‹ Manuel historique de la question du Slesvig; documents, cartes, pièces justificatives et renseignements statistiques, publié sous la direction de Franz de JessenChapitre 48 sur 102 · B. MAITRES ET ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

B. MAITRES ET ENSEIGNEMENT

Les instituteurs et institutrices dans les écoles nord-slesvicoises sont formés dans les différents séminaires (écoles normales) des duchés. Abstraction faite de quelques heures consacrées à l'enseignement de la langue danoise dans les deux écoles normales du nord, Temder et Haderslev, dans la préparation des maîtres il n'est tenu aucun compte de la langue maternelle de la population. Les jeunes maîtres sortent des écoles normales avec une éducation essentiellement allemande. Ils sont dépourvus de toute notion sur la vie intellectuelle et la civilisation danoises, à moins que leurs origines ou leur curiosité ne les portent à s'intéresser à la langue et à l'histoire particulière du pays où ils sont placés pour accomplir cette œuvre laborieuse et contre nature qui consiste à donner à des enfants qui parlent danois dans leur famille un enseignement presque exclusivement en une langue étrangère, l'allemand. Une disposition calculée pour faciliter la transition du danois à l'allemand comme langue en usage dans l'enseignement, c'était la section dite section danoise à l'école normale deTender. Mais cette institution était déjà supprimée en 1885. Les instituteurs sont des fonctionnaires prussiens. Obtiennent-ils de l'avis des autorités de bons résultats à l'école et en dehors de l'école dans leur œuvre de propagande allemande, il peut leur être accordé une augmentation de traitement de quelques centaines de marks.

En qualité de fonctionnaires prussiens, les instituteurs sont en général nommés et placés par le gouvernement sur la proposition de l'inspecteur de la circonscription et du préfet ou sur la présentation de la Commission scolaire. Dans certains endroits les maîtres sont élus, mais ce choix doit être ratifié par le gouvernement. Les jeunes maîtres qui sortent des écoles normales sont nommés directement par le gouvernement à un emploi provisoire sans demande préalable de leur part, puis ils ont à subir un autre examen pratique pour prouver leur aptitude pédagogique. Dans les enclaves les directeurs d'écoles ont le droit de présentation.

Si les instituteurs, par suite de la loi sur les traitements votée il y a quelques années par le Landtag prussien, sont au point de vue pécuniaire assez bien traités, au point de vue politique, par contre, ils dépendent étroitement du gouvernement. En avril 1898 fut lancée une circulaire ministérielle appelant particulièrement l'attention sur la nécessité d'élargir le cercle d'action des instituteurs sur le terrain politique et social, surtout dans les régions où l'on parle les deux langues. La circulaire ne s'adresse pas exclusivement aux instituteurs, elle vise les fonctionnaires prussiens pris en bloc. Mais, étant données

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les circonstances, elle s'applique surtout aux instituteurs. Ajoutons à ce propos que l'enseignement dans les écoles populaires a pris dans ces dernières années un caractère de plus en plus prussien. Un grand nombre de prescriptions émanées du gouvernement et du ministère des Cultes sont venues limiter de plus en plus la liberté des instituteurs dans le choix des sujets et la façon de les traiter; aussi l'école d'État prussienne court-elle le risque de se figer dans un formalisme dont seuls les meilleurs maîtres sauraient s'affranchir, car on ne leur laisse qu'un étroit domaine pour le développement de leur personnalité. Aussi les instituteurs sont-ils des fonctionnaires travaillant avec obéissance à l'œuvre de germanisation de l'école.

Dans la première moitié de février 1864, l'année de la guerre, le gouvernement du duché de Slesvig fut remis par les conquérants aux autorités civiles de l'empire d'Autriche et du royaume de Prusse, et après un délai de quelques jours, par conséquent au milieu de la guerre et avant qu'on pût en connaître l'issue, ces autorités rédigèrent toute une série d'ordonnances pour modifier le régime des églises et des écoles du pays. Le premier acte de germanisation fut la suppression immédiate du danois comme langue de l'Église et de l'école dans presque toute la région centrale du Slesvig, sans qu'on tint aucun compte de la langue usuelle des régions intéressées. En outre, conformément à une décision antérieure, dans les écoles danoises du Slesvig où l'enseignement ne pouvait pas être germanisé de but en blanc, on fît aux maîtres un devoir, sut le désir exprimé par la population, de donner aux enfants sans rémunération trois leçons particulières d'allemand.

C'était le prélude.

Par l'avis gouvernemental du 4 septembre 1871 l'allemand fut introduit dans l'enseignement comme matière obligatoire dans les écoles du Slesvig septentrional; mais la langue maternelle restait la principale langue de l'enseignement. «L'application de ces mesures, disait la note, ne doit dépendre aucunement de la nationalité ou de la langue maternelle des intéressés. < Dans les deux premières années de scolarité on ne devait donner aucun enseignement en allemand; dans cène période l'école avait pour tache d'inculquer aux enfants les rudiments de la langue maternelle. Il faut remarquer qu'un grand nombre d'instituteurs ne pouvaient donner aucun enseignement sérieux en allemand, puisqu'ils ne connaissaient pas cette langue.

Cette situation fut profondément modifiée par le décret du 9 mars 1878, en vertu duquel l'enseignement ne comprit plus seulement la lecture, l'écriture et les leçons de choses, et, comme disait le décret »une intelligence approfondie des deux langues germaniques, le danois et l'allemand,* mais il s'étendit au calcul, au chant, à l'histoire, à la géographie, à la grammaire, aux sciences naturelles et à la gymnastique. Le progrès de la germanisation consistait en ce que l'allemand serait maintenant en usage dans l'enseignement. Cette mesure était fondée sur ce qu'une connaissance plus approfondie de l'allemand était nécessaire depuis que, par la loi du 28 août 1876, cette

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langue était devenue la langue officielle exigible dans les relations avec les autorités du Slesvig septentrional. Désormais sur les emplois du temps l'enseignement en allemand prenait douze heures et l'enseignement en danois vingt heures par semaine. En même temps, les instituteurs recevaient l'ordre d'employer avec les enfants l'allemand comme langue de la conversation. De même on encourageait les pasteurs et les instituteurs à employer cette langue pour toutes les questions concernant l'école. Dans les années qui suivirent la plupart des instituteurs âgés qui ne connaissaient pas l'allemand furent remerciés.

Quoique la part de l'enseignement donné dans la langue maternelle fût ainsi considérablement réduite, les conséquences de l'ordonnance de 187S sur les langues ne semblent pas avoir répondu aux espérances du gouvernement. Ceci ressort d'un rapport officiel du 8 octobre 1887 rédigé à la suite d'une inspection d'un certain nombre d'écoles du Slesvig occidental par une mission envoyée par le ministère des Cultes de Berlin. On s'y plaignait surtout de ce que les enfants n'étaient pas encore en état de s'exprimer en allemand d'une façon à peu près satisfaisante sur les incidents de la vie quotidienne.

Le 18 décembre 1888 parut l'arrêté du Premier Président limitant l'usage du danois à l'enseignement religieux exclusivement, aucune autre leçon ne devant être donnée en cette langue. Cet arrêté qui devait être mis en vigueur au commencement du semestre d'été de 1888 était ainsi conçu:

• La langue en usage dans les écoles primaires du Slesvig septentrional est, pour toutes les matières excepté pour l'enseignement religieux, la langue allemande. Cependant, dans la première année de scolarité, les maîtres sont autorisés à employer le danois, dans la mesure et aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour arriver à faire comprendre l'allemand aux enfants qui en entrant à l'école n'ont aucune notion de cette langue. Dans les paroisses où le danois est la langue de l'Église l'enseignement religieux est donné dans les écoles primaires en danois, à moins que l'allemand n'y ait déjà été employé dans l'enseignement religieux. Désormais, dans les communes où le désir en est exprimé, et en tenant compte de la situation locale, l'autorisation peut aussi être accordée par le gouvernement d'employer la langue allemande dans l'enseignement religieux. Pour ce qui concerne les livres scolaires et le matériel d'enseignement on doit s'en rapporter aux décrets précédents. L'enseignement de l'histoire sainte se donne désormais dans les classes inférieures à l'aide d'images bibliques. Quant à l'enseignement des langues dans les classes inférieures il se donne pendant les trois premiers mois sous la forme d'exercices de conversation sur les objets servant aux leçons de choses, puis à l'aide d'images, et ce n'est que le quatrième mois que commence l'enseignement par la lecture basé sur le syllabaire allemand (tableaux muraux et manuel), les exercices de conversation étant continués. L'enseignement du calcul doit suivre pas à pas le manuel en usage. Cet enseignement, qui exige un exposé clair et méthodique pour profiter à l'intelligence, ne porte

pendant la première année de scolarité que sur la série des nombres de i à 20. Les inspecteurs d'écoles et les maîtres doivent se servir de l'allemand dans leur conversation avec les enfants, et ils doivent veiller à ce que cette langue soit de plus en plus employée par les enfants quand ils causent entre eux.«

Une protestation générale s'est élevée contre ce rescrit. Une pétition couverte de plus de 10.000 signatures de Nord-Slesvicois demandant l'abrogation du décret fut adressée en son temps au Landtag prussien. La discussion vint devant cette assemblée le 10 avril 1889, mais aucun résultat ne fut obtenu. Soixante-dixsept pasteurs nord-slesvicois, la plupart germanophiles, qui sont presque tous inspecteurs d'écoles au service de la Prusse, ont protesté contre l'application du rescrit, et dans tous les synodes de districts décanaux et les synodes généraux de Rensborg tenus après 1888, on a fait d'énergiques déclarations sur les suites déplorables de ce rescrit. Or ce qui est généralement considéré comme contraire aux règles d'une saine pédagogie, nuisible et même en contradiction avec la morale, c'est précisément le but politique visé par le rescrit : au moyen de l'école s'assurer l'avenir. Mais ce but est loin d'être atteint, car rien ne fait présager que l'application de ce rescrit ait en quoi que ce soit favorisé la germanisation.

Il est manifeste en revanche que la conséquence de cet arrêté sur les langues c'est une ignorance déplorable du danois écrit chez la génération qui grandit actuellement. Et cette ignorance éclate surtout dans les endroits où les familles n'ont pas été en état de combler les lacunes de l'éducation et où les jeunes gens n'ont pas eu l'occasion de réparer le temps perdu en acquérant les notions indispensables de danois dans des écoles de perfectionnement ou dans d'autres écoles élémentaires en Danemark.

Bien que, ainsi'que nous l'avons indiqué, des gens compétents aient maintes fois signalé les effets politiques douteux et surtout les funestes conséquences au point de vue moral et religieux de l'interdiction de la langue maternelle à l'école, la politique coercitive de ces dernières années n'a songé qu'à aggraver les dispositions de l'arrêté du Premier Président de 1888. C'est ce qu'on a vu dans l'arrêté paru au commencement de 1899, et qui accorde aux parents le droit de >décider librement* que leurs enfants recevront l'enseignement religieux en allemand. Cette >liberté< ne doit pourtant pas être entendue au sens littéral.

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