où la branche mâle de la dynastie royale viendrait à disparaître, — ce qui était considéré dès cette époque comme une perspective assez prochaine. Plus tard il adhéra plus ouvertement au mouvement slesvig-holstenois, surtout en 1846, lorsque son beau-frère le roi Christian VIII eut maintenu expressément, dans une »tettre ouverte*, que le Slesvig avait sans conteste la même succession que le royaume et qu'on devait s'efforcer de supprimer les doutes existant à ce sujet pour certaines parties du Holsten. Et lorsque le soulèvement éclata en mars 1848 , le duc Christian courut à Berlin pour persuader le roi de Prusse de défendre l'union et l'indépendance du soi-disant Slesvig-Holsten, en même temps que les droits éventuels de sa propre maison à la succession. En même temps le plus jeune frère, le prince Frédéric, lequel avait été de 1842 — 184e gouverneur et général pour les deux duchés, se servit habilement de sa situation antérieure pour amener a la défection les soldats de Rendsborg, prétextant que le roi n'agissait pas librement mais sous la pression du peuple de Copenhague. Il fut lui-même membre du gouvernement provisoire et marcha à la tête des troupes rebelles dans la première campagne.

Le soulèvement terminé en 1851, les deux frères furent bannis du Danemark, et, le 30 décembre 1852 le duc vendit ses biens à l'État danois pour la somme de 10 millions de francs; en même temps il donna la promesse solennelle, (sur sa »parole d'honneur de prince*, littéralement: »bei furstlichen Worten und Ehren«) pour lui ainsi que pour ses héritiers, de ne jamais rien

entreprendre qui pût troubler la paix dans les pays du roi de Danemark ni contrarier l'ordre de succession qu'on était en train d'établir pour la monarchie entière conformément au traité de Londres du 8 mai de la même année. Mais cet engagementjsolennel n'empêcha pas son fils aîné Frédéric de lancer en i 859 une protestation contre la loi de succession, ni de se déclarer héritier légitime du trône en Slesvig-Holsten immédiatement après la mort de Frédéric VII (i J novembre 1863), ni plus tard de s'établir à Kiel pour y recevoir en qualité de duc Frédéric VIII l'hommage de la population allemande des duchés. Il paraissait en très bonne posture pour arriver au gouvernement de ces pays; car non seulement il avait de son côté la grande majorité du peuple allemand et la plupart des petits princes allemands, — et notamment le roi de Bavière et le duc Ernest de Saxe-Cobourg, — mais le roi et le prince royal de Prusse étaient tous les deux persuadés de son bon droit. De plus l'Autriche consentait, — sans enthousiasme il est vrai, — à appuyer ses réclamations, et tandis que l'empereur Napoléon voyait en lui le représentant de la doctrine des nationalités et de la souveraineté des peuples, la reine Victoria, influencée par son beaufrère le duc Ernest et par son beau-fils le prince royal de Prusse, était disposée à prendre le parti de Frédéric, même contre la volonté de son ministère, lequel tenait pour le parti danois. Malgré cela Bismarck, qui dès le début n'avait pas l'intention de défendre les intérêts de prétendant du prince, mats qui fut cependant obligé de le présenter a la conférence de Londres comme le duc éventuel, manœuvra si bien après la guerre qu'en 1866 le prince fut complètement mis de côté et sacrifié au désir de la Prusse d'étendre sa puissance. Le prétendant de la maison d'Augustenborg dut voir réduites à néant ses espérances et celles de sa lignée, et reconnaître enfin qu'il n'avait été qu'un instrument au service d'ambitions toutes différentes des siennes. Tandis que lui-même mourait 1880 oublié et déçu, sa fille épousait un an après l'héritier de la couronne prussienne et de la dignité impériale allemande.

Le second courant d'opinion prit son origine dans la théorie de l'unité politique du Slesvig et du Holsten. Bien que le duché de Slesvig, autrement dit le Jutland méridional (»Si3nderjylland«) eût de toute antiquité et sans aucun doute appartenu au royaume de Danemark et contenu une population en grande majorité danoise, bien qu'il ne se fût jamais trouvé en relation constitutionnelle avec l'Allemagne, on vit cependant se développer vers 1815, par les soins de certains professeurs de Kiel, notamment Dahlmann et Falck, une théorie d'après laquelle il aurait existé depuis longtemps un lien indissoluble entre cette région et le duché de Holsten, pays de Confédération germanique. A partir de 1850 la théorie en question s'acclimata parmi les fonctionnaires formés à l'Université et de là elle pénétra dans le reste de la population allemande des duchés, plus tard aussi jusque dans le peuple allemand. Avant cette époque, il était admis partout en Allemagne, dans les traités de droit public et dans les ouvrages de géographie, que le Slesvig se rattachait

léo CINQ.UIÉME PARTIE

au Danemark et que l'Ejder marquait la frontière politique entre le Danemark et l'Allemagne. L'écrivain allemand Chamisso nous apprend que vers 1815 les étudiants de Kiel étaient encore partisans du Danemark, tandis que leurs professeurs étaient Allemands de cœur. Si la théorie nouvelle a pu se produire, la cause immédiate doit en être cherchée dans une longue série de fautes politiques commises par le gouvernement danois, fautes auxquelles on n'avait précédemment attaché aucune importance, mais qui contribuèrent peu a peu à embrouiller la situation et à troubler les idées.

La gouvernement danois commença malheureusement trop tard à s'apercevoir du danger. La politique ancienne se continua sous Frédéric VI, et cela bien que ce roi connût parfaitement la différence entre la situation du Slesvig, région danoise, et celle du Holsten, territoire de Confédération germanique, et bien qu'il eût de bonne heure manifesté le désir, — qu'il ne put guère réaliser, — de défendre en Slesvig la langue danoise contre les vœux opposés de ses propres fonctionnaires, allemands d'éducation et d'esprit. On instituait pour les deux duchés, — ce qui ne s'était jamais fait auparavant, — un gouvernement local commun et une haute cour de justice commune. Comme c'était déjà depuis longtemps l'habitude de nommer tel ou tel prince en qualité de gouverneur et de général dans ces pays, et comme en outre le royaume de Danemark fut séparé du Slesvig par une ligne douanière, les esprits se fortifièrent donc plus que jamais dans l'idée d'un Slesvig-Holsten formant une des deux moitiés de la monarchie. Et iorsqu'enfin, en janvier 1848, le gouvernement danois se décida à adopter le système constitutionnel, il trouva tout naturel d'imaginer une assemblée générale où le Slesvig et le Holsten fourniraient ensemble autant de représentants que le royaume, bien que celui-ci, comparé au Slesvig-Holsten, fût pour la population dans la proportion de } à 2, et, pour la contribution aux dépenses communes , à peu près dans les mômes conditions. Sans doute des plaintes s'élevèrent aussitôt parmi les Danois contre cette injustice, où l'on vit une lourde humiliation pour le peuple danois; mais on était cependant prêt à examiner la question de l'organisation future de l'État danois de concert avec des représentants du Slesvig-Holsten. Par contre, du côté allemand on avait des raisons très nettes de ne vouloir aucune communauté avec le royaume, car il était à craindre que la population danoise du Nord-Slesvig ne donnât à l'élément danois une certaine prépondérance dans l'assemblée générale. Le parti allemand ne se déclara satisfait qu'à la condition qu'on reconnût pleinement la théorie de l'indépendance du Slesvig-Holsten réuni, traité comme un Eut particulier avec diète commune; et pour se protéger à l'avenir contre l'influence danoise, on exigeait en outre l'adoption du Slesvig dans la Confédération germanique. Comme le roi de Danemark ne pouvait ni ne voulait accepter de telles prétentions, la révolte éclata aussitôt, et elle continua pendant près de trois ans, plus ou moins soutenue par les voisins du Sud. Même après l'échec de ce soulèvement, les prétentions furent maintenues avec opiniâtreté. La

LA PERTE DU SLESVIG l6l

première fois qu'il fut question d'une réorganisation politique de l'État danois, la diète provinciale du Holsten exprima le vœu d'un rétablissement de l'ancien régime , sans tenir compte le moins du monde que le royaume avait reçu dans l'intervalle une constitution libérale. C'est qu'on espérait plus de déférence aux vœux des Allemands de la part d'un gouvernement absolu que de la part d'un gouvernement constitutionnel soumis à l'influence du peuple danois. On ne voulait pas non plus reconnaître au soulèvement de 1848 — 185 1 le caractère d'une révolte contre le souverain du pays: c'était, disait-on, une lutte entre deux peuples jouissant de droits égaux dans leurs relations mutuelles; et même en 1859 un Holstenois alla jusqu'à parler du puni danois de la révolte, qui avait gagné comme prix de la victoire la séparation du SIesvig d'avec le Holsten. Il n'y a dès lors rien d'étonnant à ce qu'on n'ait pas voulu accepter une assemblée générale, commune, où le royaume aurait eu, — comme de juste, — les trois cinquièmes des représentants; mais on peut être surpris de l'audace avec laquelle la diète holstenoise de 1859 exigeait le partage de la monarchie en 4 territoires indépendants, et accordait au royaume danois tout juste la même influence sur les décisions d'intérêt général qu'au duché de Lauenborg, dont la population était trente fois moins élevée. On comprend qu'en présence d'un pareil état d'esprit toute conciliation ait été impossible. On devait s'attendre à une rupture ouverte, dès que l'occasion s'en présenterait.

A côté des ambitions dynastiques de la maison d'Augustenborg et des doctrines politiques du parti slesvig-holstenois , il y avait, nous l'avons vu, un troisième courant, et c'est celui-là qui amena la catastrophe finale: il s'agit du sentiment national exalté du peuple allemand, du besoin très vif qu'éprouvait ce peuple de s'annexer tous les pays contenant plus ou moins d'éléments germaniques. Au XVIIIe siècle le sentiment national avait été extrêmement faible chez les Allemands; mais il ne tarda pas à s'éveiller dès le début du XIXe siècle, d'abord par suite des nombreux remaniements de territoires qui suivirent le démembrement de Empire allemand et qui se firent sans aucun égard pour les situations traditionnelles et les vieilles frontières de races, puis sous l'influence de l'humiliation et du joug imposés à l'Allemagne par la domination française. Au cours de la guerre d'indépendance de 1 81 3 — 181; et dans les années qui suivirent on arriva à la claire notion d'une communauté entre les groupements germaniques et un désir ardent se fit jour de s'assurer pour l'avenir contre une oppression étrangère en donnant au peuple allemand une forte et solide unité.

Tant que domina la réaction marquée par le congrès de Vienne, il fallut renoncer à tout espoir de réaliser cette fière pensée patriotique ; mais après la révolution de 1848 elle reparut avec force, bien qu'enveloppée d'obscurités et par suite gâtée par beaucoup d'exagérations. Ainsi on ne se contenta plus de vouloir transformer l'ensemble, — ou du moins la plus grande partie possible, — de la Confédération germanique de façon à lui donner une organisation

l62 CINQUIÈME PARTIE

politique nouvelle et plus moderne; on cherchait en outre à annexer des territoires voisins que des liens divers rattachaient a la patrie allemande. On demandait par exemple que des territoires à l'Est de la Prusse, qui se trouvaient ' alors en dehors de la Confédération, fussent rattachés a celle-ci, bien que ces provinces, et notamment celle de Posen, eussent une population en majorité polonaise; et on réclamait de même l'annexion du Slesvig, considéré comme étroitement uni au Holsten, sans se préoccuper de la population danoise de la partie septentrionale. D y avait aussi des gens prêts à défendre comme étant d'un grand intérêt pour le peuple allemand la domination de l'Autriche sur la Lombardie et la Vénerie, sous prétexte que c'était là un souvenir des efforts séculaires du vieil Empire germanique pour établir sa puissance dans la péninsule italienne. D'autres allaient jusqu'à tendre des mains avides vers le royaume indépendant de Hongrie, parce que ce royaume avait été pendant trois cents ans uni politiquement avec les pays allemands héréditaires de la maison de Habsbourg; on rêvait de fonder une «grande Allemagne*. Cette ambition dévorante, — à laquelle correspondait à l'intérieur une conduite sans ménagements vis-à-vis des princes allemands et même du plus puissant d'entre eux, le roi de Prusse, bien qu'on lui destinât la couronne impériale, — aboutit fatalement à un échec complet de tant de projets sublimes. Ils continuèrent cependant leur existence dans les cerveaux allemands, et au cours des années suivantes ils prirent peu à peu plus de consistance et de clarté. Aussitôt que Napoléon III, lors de la guerre d'Italie en 1859, eut proclamé le principe des nationalités comme la base future des groupements de territoires en Europe, le désir s'affirma de nouveau de fonder l'unité de l'Allemagne ; mais il reparut cène fois sous une forme plus limitée et plus sage en même temps, savoir sous la forme d'une «petite Allemagne* dirigée par la Prusse, une entente cordiale étant conclue avec la monarchie austro-hongroise, dont on reconnaissait maintenant comme impossible l'union plus étroite avec l'Allemagne: c'est en somme le régime qui a prévalu dans ces trente dernières années. C'est avec ce programme que se constitua en juillet 1859 la Société nationale (National -Verein), laquelle trouva de nombreuses adhésions en particulier dans le Nord de l'Allemagne, et surtout dans les petits États, tandis que les gouvernements des États moyens, qui craignaient pour leur indépendance politique si la Prusse était placée au premier rang, cherchaient à satisfaire les aspirations unitaires en proposant le régime de la communauté dans la législation et dans d'autres questions non politiques. Au cours des délibérations qui se poursuivirent dans les années suivantes afin de réorganiser la direction de la Confédération germanique, les gouvernements firent preuve d'une grande désunion, car la Prusse, consciente de sa force réelle et de son importance en Allemagne, réclamait plus d'influence que l'autre parti n'était disposé à lui en accorder. Dans l'espoir de reconquérir sa situation antérieure, l'empereur d'Autriche convoqua en août 186) un conseil général des princes allemands

à Francfort; mais sa tentative échoua, le roi de Prusse ayant refusé de se rendre à la convocation.

A la suite de ces dissensions les esprits se trouvaient fort excités en Allemagne, lorsque la mort du Roi de Danemark Frédéric VII en novembre 1863 donna tout naturellement l'essor à des espérances d'intervention: on avait en effet devant soi le prince Frédéric d'Augusrenborg cherchant à regagner le pays slesvîcois dont il se jugeait écarté injustement, et »une race-sœur opprimée* qui aspirait à secouer le joug odieux de l'étranger: car c'est ainsi que le Holsten formulait sa plainte. Et l'on s'aperçut bientôt que, si désunis que pussent être les Allemands sur le régime politique futur de l'Allemagne, et même sur la question spéciale du Slesvig et Holsten, ils pouvaient cependant se mettre d'accord dans un sentiment commun de malveillance vis-à-vis du Danemark. On sentait revivre l'humiliation d'avoir dû renoncer à l'incorporation, adoptée en 1848, du Slesvig dans la Confédération germanique; on était humilié d'avoir abandonné à leur sort les Slesvig-holstenois dans la lutte décisive de 1850 et d'avoir par là rendu possible le rétablissement de la domination danoise: l'honneur militaire de l'Allemagne et notamment de la Prusse était, comme on disait, resté en gage dans le Slesvig-FJolsten. Sans doute le gouvernement autrichien, qui en 1851 avait favorisé dans le Danemark un système de monarchie unitaire analogue à celui qu'il essayait lui-même d'introduire dans ses États, et qui en 1 852 avait reconnu les droits successoraux de Christian IX, était plutôt porté à souhaiter que ce dernier conservât ses droits et que la monarchie danoise restât unie, peut-être avec un Slesvig-Holsten rattaché au royaume par une union réelle ou personnelle. Mais en revanche les Etats allemands moyens aussi bien que le peuple allemand tenaient fermement pour le prétendant de la maison d'Augustenborg et voulaient arracher au Danemark les duchés de l'Elbe pour en faire un État indépendant. En Prusse les avis étaient partagés: le peuple prenait plutôt le parti du prétendant; mais le roi et surtout le prince royal songeaient à le placer lui et son futur État dans une certaine dépendance politique et militaire vis-à-vis de la Prusse, tandis que Bismarck, dont les sentiments étaient nettement hostiles au prince prétendant, et qui ne souhaitait nullement l'établissement d'un nouvel État au Nord de l'Elbe, se tenait dans l'expectative, comptant bien qu'on arriverait par un moyen ou par un autre à obtenir pour la Prusse un agrandissement de territoire plus ou moins considérable. Ce n'était pas précisément au Danemark qu'il en voulait: dans d'autres circonstances il eût sans doute pu accepter fort bien l'idée d'une solution pacifique; et il avait prononcé en 1848 un jugement sévère sur la révolte du Slesvig-Holsten ; mais il saisit maintenant l'occasion qui se présentait, car il espérait par là se rendre maître des événements, et il prévoyait déjà peut-être que dans leur développement futur ceux-ci rendraient possible ce à quoi il visait, c'est-à-dire une guerre avec l'Autriche et la suprématie en Aile-

Nous venons de donner un rapide aperçu des causes générales de la lutte qui éclata en 1864 entre le Danemark et les puissances allemandes; il nous reste à voir quelle fut ta cause extérieure d'où sortit la crise. Il nous faut pour cela remonter jusqu'à 1848. Lorsque les Slesvig-holstenois réclamèrent alors l'union des deux duchés en État indépendant rattaché par des liens très lâches au royaume de Danemark, et en même temps l'admission du Slesvig dans la Confédération germanique, on leur opposa naturellement du côté danois la prétention d'unir étroitement au royaume la vieille province danoise de Slesvig, tandis qu'on aurait volontiers laissé le Holsten suivre a sa guise le mouvement d'unité germanique dont il était question à ce moment. Le Slesvig devint donc la pomme de discorde; la juste solution eût été sans aucun doute le partage du pays suivant la frontière des nationalités; mais on se borna à opposer l'une à l'autre deux théories politiques. La lutte se poursuivit pendant trois années successives, à raison de quelques mois chaque fois. La première année, on combattit principalement contre les troupes prussiennes et allemandes venues au secours de la révolte; mais la seconde année, nous eûmes affaire presque exclusivement avec les Slesvig-holstenois eux-mêmes: ceux-ci furent d'abord vainqueurs à Kolding et forcèrent l'armée danoise à battre en retraite, mais ils subirent ensuite une défaite décisive lors d'une sortie que firent les Danois autour de la place de Frédéricia (6 juillet 1849). Quelques jours après, la Prusse, ou le parti de la réaction avait prévalu dans l'intervalle, se retira de la lutte, et au bout d'une année de négociations infructueuses se conclut à Berlin le 2 juillet 1850 une >paix simple*, c'est-à-dire une paix qui ne résolvait rien relativement à l'objet essentiel du litige: la situation des duchés et en particulier du Slesvig par rapport au royaume.

Si l'on avait eu à cette époque en Danemark une claire notion de l'état réel des choses et des esprits à la fois chez les Slesvig-holstenois et chez les puissances européennes, si l'on avait compris que les premiers sentaient un grand malaise de se voir lâches par ceux en qui ils avaient mis leur confiance, tandis que les puissances désiraient certainement le rétablissement de la paix sans s'inquiéter beaucoup de la façon dont elle serait rétablie, on aurait sans doute essayé une entente avec les chefs du parti slesvig-holstenois et on serait peutêtre arrivé à une solution fondée sur la vraie base nuturelle, c'est-à-dire sur un partage du Slesvig. Mais d'abord l'opinion publique n'était nullement familiarisée avec cette idée de partage qui répugnait à la fierté nationale ; en outre les sentiments de rancune étaient encore si violents contre les révoltés qu'on n'était disposé à aucune conciliation, et encore moins à une concession quelconque. Enfin on était fermement convaincu que le succès obtenu alors par la réaction dans toute l'Allemagne et même dans toute l'Europe profiterait au Danemark dans sa lutte contre une des dernières conséquences de la révolution de février. Les Danois se contentèrent donc de la paix insignifiante conclue avec l'Allemagne et ils engagèrent aussitôt après la guerre définitive avec le Slesvig- Hoisten dans l'espoir que, la victoire une fois gagnée, on leur

LA PERTE DU SLESVIG léj

laisserait les mains libres pour arranger les choses à leur gré. II est vrai que la campagne fut favorable aux armes danoises; mais nos succès étaient loin d'être aussi décisifs qu'on voulut ensuite le faire paraître. Sans doute les troupes danoises étaient en eut d'occuper tout le SIesvig et de s'y maintenir contre des attaques répétées; mais elles ne furent pas assez fortes pour briser la résistance en Holsten, et même elles ne se risquèrent pas à faire une tentative en ce sens; aussi l'insurrection ne cessa-t-elle que quand la diète fédérale, de nouveau rétablie, eut décidé en janvier 1851 d'envoyer des troupes d'exécution et que l'armée slesvig-bolstenoise fut ainsi dissoute, en même temps que le gouvernement provisoire et la diète provinciale.

De même que la victoire n'avait pas été complète pour les armes danoise, de même il ne tarda pas à être évident pour tout le monde que le Danemark n'obtiendrait pas la liberté d'imposer les conditions d'un nouvel ordre politique. Si du côté danois on avait eu le courage, de renoncer au Holstein, — a moins qu'on ne l'eût, comme pays de Confédération germanique, rattaché au royaume de Danemark par une union purement personnelle, — et si en conséquence on avait pris le parti de traîner les négociations de longueur, tout en utilisant le régime de la paix armée pour fortifier la domination danoise en SIesvig, les événements eussent peut-être pris un autre cours. Malheureusement en Danemark aussi on était fatigué par la guerre, et d'un autre côté on était fier des victoires remportées, et on avait confiance qu'elles suffisaient pour assurer un long avenir tranquille. Ajoutez à cela qu'un grand parti, où entraient tous les représentants de l'ancienne école, souhaitait ardemment le renouvellement de l'union avec le Holstein, tandis que le peuple dans son ensemble avait une éducation politique insuffisante pour apercevoir le danger d'un pareil système. La conséquence fut qu'après de nouvell es négociations fort longues avec les grandes puissances allemandes et après une tentative infructueuse pour arriver à une entente entre les notables du Danemark et ceux du Holsten, on revint insensiblement à la théorie de l'État unitaire (»Helstaten«); autrement dit on voulait un régime politique commun à tous les pays rassemblés sous le sceptre du roi de Danemark, mais l'union administrative et judiciaire antérieure entre le SIesvig et le Holstein serait supprimée; de plus on accorderait au royaume, selon la justice, les trois cinquièmes des membres de la représentation commune dite >Rigsraadet<, étant donné que le royaume fournirait les trois cinquièmes des dépenses totales. Voilà tout ce que le Danemark avait gagné a la suite d'une guerre de trois ans. Les anciens hommes d'Etat qui revinrent alors au pouvoir commirent en outre deux lourdes fautes. Dans leut zèle à réaliser bien vite l'État unitaire, ils ne maintinrent pas la frontière douanière qu'on avait, pendant la guêtre, établie entre le SIesvig et le Holsten en attendant que la pression économique eût amené les Holsteinois à des sentiments plus conciliants; dans leur aversion pour la constitution libérale et démocratique que, le Danemark avait reçue en 1849, ces mêmes hommes d'État donnèrent au SIesvig et au Holstein des constitutions exactement semblables avec une organisation

l66 CINQUIÈME PARTIE

aristocratique, ancien -régi me, des États provinciaux: or on renouvelait ainsi l'opposition primitive entre le Danemark et les duchés, ce qu'auraient dû chercher à éviter précisément des partisans de l'État unitaire. Finalement ils commirent une faute formelle, qui devint plus tard fatale à tout le système politique qu'ils édifiaient. Bien qu'ils eussent eux mêmes promis à l'origine que la constitution commune, avant d'être promulguée, serait soumise aux assemblées des diverses parties du pays, ils évitèrent, — fort peu politiquement, — de le faire par considération pour les Holstenois, parce que ceux-ci ne pouvaient exercer d'influence qu'au moyen de leur diète consultative, tandis que le royaume avait droit de décision pleine et entière par son Rigsdag législatif.

Malgré cela, aussitôt que le »Rigsraad< fut réuni en 1856, les représentants holstenois prirent texte présisément du vice de forme que nous venons de signaler pour attaquer la légitimité de toute la constitution commune; et la faute ne pouvait en fait se réparer, à moins qu'on ne voulût annuler la constititution et reprendre les choses par le commencement. La diète holstenoise exposa sa plainte à la diète allemande fédérale, et comme conclusion la constitution commune, sur la réclamation de la diète fédérale, fut provisoirement, abrogée en novembre 1858 pour les duchés de Hoisten et de Lauenborg. Le gouvernement danois était encore trop engagé dans la croyance à la nécessité de l'État unitaire, trop persuadé qu'on ne pouvait se passer du Hoisten; il croyait en outre qu'en se cramponnant à la frontière politique officielle, — celle de l'Ejder, — il serait en état de repousser les attaques de la diète fédérale, et il espérait par ce procédé que ses adversaires eux-mêmes le forceraient plus tard à accepter la solution qu'il préférait personnellement, savoir un royaume danois indépendant, séparé du Hotsten; le gouvernement nourrissait cette espérance, sans avoir le courage de faire de son côté de vrais sacrifices pour obtenir un grand bien.

Dans les années suivantes de négociations se poursuivant avec l'Allemagne par une série de notes bien écrites, ressemblant plutôt à des plaidoyers d'avocat habile, mais dont le tort était de n'avoir rien qui pût convaincre les adversaires ; et en revanche les hommes d'État des puissances neutres étaient fatigués de ce débat interminable et incompréhensible. Les moyens qu'essayait en même temps le gouvernement danois pour aller au-devant des exigences allemandes étaient d'ailleurs trop compliqués pour pouvoir ni satisfare ni décevoir personne. C'est pourqoi, au cour des années 1858 — 1863 on ne fit pas un pas en avant vers une solution. Par contre les circonstances et les idées se modifièrent dans l'intervalle par toute l'Europe, et la confiance dans la valeur et la légitimité des traités allait se perdant de plus en plus, surtout sous l'influence des événements d'Italie. Aussi l'opinion commença-t-elle à se répandre parmi les diplomates que la question dano-allemande n'était pas résolue par les déclarations inscrites en 1850 au protocole de Londres sur l'indissolubilité de la monarchie danoise, mais que cette question allait sans doute être de nouveau reprise et

tranchée dans, un avenir prochain, et qu'alors ie partage du Slesvig se présenterait comme la solution la plus naturelle.

Cependant la situation devînt à la longue intolérable pour le gouvernement danois : aussi prit-il en automne i86j le parti hasardeux de proposer une nouvelle constitution générale, applicable seulement au royaume et au Slesvig, et se rapprochant essentiellement de la constitution libérale donnée au royaume en 1849. On reprenait en réalité l'idée qui s'était présentée à l'esprit du peuple danois au moment où se préparait, en mars 1848, la rupture avec les Slesvigholstenois: on voulait ainsi presser une solution du conflit. Le gouvernement partait de cette idée que tant qu'il se contentait d'organiser la constitution pour les pays situés en dehors de la Confédération germanique, il se trouvait du bon côté et sur un terrain solide, tandis qu'il réservait pour des négociations futures le règlement de la situation du Holsten dans la monarchie danoise. Mais notre gouvernement ne fit pas attention que son plan devait trouver une pierre d'achoppement dans l'équivoque a laquelle prêtait le terme d'»incorporation*. En effet le Danemark, au cours des années 1850 — fi s'était engagé plusieurs fois à ne pas incorporer le Slesvig, et on pensait maintenant rester fidèle à cette promesse, tant qu'on maintiendrait pour les affaires particulières du Slesvig une diète provinciale et une législation spéciale; mais du côté allemand on prétendit aussitôt qu'il y avait annexion dès lors que le Slesvig avait été placé vis-à-vis du royaume en relation plus étroite que le Holsten, et que c'était là une violation des conventions conclues en novembre 1851 entre le ministre des affaires étrangères du Danemark et les représentants de la Prusse et de l'Autriche.

Cette tentative faite en 1863 par le gouvernement danois aurait peut-être pu réussir, — et en tous cas elle eût été beaucoup moins dangereuse, — si elle avait eu Heu quelques années plus tôt et si elle avait été décidée du vivant de Frédéric VII: car celui-ci était incontestablement le maître légitime de tous les pays de la monarchie danoise. Mais malheusement il mourut juste au moment où le »Rigsraad* venait d'adopter la nouvelle constitution, et son successeur, le roi Christian IX, qui appartenait à une branche récente de la famille royale, se sentit forcé de la ratifier sous la pression de l'opinion publique. Ainsi le gouvernement danois avait coupé les ponts derrière lui ; car maintenant il ne pouvait sans s'humilier profondément et même sans commettre un véritable coup d'Etat révoquer la constitution de novembre, comme l'exigeaient les deux grandes puissances allemandes et comme les grandes puissances neutres le lui conseillaient instamment afin de prévenir une guerre qui menaçait. Cependant le prétendant d'Augustenborg avait proclamé ses droits comme héritier du Slesvig et du Holsten. La diète germanique fédérale décida d'intervenir par les armes en Holsten pour défendre les droits de cette province considérés comme lésés par le gouvernement danois, et elle refusa en même temps de reconnaître le droit de succession du roi Christian IX. Les deux grandes puissances allemandes ne voulaient pas, il est vrai, nier ouvertement ce droit, —

l68 CINQUIÈME PARTIE

qu'elles avaient été d'accord pour reconnaître en 1852, — mais elles cherchèrent à la faire dépendre de ce que les conventions de 1851 avaient été maintenues (d'ailleurs conformément à la manière de voir de ces mêmes puissances). A ce moment la situation relative des puissances neutres était aussi défavorable que possible à la cause du Danemark: la bonne entente qui régnait autrefois entre les puissances occidentales s'était singulièrement refroidie dans tes dernières années et avait fait place à une défiance réciproque; la Russie, qui passait par ailleurs pour le champion fidèle des intérêts conservateurs et des légitimités, était prête à les sacrifier dans la circonstance et à soutenir la Prusse sinon ouvertement du moins en secret, comme récompense de l'appui que celle-ci lui avait fourni au cours du soulèvement, encore incomplètement réprimé, de la Pologne. Dans ces conjonctures, la Suède et la Norvège, sur l'aide desquelles le Danemark avait certainement compté, et dont la vive sympathie n'était pas non plus douteuse, n'osèrent pas nous apporter un concours actif. Ainsi le Danemark subissait la destinée commune aux petites nations d'être obligé d'accepter la lutte pour son droit au moment même où l'adversaire la lui offrait, tandis que les grandes puissances sont presque toujours en état de choisir le moment qui leur parait le plus convenable.

On a vivement reproché par la suite au gouvernement et au peuple danois d'avoir entrepris un duel aussi inégal avec deux grandes puissances, avec le peuple allemand tout entier. Il eût été plus sage, a-t-on dit, de remettre immédiatement la question à la décision de toutes les grandes puissances de l'Europe réunies : par là on serait difficilement arrivé à un résultat plus lamentable que celui d'une guerre qui se solda par la perte du Slesvig entier et des deux duchés allemands de Holsten et de Lauenborg; et on eut du moins évité le sacrifice de tant de vies humaines et de tant d'argent. On peut à bon droit objecter à cette théorie que tout gouvernement danois qui eût adopté la politique de renoncement se serait rendu indigne de la confiance du peuple, qu'il aurait détruit la situation de la nouvelle famille royale, et que le peuple danois non seulement aurait perdu tout respect de lui-même, mais aurait écarté de lui le dévouement des fidèles Slesvicois du Nord, s'il avait abandonné le Slesvig sans affronter pour sa conservation un combat sérieux. Le peuple danois ne pouvait pas non plus soupçonner que les grandes puissances européennes avaient renoncé à tout respect pour le droit des peuples, comme on le vit malheureusement plus tard lors de la conférence de Londies. En revanche on peut justement reprocher au gouvernement d'alors d'avoir marché au combat sans s'être représenté clairement à lui-même le résultat qu'il avait en vue, sans s'être demandé quel était le but qu'il fallait désormais atteindre: or le but devait être d'arriver à une solution du différend avec l'Allemagne et de faire tracer la frontière entre les deux peuples non point d'après l'ancien droit international ni d'après des traités récents, mais précisément à la limite où s'arrêtaient en Slesvig la langue danoise et l'esprit danois. Toute autre frontière,

même si elle était en apparence favorable au Danemark en lui donnant une plus grande part du Slesvig, était en tait moins désirable, car elle laissait le champ ouvert à des démêlés ultérieurs. En négligeant ce principe et en ne sachant pas lui-même ce qu'il voulait, le gouvernement danois commettait indéniablement une faute qui eut pour le pays des conséquences désastreuses.

Le Danemark continuant à rester isolé dans la lutte, l'issue ne pouvait être douteuse. Les hostilités commencèrent le Ier février 1864 par l'entrée des troupes ennemies en Slesvig, et le ; du même mois l'armée danoise était obligée d'abandonner la ligne fortifiée de Danevirke, dont la valeur défensive avait été exagérée et se trouvait encore diminuée à cause de l'hiver. A peine deux semaines plus tard l'ennemi pénétrait dans le Jutland septentrional, c'est-à-dire dans le royaume même; cependant le combat proprement dit ne commença ici que le 8 mats. Les Danois s'étaient retranchés dans la position de Dybbsl, qui avait eu une si grande importance pour leur armée pendant la guerre de 1848 — 49, mais qu'on avait négligé de fortifier pendant la paix, tandis que tous les efforts étaient occupés à renforcer le rempart de Danevirke. Les Prussiens, qui dès le milieu de février avaient commencé à menacer les retranchements de Dybbel, les enveloppèrent ensuite dans un cercle de plus en plus étroit Le 30 mars, l'ennemi avait terminé les premiers travaux de siège et quelques jours après commença un bombardement régulier. Finalement les faibles retranchements danois, déjà à moitié démolis par le canon, furent enlevés le 18 avril après un court et sanglant combat; et ainsi tombait entre les mains de l'ennemi toute la partie continentale du Slesvig. Cependant cette défense opiniâtre de fortifications bâties à la hâte donna peut-être le plus éclatant témoignage de la bravoure des soldats danois et de leur mépris de la mort : ils défièrent pendant de longs jours une artillerie incomparablement plus forte, sans se laisser démoraliser et sans pouvoir prendre aucune revanche des sacrifices sanglants qu'exigeait chaque journée. Le 9 mai eut lieu la rencontre navale de Helgoland, où trois bâtiments danois forçaient l'escadre ennemie (composée de deux frégates autrichiennes et de trois canonnières prussiennes) de se réfugier sur territoire neutre.

Trois jours après cet événement — le seul rayon de lumière de cette sombre guerre — les hostilités étaient suspendues.

C'était en effet au tour des diplomates d'essayer de rétablir la paix et d'imaginer une solution. Déjà avant l'explosion de la guerre, le gouvernement anglais avait, le 13 janvier, proposé d'instituer une conférence pour la discussion des questions en litige ; mais cette proposition n'avait pas trouvé d'écho. L'Angleterre la présenta de nouveau le23 février, mais c'est seulement le 18 mars qu'elle fut acceptée par le Danemark, et il se passa encore quelques jours avant qu'elle fût adressée aux grandes puissances allemandes et à la diète fédérale. On avait primitivement fixéaui2avril la réunion de la conférence; maiselle n'eut pas lieu avant le 20 du même mois, et ce fut simplement pour la forme, car il y manquait

les représentants allemands. La première séance proprement dite fat tenue le 2j avril, c'est-à-dire une semaine après l'enlèvement des positions de Dybbal. La conférence de Londres comprenait des représentants des cinq grandes puissances (l'Italie était alors exclue de ce nombre), et en outre des représentants de la Confédération germanique, du Danemark et de la Suède-Norvège. Ou n'y comptait pas moins de sept ministres actuels ou futurs des affaires étrangères, ainsi que plusieurs diplomates considérables.

La présidence était confiée au ministre des affaires étrangères de l'Angleterre, lord Russell, qui avait à son côté tord Clarendon, ministre des affaires étrangères en 1853— 58 et plus tard en 1865 — 70, ancien membre du congrès de Paris de 1856; la France fut représentée par le prince de la Tour d'Auvergne, plus tard ministre des affaires étrangères, et la Russie par le baron Brunnow, lequel fût ambassadeur à Londres pendant toute une génération (1840 — 1874); il avait déjà participé à la précédente conférence de Londres (1852) relative à la question dano-allemande, et il avait été comme Clarendon membre du congrès de Paris. L'Allemagne se fit représenter par le baron Beust, alors premier ministre de Saxe, et qui devint plus tard chancellier de la Monarchie austro-hongroise; les représentants de la Prusse étaient l'ancien ministre des affaires étrangères comte DE Bernstorff, et l'ancien envoyé à Copenhague von Balan; ceux de l'Autriche étaient le comte Apponyi et von Biegeleben, qui avait été sous-secrétaire d'état de l'extérieur dans l'éphémère ministère allemand et plus tard, en 1850, chef de division dans le même ministère en Autriche. La conférence comprenait encore, pour la Suède- Norvège le comte Wachtmeister , qui fut plus tard ministre des affaires étrangères, et le Da n e m a r k y déléguait son ministre de l'extérieur M. Qjjaade, son envoyé à Londres, M. T de Bille, et M. A. F. Krieger qui joua de 1848 jusqu'à 1890 un rôle politique important et qui fit partie du ministère de 1856 à 1859 et de nouveau en 1870—74.

On voyait donc là, réunie à la conférence de Londres, une élite de personnages éminents et compétents: or leur travail n'aboutit à rien.

Il se passa un mois de temps avant qu'on en vînt à une discussion proprement dite sur le point en litige. En effet on consacra deux semaines à trancher la question de la suspension des hostilités ; de plus les prétentions des parties adverses étaient si éloignées les unes des autres qu'il fut très difficile de trouver un terrain où elles pussent se rencontrer. Les négociateurs danois demandaient ouvertement le maintien du traité de Londres, — c'est-à-dire du droit d'héritage du roi Christian IX sur tous les pays de la monarchie danoise, — et ils ne voulaient entendre parler d'un partage duSIesvigque dans ces conditions. Du côté allemand, on niait d'une part la validité du dit traité, vu que la diète fédérale ne l'avait jamais ratifié, et d'autre part on faisait valoir qu'il avait eu des conséquences très malheureuses, et que bien loin d'amener la paix souhaitée il avait donné lieu a un conflit aigu et insoluble. Par contre, le but des Allemands en engageant la guerre avait été de délivrer le Slesvig et le Holsten

de toute dépendance vis-à-vis du Danemark et de les réunir en un État indépendant, d'abord en réservant le droit de la diète fédérale à décider de l'héritier légitime, ensuite en déclarant nettement que le prince d'Augustenborg serait le souverain du nouvel État. Devant cette attitude des puissances allemandes, les puissances neutres se trouvaient désarmées, à moins qu'elles ne se décidassent à prendre ouvertement parti pour le Danemark. On dut alors essayer un nouveau système, et lord Russell proposa le 28 mai que le Danemark renoncerait complètement au Holsten et au Lauenborg ainsi qu'au coin Sud-Est du Slesvig jusqu'au Danevirke et au golfe de SU; comme compensation on donnerait au Danemark des garanties européennes pour son indépendance. Le délégué de Suède-Norvège exprima aussitôt son entier assentiment à la proposition anglaise; quant au représentant de la France, il fit observer que le but à atteindre devait être d'amener une séparation des deux nationalités en conflit, en d'autres termes un véritable partage du Slesvig, auquel on procéderait avec autant d'égards que possible pour le Danemark, qui était la partie la plus faible. Les délégués allemands étaient disposés à adopter en principe l'idée d'une répartition de ces genre, mais ils ne cachèrent nullement que la ligne de partage proposée ne le satisfaisait pas; par contre les délégués danois hésitèrent d'abord a donner leur adhésion au principe même, et déclarèrent ensuite ne pouvoir accepter que la cession proposée, où il voyaient la limite extrême des sacrifices qu'on pouvait exiger de leur pays.

Il était facile de comprendre que les Allemands ne pouvait se ranger à la proposition de lord Russell: elle n'accordait en effet à l'Allemagne qu'une petite partie des territoires soumis au litige, — car le Holsten était déjà un pays allemand, — et elle laissait au Danemark précisément la région où sévissait le plus fortement l'antagonisme des nationalités, savoir cette presqu'île d'Angel à moitié germanisée et dont les sentiments étaient en majorité allemands. Mats l'Allemagne avait, suivant sa propre théorie, certains droits sur le Slesvig tout entier, et celui-ci se trouvait pour le moment au pouvoir des Allemands, sans que le Danemark pût les en chasser et sans qu'aucune grande puissance parût disposée à le tenter à sa place. En outre la frontière proposée était contraire à tout bon sens. Elle était fondée sur l'importance stratégique que l'on attribuait encore au Danevirke, bien que la guerre en eût démontré l'inanité; de plus'cette frontière, au point de vue géographique, était aussi mauvaise que possible, car elle n'offrait d'aucun côté un territoire bien arrondi et en fait ne séparait rien du tout. Que du côté danois on se soit malgré tout obstiné dans le projet de lord Russel, — jugé impraticable à la conférence, — et qu'on ait repoussé toutes les propositions présentées par la France ou par l'Allemagne en faveur d'un arbitrage ou d'une médiation ou encore d'une consultation préalable des populations situées entre la ligne-frontière du projet anglais et celle du contre-projet allemand (Aabenraa-Tonder), était certainement une méprise regrettable. L'excuse qu'on peut lui trouver était l'espérance dont on se flattait alors et qui peut-être n'était pas aussi mal fondé qu'elle le

parut plus tard : on espérait en effet que l'opinion publique anglaise, qui était en majorité sympathique au Danemark et qui considérait avec mécontentement l'agression de l'Allemagne comme un abus grossier de la force, obligerait au dernier moment le ministère, — dont les opinions étaient très divisées, — à intervenir activement en faveur du Danemark. Cet espoir venait-il à être déçu, comme on le vit plus tard par les votes du Parlement, la cause du Danemark était perdue inévitablement.

L'armistice expira le 25 juin, et quatre jours seulement après, les troupes prussiennes opérèrent leur passage dans l'île d'Aïs; cette expédition réussît au-delà de toute attente, l'île fut conquise, et avec elle tomba au pouvoir des Allemands le dernier reste du Slesvig. La résistance du Danemark était désormais brisée, tout espoir de secours venant de l'extérieur s'évanouissait en même temps, et il ne restait plus qu'a chercher à obtenir la paix aux conditions que les vainqueurs voudraient bien faire. Le 18 juillet on conclut un nouvel armistice accompagné de préliminaires de paix, et le Danemark dut renoncer aux territoires contestés. Au cours des négociations qui suivirent, on s'aperçut bientôt qu'aucun adoucissement ne serait apporté aux conditions provisoires. La paix de Vienne fut conclue et signée le 30 octobre 1864; ses conditions furent approuvées le 9 novembre par le Folkething danois (à la majorité de 75 voix contre 21) et le 11 novembre par le Landsthing (par 55 voix contre 4); elle fut ensuite officiellement notifiée le 16 novembre par le gouvernement danois.

Ce traité (voir les pages suivantes) consacrait définitivement le démembrement de la monarchie danoise, dont les grandes puissances avaient affirmé, douze ans auparavant, l'existence nécessaire pour la paix et l'équilibre de l'Europe. On séparait du Danemark non seulement le Holsten qui pendant quatre cents ans avait reconnu, entièrement ou partiellement, la souveraineté du roi de Danemark, mais encore le Slesvig qui, aussi loin que remonte l'histoire, avait fait partie du royaume danois et dont la moitié septentrionale possédait encore une population danoise. Le traité de Vienne était, cependant, un événement capital non seulement dans l'histoire du peuple danois ; il eut pour conséquences immédiates la guerre qui mit aux prises l'Autriche et la Prusse dans l'été de 1866, l'exclusion de l'Autriche de la Confédération germanique, et la soumission des États moyens à l'hégémonie prussienne. De plus le même traité eut pour conséquences indirectes la guerre encore plus grave et plus sanglante de 1870 — 71 entre l'Allemagne et la France, l'établissement de l'Empire allemand, ainsi que l'achèvement de l'unité italienne; bref toute une série d'événements qui comptent parmi les bouleversements les plus graves des conditions politiques de l'Europe.

Cavour avait donc raison lorsqu'il recommandait aux diplomates italiens d'observer d'un œil vigilant le développement de la question du SIesvig-Holsten, et Palmerston n'était pas moins dans le vrai quand il déclarait qu'il y avait là une «allumette», capable de mettre le feu à l'Europe entière.

Emil Elberling

Page 1