‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 31 sur 102 · LA PAIX DE PRAGUE · texte numérisé non relu

LA PAIX DE PRAGUE

L conclusion de la paix de Vienne (1864) avait non seulement arraché à la couronne danoise les deux duchés de Holsten et de Lauenbourg, mais elle avait aussi séparé de la mère-patrie le vieux duché danois de Slesvig.

De ce fait, le Danemark se trouvait dégagé envers l'Allemagne de tous les liens constitutionnels qui, pendant les siècles précédents, avaient apporté de nombreux obstacles a son indépendance; mais il perdait en même temps ce pays de Slesvig pour lequel il s'était si légitimement et si étoitement allié autrefois avec le Holsten. La paix conclue pesa lourdement sur le peuple danois ; mais, d'un autre côté, il apprit à reconnaître la grande erreur qu'on avait commise en voulant garder le Holsten, après l'affirmation du principe des nationalités.

Tandis que la guerre même n'avait pas pu faire comprendre que le partage du Slesvig était la vraie solution, juste et naturelle, (seuls quelques hommes avaient déjà reconnu cette vérité et avaient osé l'énoncer), la paix avec sa perte désastreuse avait suffi pour faire ouvrir rapidement les yeux à presque tout le peuple. Il y avait pourtant quelques membres du parti tenant pour l'intégrité de la monarchie danoise qui s'opiniâtraient a conserver l'espoir d'annexer de nouveau tous les duchés au royaume danois , c'est-à-dire de former une union personnelle. Cette idée irréalisable souleva des protestations si fortes et si sérieuses qu'on cessa bientôt d'en parler.

En réalité la situation était celle-ci : la paix n'avait qu'à moitié décidé de l'avenir des duchés. Certes, on les avait violemment arrachés au Danemark et on les avait mis à la disposition des deux vainqueurs, la Prusse et l'Autriche; mais on n'avait aucunement décidé à qui Us devaient appartenir en dernier ressort. Les habitants du Holsten avaient déjà, au mois de décembre 1863, pendant que s'opérait *i'exécution* de la Confédération germanique, proclamé, avec une unanimité apparente, comme leur duc héritier, Frédéric, prince d'Au-

gustenbourg (né le 6 juillet 1829, mort le 14 janvier 1880, hls du duc rebelle Christian-Auguste) ; et la population allemande du Slesvig s'était ralliée à cette décision dès le début de la guerre, au mois de février 1864. Maintenant que la guerre les avait délivrés du »joug danois*, on croyait fermement dans les deux pays que Frédéric serait bientôt nommé duc dans un nouveau »Slesvîg- Holsten* indépendant.

Les États allemands, moyens et petits, constituant la majorité a la diète de la Confédération, étaient du même avis. Aussi l'Autriche, qui avait hésité longtemps avant de s'allier avec la Prusse contre le Danemark, et qui l'avait fait uniquement par crainte de laisser la Prusse agir seule, était disposée à se mettre du même côté.

La Prusse, ou plutôt Bismarck, son chef politique, voulait de bonne heure annexer les pays conquis à la couronne prussienne, soit directement, soit au moins de la manière la plus étroite possible. On ne saurait dire si Bismarck procédait ainsi par méfiance envers le duc, qu'il soupçonnait d'être plus disposé à fortifier l'alliance des Etats moyens qu'à se montrer reconnaissant envers la Prusse, ou bien s'il redoutait la constitution démocratique de 1848 qu'on espérait voir rétablie avec l'avènement du nouveau duc, ou bien encore s'il avait envie d'agrandir le territoire et ta puissance de la Prusse. Mais l'homme d'Etat prussien était obligé d'user de beaucoup de prudence pour atteindre son but. Non seulement il avait contre lui la majorité des chambres prussiennes, mais aussi le roi et le prince royal, convaincus tous les deux des droits légitimes du duc. D'autre part il était prêt 1 acheter, en faveur de son projet, le consentement des grandes puissances étrangères, notamment de la France et de la Russie en rendant au Danemark une partie du Slesvig du Nord. Pour atteindre son but, il fallait d'abord que la Prusse prît définitivement pied dans les pays conquis. Au mois de décembre 1864, le Holsten fut occupé par les troupes autrichiennes et prussiennes, pendant que les effectifs au service de la Confédération (Hanovriens et Saxons) étaient obligés de quitter le pays dans la plus grande hâte. Les deux commissaires civils, le Prussien Zedlttz et l'Autrichien Revertera, qui administraient le Slesvig depuis le mois de février, furent aussi chargés de l'administration du Holsten; Revertera fut aussitôt remplacé par Lederer et en janvier 1865 par Halbhuber. En même temps qu'on éloignait les troupes de la Confédération germanique, la Prusse refusa de reconnaître l'autorité de la diète sur les deux duchés allemands après qu'ils furent tombés au pouvoir des grandes puissances. Puis on se mit à contester le droit de succession du prince d'Augusten bourg, on fit surtout valoir contre lui les prétendues réclamations du grand duc d'Oldenbourg, appuyées par la Russie. Le 24 décembre on chargea les jurisconsultes de la couronne prussienne de donner un avis juridique sur la question de savoir quelles réclamations il fallait considérer comme valables et quels droits la Prusse avait obtenus du roi danois par la cession des territoires. Le gouvernement prussien obtint tout à coup un appui inattendu, et d'autant mieux accueilli :

TRAITÉ DE PRAGUE }0r

C. Scheel-Plessen, qui autrefois avait adopté l'idée de l'intégrité de la monarchie danoise et qui rut plus tard chef de l'opposition des états de Holsten, publia le 21 décembre avec il autres membres de ia chevalerie (s autres s'y joignirent ensuite) et quelques personnes sans grande autorité, une adresse déclarant que si le droit de succession d'un seul prince se trouvait incontestable, il fallait naturellement le nommer duc, sinon qu'il valait mieux dans l'intérêt général annexer entièrement le pays a la Prusse. Ce fut sur cette base que se forma plus tard le parti dit «national*, qui obtint si peu de popularité, tandis que les déclarations de la chevalerie reçurent tout de suite une réponse dans une manifeste de 40 propriétaires non nobles, maintenant le droit de succession du duc d'Augustenbourg. Ce manifeste recueillit en peu de temps 60.000 signatures en Slesvig et en Holsten. Peu de temps après s'ouvrirent les négociations avec le duc Frédéric sur les conditions auxquelles il devrait se soumettre vis-à-vis de la Prusse comme représentant du »Schleswig-Holstein«, s'il voulait obtenir le consentement de la Prusse à son entrée en possession de ses prétendus pays héréditaires. Dans une circulaire datée du 22 février i8(>s, Bismarck exposa ces conditions, qui étaient assez étendues. Elles se résumaient ainsi : 1) entrée dans l'union allemande des douanes; 2) postes et télégraphes en commun avec la Prusse; 3) transformation du port de Kiel en un port militaire prussien ; 4) établissement de Rendsborg comme forteresse de la confédération avec garnison prussienne; 5) cession du terrain nécessaire à l'élévation de forteresses à Dybbel et à Sonderborg ainsi qu'à la construction d'un canal navigable entre la Mer du Nord et la Mer Baltique; enfin 6) incorporation complète des troupes dans l'armée prussienne.

De telles conditions avaient déjà été exposées le 16 avril 1864 (dans une lettre adressée par le roi Guillaume au prince royal); le duc avait alors donné une promesse générale de consentement. A la longue les exigences étaient devenues de plus en plus dures et étendues, justement dans le but de les rendre moins acceptables. Ainsi, on sait que Bismarck n'avait pas attaché tout d'abord une grande importance à la convention militaire, tandis qu'il avait désiré la réforme de la constitution dans un esprit conservateur, réforme que le duc ne pouvait promettre sans entrer en désaccord complet avec la diète provinciale. Cependant le ; 1 mars le duc se déclara disposé à accepter les cinq premières conditions. La dernière lui inspirait de très graves scrupules, car il fallait alors prêter serment au souverain prussien et lui accorder le droit de placer les troupes en garnison hors du pays. Son opposition trouva un écho sympathique chez la plupart des habitants du Slesvig et du Holsten qui, à tout prix, tenaient à l'indépendance politique du pays et réclamaient par conséquent une influence décisive sur son avenir, aussi dans ses rapports avec la Prusse.

Le gouvernement autrichien n'était pas non plus disposé a consentir aux conditions posées par la Prusse. Le 5 mars il rappela qu'il avait aussi des droits sur les pays en question et qu'on ne devait pas discuter les détails de leur

situation future avant d'avoir résolu la question de savoir qui devait les gouverner; de plus il fit remarquer qu'on ne pourrait pas considérer le duc comme un membre de la confédération germanique, jouissant de droits égaux à ceux des autres princes, s'il devait se soumettre à de telles conditions. Par suite aucun accord n'était possible. Au contraire il se produisit une scission entre la Prusse d'un côté et l'Autriche avec les États moyens de l'autre. D'ailleurs le roi Guillaume se sentait moins bien disposé que précédemment vis-à-vis du duc Frédéric, car il n'admettait pas les objections que faisait celui-ci contre la situation de vassal qu'on avait pensé lui imposer, et qui devait, quelques années plus tard, s'étendre à tous les princes de l'Allemagne du Nord. Au mois de mai, Bismarck s'était déjà tant approché de son but, qu'il put exposer l'avis du gouvernement dans une communication faite à la Chambre basse prussienne. Le gouvernement déclarait qu'une annexion directe serait la meilleure solution non seulement pour la Prusse, mais aussi pour l'Allemagne et les duchés eux-mêmes, qu'il ne reconnaissait aucun prétendant au Slesvig-Holsten , et que le roi Christian IX avait été le seul souverain légitime dans ces pays. L'Autriche et la Prusse ayant acquis tous ses droits, leur souveraineté devenait donc incontestable au point de vue juridique; et comme l'Autriche ne pouvait avoir le moindre intérêt à prendre une part des duchés, il serait plus naturel, prétendait-il, de les laisser intacts et de les abandonner entièrement à la Prusse, qui pourrait dédommager l'Autriche en lui assurant par exemple une garantie pour ses provinces non allemandes comme la Vénerie. A cette époque Bismarck était disposé à donner cette garantie, comme on le voit du reste par les articles secrets de la convention de Gastein conclue plus tard.

La scission entre les deux grandes puissances devint de plus en plus marquée. Pendant l'été de 1S6; une violente rupture faillit éclater entre les deux alliés de l'année précédente, mais cette rupture n'eut réellement lieu que l'année suivante. Pourtant l'orage passa cène fois encore sans éclater, car le 14 août une convention fut conclue à Gastein entre Bismarck et l'envoyé autrichien Gustave Blome. Cette convention fut confirmée, la semaine suivante, par une entrevue entre les souverains eux- mêmes, le roi Guillaume et l'empereur François-Joseph.

Il fut décidé qu'on maintiendrait le droit de possession commun aux deux puissances. Provisoirement le pouvoir fut partagé de telle sorte qu'on laissait à la Prusse l'administration du Slesvig et à l'Autriche celle du Holsten. Il fut encore décidé que les duchés devaient entrer dans l'union douanière (dont les tarifs ne furent toutefois appliqués en Slesvig qu'au mois d'avril 1866), et que la Prusse serait autorisée à construire un canal à travers le Holsten; de plus que le port de Kiel servirait de port de guerre pour la flotte allemande et que Rendsborg deviendrait la forteresse fédérale, mais avec une garnison mixte austro-prussienne. C'était toute une série de concessions aux exigences posées par la Prusse au mois de février. Enfin le Lauenbourg fut entièrement

donné à la Prusse qui, comme dédommagement devait payer à l'Autriche 2 millions et demi de -Rigsdaler* (près dé 7 millions de francs). Cette somme fut quelques années plus tard transférée au compte du Lauenbourg'quï devait ainsi payer cher sa «délivrance* du joug danois. Cette convention causa tout de suite le plus grand mécontentement parmi les habitants du Slesvig-Holsten. Ils la considéraient comme une grave atteinte à leurs droits historiques en tant que nation, et au droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes; car cette convention entraînait une séparation bien plus profonde entre le SIesvig et le Holsten que celle qu'avait jamais faite ou voulu faire le gouvernement danois. En même temps les petits États allemands se trouvaient fortement déçus par la complète mise à l'écart de la diète de la confédération. Les gouvernements français et anglais protestèrent enfin ouvertement contre le procédé des deux grandes puissances. Celles-ci n'y prêtèrent aucune attention.

Le 1 j septembre le gouvernement civil commun fut supprimé; le général Mànteuffkl. devenu chef des troupes prussiennes dans les duchés quelques mois auparavant, fut alors nommé gouverneur du SIesvig, et on lui adjoignit v. Zedlitz comme commissaire civil, tandis que le général Gablehz qui avait commandé les troupes autrichiennes pendant la guerre de 1864 fut nommé gouverneur du Holsten. Le même jour on prit possesion du Lauenbourg au nom du roi de Prusse, sans qu'on se souciât en aucune façon de l'opinion des habitants, et encore moins de leur [consentement, non plus que de leurs droits historiques. Il est vrai que la diète du duché appelée iRidder- og Landskab* (chevalerie et députés) fît plus tard quelques vagues tentatives pour exiger du roi, avant de lui prêter serment, la reconnaissance de la constitution particulière. Bismarck n'en voulut pas entendre parler; ses menaces d'annexer immédiatement le pays à une province prussienne, suffirent pour réprimer toute envie d'opposition chez les mêmes personnes qui précédemment s'étaient montrées si exigeantes envers le Danemark quant à la situation spéciale du Lauenbourg. Un tel procédé n'était pas de bon augure pour ceux qui voulaient maintenir l'indépendance du >Schleswig-Holsteint sous le duc héritier; d'autant plus que l'appétit de territoires, éveillé chez le roi Guillaume par la conquête de Dybbol et d'Aïs, se trouvait encore fortement aiguisé par l'annexion a la couronne prussienne du Lauenbourg, quelque petit que fût le gain en lui-même.

Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que l'on comprit enfin le but poursuivi par le gouvernement prussien; au milieu du mois d'octobre 1865, celui-ci fit publier l'Examen juridique de la succession des trois duchés, jugement qu'on avait exigé du «syndicat de la couronne* le 14 décembre 1864, et qu'il avait fourni le 11 septembre 1865. Dans ce chef-d'œuvre d'interprétation juridique allemande, rédigé dans une langue lourde et peu compréhensible aux laïques, on faisait valoir avec force que la conclusion de la paix n'avait nullement obligé l'Autriche et la Prusse à reconnaître ni les agnats d'Oldenbourg ni d'autres héritiers éventuels. A

la grande surprise, pour ne pas dire à la grande indignation de tous ceux qui avaient vu commencer la guerre en 1864 sous prétexte qu'on devait maintenir contre le roi Christian et le protocole de Londres, la liberté des duchés et les droits du duc d'Augusten bourg, les jurisconsultes de la couronne expliquaient en outre que les droits des deux puissances ne provenaient pas de la conquête des pays, car dans ce cas ils n'aurait pu valoir contre ceux des héritiers légitimes éventuels, mais qu'ils étaient uniquement basés sur la renonciation faite par le roi Christian à Vienne. Car, disait-on, il était incontestable que l'opposition du duc d'Augustenbourg et la grande sympathie qu'il avait rencontrée chez les habitants des duchés, n'avaient pas empêché la possession effective de ces pays par le roi Christian ; la diète du Lauenbourg lui avait même prêté serment et avait ouvertement reconnu son droit de succession. Il ressortait encore de ces savantes recherches juridiques, que la ligne de Gottorp (c'est-à-dire la Russie et l'Oldenbourg), et non pas les ducs d'Augustenbourg, aurait eu seule le droit de succession à la partie du Holsten appartenant autrefois aux ducs de Gottorp, si du moins, par le protocole de Varsovie et le traité de Londres, les Gottorps n'avaient pas cédé leurs droits au rot Christian. De même le renoncement que Christian, duc d'Augustenbourg, avait fait en 1852 l'avait placé après le roi Christian IX et ses héritiers mâles quant au rang de succession dans les deux duchés; le duc Frédéric ne pouvait donc pas se prévaloir d'un droit que son père ne pouvait exercer pour lui et d'ailleurs, il ne possédait personnellement aucun droit. En réalité, la succession dans les trois duchés, ainsi qu'on l'avait toujours prétendu du côté danois, avait été décidée d'une manière juridiquement valable par la loi de succession du 31 juillet 18;;; et les états provinciaux n'avaient aucun droit à intervenir dans la solution de cette question. Un examen détaillé ayant donc prouvé que le roi Christian possédait des droits légitimes sur les pays en question, les deux grandes puissances devenaient alors par sa cession les seuls vrais possesseurs ; — ce qu'il fallait démontrer.

Toute la doctrine des droits de succession du duc d'Augustenbourg, exposée avec tant de profondeur par les professeurs d'histoire et de droit et qui jusqu'alors avait été considérée comme reposant sur une vérité incontestable, se trouvait ainsi renversée d'un seul coup. Le duc Frédéric tomba donc, du rang d'héritier éventuel des deux duchés, au rôle d'un prince ambitieux réclamant audacieusement des pays auxquels il n'avait aucun droit. C'est pourquoi la nouvelle administration prussienne du Slesvig se mit à traiter sans ménagements les partisans du duc, destitua les fonctionnaires qui lui étaient restés fidèles, et leur défendit de l'appeler »le duc« Frédéric ou bien »Frédéric VIII». Manteuffel le menaça même d'emprisonnement s'il osait se présenter sur le territoire du Slesvig et provoquer ainsi des »démonstrations« Par contre les autorités autrichiennes accordaient au prince et à son parti liberté complète en Holsten. La lutte ne tarda pas à se déchaîner de nouveau, surtout

lorsque le 23 janvier 1866 C. Scheel-Plessen et 18 seigneurs de ta noblesse, dans une adresse à Bismarck, exprimèrent ouvertement le désir d'une annexion prochaine des deux duchés à la Prusse.

Au printemps les armements commencèrent en Autriche et en Prusse. Sous l'influence d'une méfiance réciproque, on augmenta rapidement les forces de deux côtés. L'antagonisme devint plus manifeste lorsque la Prusse souleva la question d'une transformation radicale de l'organisation de la Confédération allemande, sous prétexte que ia présente ne correspondait pas à la situation réelle de l'Allemagne. Tandis que la Prusse fortifiait sa situation en s'alliant avec l'Italie, l'Autriche se rapprochait des États moyens allemands qui se. sentaient surtout menacés par la transformation éventuelle de la confédération. C'est pourquoi l'Autriche revint à l'idée que la diète de la Confédération devait décider quels seraient les maîtres futurs en Slesvig et en Holsten. La Prusse ne voulait pas entendre parler de cette idée. L'orage qui avait menacé pendant l'été de 1865, apparut de nouveau à l'horizon. La rupture eut lieu lorsque Gablenz le 3 juin réunit les états provinciaux du Holsten. Manteuffel protesta là-contre, car il considérait cet acte comme une violation de la convention de Gastein. Le 7 juin des troupes prussiennes venant du Nord entrèrent en Holsten, tandis que les Autrichiens se rassemblèrent près d'Altona, pour quitter peu de jours après le pays. Avec eux partit le duc FREDERIC dont le râle était fini. Le 17 juin il envoya de Thuringe sa dernière proclamation aux habitants du Slesvig- Holsten ; le 2 janvier de l'année suivante il les libéra de toutes leurs obligations envers lui. Avant que les Autrichiens eussent évacué le Holsten, C. Scheel-Plessen avait été nommé président supérieur prussien à Kiel; le 15 juin son pouvoir fut en outre étendu au Slesvig. Le jour précédent, la querelle avait prit fin dans la diète de la Confédération, la Prusse s'étant retirée de la Confédération allemande sous prétexte d'attaque de la part de la majorité, et le lendemain des troupes prussiennes entraient en Hanovre, dans la Hesse électorale et en Saxe. La guerre proprement dite commença le 26 juin en Bohême, et au bout d'une semaine elle reçut une conclusion définitive dans la grande bataille de Kôniggrâtz ou Sadowa. Ainsi fut décidée, non seulement la transformation de l'Allemagne, mais aussi, en grande partie, celle de l'Autriche, et en même temps l'avenir du Slesvig et du Holsten. Trois semaines après, les préliminaires de la paix furent arrêtés à Nikolsbourg et, le 23 août fut conclue à Prague la paix définitive, par laquelle l'Autriche abandonnait à la Prusse tous ses droits sur le Slesvig et le Holsten acquis deux ans auparavant. Le 12 janvier 1867 fut proclamée l'annexion à la Prusse des deux pays, qui le 1 j novembre entrèrent dans l'union douanière (Zollverein).

Tandis que toutes les autres décisions de la paix de 1866, telles que la séparation de l'Autriche et de l'Allemagne, l'organisation de la Confédération

du Nord, les agrandissements du territoire prussien, l'annexion des deux duchés à ia Prusse furent mises à exécution la même année ou l'année suivante, il y a une clause qui ne fut pas, et qui n'a pas encore été exécutée, malgré les termes du traité : c'est la clause contenue dans l'article V de la paix de Prague concernant la restitution au Danemark des districts septentrionaux du Slesvig. Certes, la paix n'avait rien décidé au sujet de l'étendue du terrain à restituer, ni du délai dans lequel la restitution devait avoir lieu ; cependant Uparagraphe Y avait excité la plus grande joie et donné lieu à bien des espérances dans la population du Slesvig septentrional. Déjà le 7 décembre 1864 un grand nombre d'habitants du Slesvig du Nord avait saisi avec empressement, lors de la visite du rot Christian à Kolding, cette occasion de lui rendre hommage. Une députation avec P. Skau comme porte-parole l'assura de l'amour inébranlable qu'ils gardaient à la vieille patrie et de leur désir d'être réunis à elle.

En septembre 1865, 2200 hommes et femmes venus de toutes les parties du Slesvig nord et central se rendirent en cortège à Copenhague pour affirmer leurs sentiments. En octobre 1864 ainsi qu'en février 1865 d'autres dépurations étaient parties pour Paris afin de décider le gouvernement français à prendre en main la cause du Slesvig septentrional au nom du grand principe des nationalités.

Aussitôt que la nouvelle des préliminaires de paix arriva en Kord-Slesvig, elle y détermina une vive agitation. Le 30 août, une semaine après la paix définitive, une députation de 47 hommes avec N. Ahlmann comme orateur partit pour Berlin afin de remercier, au nom de 17.000 habitants du Slesvig, le roi Guillaume de la promesse donnée. Ils n'obtinrent audience ni du roî, ni du comte de Bismarck, premier ministre, — le roi accueillir cependant avec bienveillance, le 18 septembre, une adresse des Allemands de Haderslev, — la députation remit alors le 1 1 novembre à la Chambre basse prussienne une pétition portant 17.200 signatures. Plus tard les Allemands du Slesvig formulèrent contre la séparation une autre adresse qui ne recueillit que 7000 signatures. Une nouvelle députation, avec C. M01XER comme orateur, partit le 16 février 1867 et n'eut pas de meilleur résultat. Il était évident que le roi Guillaume était tellement occupé par la nouvelle situation que lui créait l'extension de son royaume, qu'il ne pouvait accepter l'idée de céder une partie du terrain conquis par son armée.

Bismarck envisageait les choses d'une manière bien plus calme et bien plus impartiale. Déjà au mois d'octobre 1864 il avait avoué à l'Empereur des Français qu'il approuvait pour sa part la pensée de restituer le Slesvig du Nord, quoique le roi fût contraire à ce projet. Il savait aussi que les gouvernements anglais et russe (ce dernier après les fiançailles, en ce même automne, de la princesse Dagmar avec le prince héritier) désiraient cette solution. Il reconnaissait volontiers que tout irait bien, si on pouvait obtenir l'approbation de la France à la réorganisation de l'Allemagne en restituant le Slesvig du Nord. Nous le voyons agir de même, lors des négociations de la paix de 1866, où

il usa de toute son influence auprès du roi, et le menaça même de démissionner pour forcer son consentement à la politique modérée qu'il voulait adopter avec l'Autriche et les États moyens en n'exigeant d'eux aucune cession de territoire; il espérait assurer ainsi uoe bonne entente future avec ces puissances.

Bismarck n'hésita donc pas à défendre devant la Chambre prussienne des députés cène restitution du Slesvtg du Nord, lorsque le 20 décembre on y exprima le désir de s'y soustraire. Il atténua lui-même, il est vrai, l'importance de ses paroles en ajoutant qu'on ne saurait nulle part se conformer strictement aux principes de la nationalité et qu'il pouvait exister des raisons géographiques et stratégiques pour ne pas réaliser à ce sujet les désirs d'une population, d'autant plus que la rédaction vague du traité de paix permettait une certaine latitude dans l'exécution.

Mais il n'y a pas de raisons pour douter de son désir d'être bienveillant et juste envers le Danemark ; il est évident aussi que Bismarck n'était pas a ce moment maître de la situation. Il est bien conforme à son caractère de ne pas avoir montré vis-à-vis du petit Danemark des égards égaux à ceux qu'il témoignait à la puissante Autriche; il ne se souciait pas, pour rendre justice au Danemark, d'entrer en conflit avec le roi, avec le parti militaire et la diète. Déjà le 18 mars 1867 il avait repoussé dans le parlement de l'Allemagne du Nord les prétentions de Krùger et d'Ahlmann, qui soutenaient le droit des Slesvicois du Nord à faire connaître leurs sentiments par un vote.

Il déclara que l'Allemagne ne voulait pas s'exposer à conquérir Dybbol une fois de plus, et que le terrain cédé ne serait pas aussi grand que l'on semblait s'y attendre à Copenhague.

C'est pourquoi Bismarck ne se pressa pas de réaliser les promesses Élites. Ce n'est que le 7 mai 1867, le jour même où les envoyés des puissances se réunirent en conférence à Londres pour résoudre la question du Luxembourg, que s'ouvrirent les premières négociations à Copenhague. Malheureusement on comprit bientôt que le gouvernement prussien ne mettait aucune bonne volonté pour arriver à une conclusion équitable et qu'il exigerait de fortes garanties pour la minorité allemande qui resterait dans les régions cédées. La concession de telle garanties auraient forcément entraîné une immixtion continuelle de l'Allemagne dans les affaires danoises et aurait rendu le Danemark dépendant de l'Allemagne. C'est ce à quoi le gouvernement prussien ne fit pas attention. 11 était imbu de la conception générale allemande, qu'il faut protéger autant que possible la nationalité des Allemands émigrés à l'étranger; tandis qu'au contraire les étrangers vivant sur le territoire allemand doivent s'estimer heureux d'adopter la culture allemande, même au détriment de leur langue et de leur caractère originel.

Dans de telles conditions on ne peut guère s'étonner si les négociations n'aboutirent à aucun résultat. Le gouvernement autrichien, maigre ses droits incontestables à intervenir dans la question, se tenait hors des débats. Mais du

}o8 SEPTIÈME PARTIE

reste il ne cacha point qu'il trouvait injustes les exigences prussiennes, surtout s'il s'agissait de la cession d'un petit territoire, — et dans ce cas on devait plutôt favoriser l'émigration des Allemands vers le Sud ; il en était autrement si l'on rendait au Danemark le Slesvig du Nord tout entier. Le gouvernement français qui avait été le médiateur de la paix en 1866, et en cette qualité se croyait appelé à concourir à l'exécution définitive de la paix, adressa, dans le courant de l'été, par son ambassadeur, une proposition en faveur du Danemark qui fut repoussée avec dédain. Peu de temps après on décida du côté prussien et du côté danois d'ouvrir des pourparlers à Berlin afin de discuter la question. Ces négociations devaient être conduites par Quaade, ambassadeur danois, et Lothar Bûcher, conseiller à la légation prussienne, autrefois politicien très radical, devenu maintenant le serviteur dévoué de Bismarck. Celui-ci affirma de si grandes exigences relativement à la protection de la minorité allemande, qu'il fut impossible pour les Danois d'y accéder.

L'auteur du présent article tient de source certaine que la rédaction de ces garanties avait été confiée à Fischer, l'ancien juge cantonal de Broager (fonctionnaire du gouvernement provisoire pendant les années de la révolte, plus tard chef de bureau au ministère du Slesvig), et que Fischer, avant de se mettre à la besogne, avait expressément demandé si on avait l'intention de faire accepter les garanties ou de les faire refuser par le gouvernement danois, autrement dit si l'on voulait réellement une division du Slesvig ou non. Il était évident qu'on ne poursuivait point une entente avec le Danemark, mais que l'on cherchait au contraire a provoquer un refus propre à faire échouer l'affaire; car il était impossible au négociateur danois d'avoir des renseignements sur l'étendue de territoire qu'il faudrait céder. Il va de soi que du côté danois on était disposé à faire de grandes concessions, a subir des exigences injustes, dangereuses même, si l'on pouvait par là reconquérir le Slesvig du Nord tout entier ou du moins une partie importante; mais, dans le territoire restreint qui serait cédé, on ne voulait pas supporter la moindre immixtion de l'Allemagne. Après quelques mois de négociations stériles, la question tomba.

Lorsque le roi de Danemark eut permis en 1878 le mariage de sa fille Thyra avec le duc de Cumberland, prétendant au Hanovre, sans qu'on eût rien convenu relativement à la renonciation de celui-ci au Hanovre — ce dont on avait d'abord eu l'intention — , le gouvernement prussien décida de punir le Danemark et les habitants du Slesvig du Nord en signant avec le gouvernement autrichien une convention annulant l'article V de la paix de Prague qui spécifiait la restitution au Danemark des districts septentrionaux du Slesvig.

Néanmoins la question reste toujours ouverte de savoir si la promesse faite aux habitants du Slesvig du Nord a cessé d'exister parce que l'Autriche a renoncé à poursuivre l'exécution de cet article V de la paix de Prague.

L'histoire du Slesvig dans la dernière moitié du XIX" siècle démontre combien il est difficile pour un peuple d'être juste envers un autre aussitôt que

ses propres intérêts sont en jeu. Pendant la guerre 1848 — 50 il n'y avait que quelques voix qui s'élevaient en Danemark pour demander une division du Slesvig, et encore la plupart ne voulaient-ils l'admettre que comme un mal inévitable. Le peuple danois tout entier et en particulier les habitants du Slesvig s'opposa;ent énergiquement à l'idée du partage ; ils s'appuyaient pour cela sur le droit public, le droit historique et la doctrine de l'indivisibilité du pays. La guerre finie, on cessa de parler de la division, personne ne prit en considération que la population allemande qui, de temps immémorial, avait habité le Slesvig du Sud, avait des droits légitimes à garder avec le Holsten une union remontant à des centaines d'années.

On ne doit pas reprocher au Danemark d'avoir tenté de regagner la population d'Angel, qui avaient été atteinte de germanomanie; les Allemands font à présent les mêmes tentatives en Alsace. Ce ne fut qu'après la perte du Slesvig tout entier en 1864 que le peuple danois comprit qu'il avait agi imprudemment en n'adoptant pas le partage pendant qu'il en était encore temps, et ce fut seulement lorsque la domination allemande menaça les habitants du Slesvig septentrional, que ceux-ci reconnurent tous que la question vitale pour eux était la communauté de vie nationale et politique avec les autres Danois et non la continuation forcée de l'union avec une population allemande de langue et de sentiments. Tandis que plusieurs politiciens éminents de l'Allemagne et même des hommes d'État proprement dits préconisaient entre 1848 et 1864 la doctrine d'une division du Slesvig comme la seule solution vraie et juste, cène idée fut brutalement abandonnée par l'Allemagne, lorsque les succès militaires lui eurent assuré le Slesvig entier. Et maintenant on méconnaît le droit naturel, imprescriptible des Slesvicois du Nord de demeurer unis avec leurs compatriotes et de joindre leur vieux pays à la couronne danoise, à laquelle il a appartenu depuis le commencement de l'histoire.

Pendant quelques années la »Kôlnische Zeitung», qui était alors un journal national et libéral , continua encore de prendre la parole pour réclamer la justice en faveur du petit Danemark, mais cette dernière voix s'est tue a son tour. Emu. Elberling

Page 1