LES CIRCONSCRIPTIONS ÉLECTORALES DU SLESVIG
de l'écho non seulement en Allemagne mats aussi bien au-delà des frontières. Ils n'ont pu d'ailleurs qu'élever leurs vaines protestations, aucun résultat pratique ne pouvant être atteint dans un pays où l'emporte toujours la raison du plus fort. Les deux Danois membres du Reichstag constituant de février 1867 étaient M. H. A. Kruger, propriétaire à Bevtoft, district de Haderslev et M. N. Ahlmann, propriétaire foncier à Werthemine en Als. Tandis qu'Atilmann ne prit part à la vie publique que pendant quelques années, poussé plus par les exhortations de ses concitoyens que par ses goûts, M. Kruger, depuis l'âge de trente ans jusqu'à sa mort, fut le leader politique et national du Nord-Slesvig. Elu en 1847 membre de l'assemblée des États slesvicois il se fit un nom dès l'année suivante, la semaine qui précéda la début de l'insurrection, en faisant entendre, au cours de la séance tenue en commun à Rensborg par les États slesvicois et holstenois, une protestation énergique contre la décision prise d'incorporer à la Confédération germanique, outre le Holsten qui en qualité de pays allemand en faisait partie, l'ancien duché danois de Slesvig. > Beaucoup plus de la moitié des habitants du Slesvig*, déclara Krûger, «sont danois et danophiles, se refusent à entrer dans la Confédération germanique et veulent rester liés au royaume de Danemark par des liens de plus en plus étroits*. Tel fut et tel continua d'être le programme de M. Kruger.
Ayant toujours été depuis lors le représentant du peuple, il fut naturellement élu membre du nouveau Parlement de Berlin. Au cours des débats sur la constitution de la Confédération de l'Allemagne du Nord MM. Kruger et Ahlmann firent ressortir à plusieurs reprises, en s'appuyant sur l'article V de la paix de Prague, la situation particulière du Nord-Slesvig, et ils proposèrent à l'article premier de la constitution un amendement ainsi conçu : >Pour toute modification de frontière prévue par des traités en vigueur, les gouvernements fédérés s'engagent à prendre sans délai les mesures nécessaires*. Mais comme personne dans l'assemblée allemande ne soutenait cette proposition, elle ne put venir en discussion. Les deux députés danois l'avaient prévu ; aussi en avaientils fait imprimer l'exposé des motifs pour le distribuer aux membres du Reichstag. Us y mettaient en relief avec beaucoup de précision et d'énergie le droit des Nord-Slesvïcois et dépeignaient la situation telle qu'elle est pour rétablir la vérité déformée par >le mauvais vouloir de ceux qui s'efforcent d'obscurcir nos droits et de dénaturer les efforts moraux de nos concitoyens*.
Le document se terminait par la célèbre déclaration qui depuis lors est restée le mot d'ordre des Nord-Slesvicois: »Nous sommes Danois, nous voulons rester Danois, et nous vouions être traités en Danois selon les règles du droit des gens».
MM. Krilger et Ahlmann protestèrent aussi, maïs en vain, bien entendu, contre l'extension du service militaire aux districts auxquels l'article XIX du traité de Vienne, concernant l'option, et l'article V du traité de Prague faisaient une situation exceprionelle. Au cours des débats le premier ministre prussien, le comte de Bismarck, leur répondit; et toujours il admit que l'article V devait
être observé, maïs il soutint que cet article ne donnait aux habitants du Nord- Slesvig aucun droit juridique. En 1871 Bismarck déclara, un jour, dans un entretien privé qu'il eut avec M. Krûger, que la question pourrait peut-être être réglée plus tard, mais que pour le moment on ne pouvait y songer. Cet homme d'État tout puissant en Allemagne prétendait qu'il lui était impossible de solutionner cène question. Tout fait supposer qu'il n'a jamais eu l'intention de tenir les engagements pris. Au printemps de 189s ne déclara-t-il pas overtement que de prime abord en parlant du Slesvig et du Holsten il s'était dit: »I1 nous les fautl*
A partir de l'été de 1867, par suite d'une modification arbitraire des circonscriptions électorales, M. Krûger fut le seul Danois à la diète de la Confédération de l'Allemagne du Nord et plus tard au Reichstag. Il représentait la première circonscription, celle de Haderslev-S0nderborg. Mais il ne se lassa jamais de rappeler aux Allemands que l'article V de la paix de Prague devait être observé : »Les traités doivent être respectés*, disait-il, »le droit des gens ne peut être foulé aux pieds. Le respect du droit des peuples est la source de la paix et le nerf vital de l'évolution nationale.* — »Je voudrais bien savoir ce qui serait arrivé, si la France avait gardé une partie des milliards qu'elle devait payer à l'Allemagne et en avait fait elle-même usage*. — >Le degré d'équité avec laquelle l'Allemagne réglera la question du Nord-Slesvig donnera la mesure réelle de la force intérieure et extérieure de l'Empire*.
Une seule fois M. Krûger trouva un appui au Reichstag. Il avait réussi à faire discuter la motion suivante: Le Chancelier de l'Empire est invité et autorisé à prendre immédiatement des mesures pour que les districts du Nord-Slesvig puissent exercer le plus tôt possible le droit, que leur reconnaît l'article V du traité de Prague, d'être appelés à émettre librement leur avis sur leur situation internationale. — La motion fut naturellement repoussée, mais au cours des débats qui eurent lieu le 19 avril 1877, des paroles d'une grande importance furent prononcées par le célèbre leader du Centre catholique, M. Windthorst, ancien ministre du Hanovre. Pour des raisons d'ordre pratique, il votait contre la proposition, le choix de l'heure devant selon lui revenir au gouvernement; mais, a}outa-t-il, si ce que deux députés holstenois venaient de prétendre était vrai, que la majorité des Nord-Slesvicois désiraient rester unis à la Prusse et à l'Allemagne, rien ne serait plus facile que de l'établir au moyen d'un vote. Ensuite il déclara qu'il » reconnaissait pleinement le droit résultant pour les Nord-Slesvicois de l'article V du traité de Prague*.
C'est la seule fois qu'une telle déclaration fut faite au sujet de l'article V. Mais le parti du Centre, qui soutient aussi les Polonais quand ils se plaignent de la tyrannie prussienne, a, en différentes occasions, demandé qu'on agisse avec équité envers la population danoise. Naturellement les Polonais appuient aussi les députés danois au Landtag et au Reichstag, de même que ceux-ci joignent leurs voix à celles des Polonais quand il s'agit de défendre les droits de ces derniers. L'administration prussienne du Nord-Slesvig a été souvent
durement critiquée par le parti radical (Freisinnige), et au Reichstag les social-démocrates, qui constituent aujourd'hui le parti le plus nombreux après le Centre, se sont faits, surtout dans ces dernières années, les défenseurs de la justice sur le terrain national. Il est à peine besoin de dire que les Guelfes (députés du Hanovre, partisans de l'ancienne famille royale dépossédée en 1866) et les Alsaciens-Lorrains ont une attitude bienveillante envers les Danois. Par contre les partis conservateur, conservateur-libéral (Reichspartei) et national-libéral, ont été constamment leurs adversaires déclarés. Dans le Landtag prussien issu d'un suffrage indirect censitaire établi sur des bases très inégales, les trois partis cités en dernier lieu ont la majorité, et comme l'administration intérieure et, par suite, celle des provinces annexées, est entièrement laissée à la discrétion des différents États, rien ne peut être obtenu par la voie parlementaire, en dépit d'une plus grande bienveillance et d'un sentiment plus profond de la justice chez les partis d'opposition. Il est loisible aux membres du Reichstag de faire entendre des plaintes et de soulever des discussions, mais le gouvernement s'en soucie peu : il se contente de déclarer le Reichstag incompétent, et il ne répond pas aux interpellateurs.
Un an après que M. Wîndhorst eut prononcé les paroles rapportés ci-dessus, la Prusse obtint de l'Autriche par le traité du 1 1 octobre 1878 qu'elle renonçât au droit qu'elle avait d'exiger l'exécution de l'article V du traité de Prague. Depuis lors du côté allemand on a agi comme si cet article avait été complètement abrogé. On ne tient aucun compte de ce que le roi de Danemark par la paix de Vienne de 1864 n'a fait que remettre les duchés à la Prusse et à l'Autriche à la condition d'approuver à l'avance les dispositions que ces puissances devaient prendre à leur égard — ces dispositions de la paix de Prague n'étaient pour ainsi dire qu'une répétition des clauses de la paix de Vienne. On ne veut pas considérer que la teneur de l'article V fut après la signature du traité communiqué officiellement au gouvernement danois et qu'ainsi le royaume de Danemark s'est vu reconnaître un droit que l'Autriche ne peut annuler. Quant au droit moral de la population du Nord-Slesvig, qui songera à s'étonner que les Prussiens n'en tiennent aucun compter
M. Kruger mourut dans l'été de 1881 . Son successeur pendant la législature suivante (1881—84) ™* M- H. Lassek, propriétaire. A la même époque on réussît, pour la première fois depuis 1867, à faire élire un député danois au Reichstag M. Gustav johannsen, alors directeur d'un journal, dans la seconde circonscription (Àbenrâ-Flensborg). Au mois de mai 188; Johannsen interpella au Reichstag sur la situation faire aux optants, mais le gouvernement refusa de répondre.
En 1884 dans l'ancienne circonscription de Kruger fut élu M. J. P.Jung- GKEEN, fabricant à Âbenrâ. C'était un homme ayant le sentiment profond de la vérité et du droit. Ce n'était pas un politicien de vocation, mais il était mu par une conviction ardente. C'était par lui une affaire de conscience, une grave question de justice : la cause danoise était à ses yeux une cause sacrée.
Aussi sa parole faisait-elle impression quand il s'adressait au sentiment de la justice chez les députés allemands du Reichstag; mais il n'obtenait naturellement aucun résultat. Par deux fois il proposa que la langue maternelle de la population soit admise en justice comme la langue allemande. Au cours des débats il dit : > Imaginez, Messieurs, ce que seraient vos circonscriptions si un ordre d'en-haut y venait de publier les lois dans une langue comprise seulement d'une petite minorité ou de n'admettre cette langue devant les tribunaux ; ou encore si l'autorité supérieure interdisait à la population de se servir de l'allemand et que toutes Içs requêtes et toutes les réponses fussent rédigées dans un langage que les neuf dixièmes du peuple ne comprendraient pas! Ne considéreriez-vous pas cet état de choses comme une profonde injustice? Par bonheur il ne peut-être question d'une telle situation chez vous : l'Allemagne n'est-elle pas aujourd'hui grande et forte et puissante et les chances sont bien petites que ces choses puissent s'y produire, Mais il n'en a pas toujours été ainsi. L'Allemagne a, elle aussi, au début de ce siècle traversé une période oh une grande partie du pays se trouva dans les conditions où se trouve aujourd'hui le Slesvig septentrional. Mais même à cène époque, que vos pères patriotes appelèrent l'époque honteuse, vous ne fûtes pourtant pas, en ce qui concerne la langue, traités comme nous le sommes maintenant. Même dans le royaume de Westphalie, un des astres les plus tristes de ce ciel lugubre, les lois furent pourtant portées a la connaissance du peuple en langue allemande, et dans les tribunaux c'était la langue maternelle du peuple qui était en usage. Je vous le demande maintenant, Messieurs, ne soyez pas plus injustes envers nous que ne le furent pour vous ces dominateurs étrangers jugés si sévèrement par vos pères*. D'une façon aussi concluante M. Junggreen réfuta toutes les objections qu'on fit à sa proposition, qui n'en fut pas moins repoussée.
Une autre fois il rappela comment la Prusse avait laissé s'écouler douze années sans observer l'article V du traité de Prague et déclaré qu'il était désuet. Et il continua : »Que penseriez-vous. Messieurs, si vous étiez arrachés de force à votre patrie allemande et annexés à un autre État dont tous les efforts tendraient à opprimer et à anéantir votre nationalité allemande, votre langue allemande, vos sentiments allemands, — en un mot tout ce qui pour vous est précieux et sacré. Ne vous défendriez-vous pas de toutes vos forces et ne considéreriez-vous pas comme une double injustice d'être cédés à cet autre Etat a la seule condition que vous décideriez vous-mêmes si vous voulez lui appartenir ou non? Un régime sous lequel pareille chose peut se produire rend nécessaires ces votes continuels de crédits militaires; il exige que les peuples soient armés jusqu'aux dents. Le jour seulement où le droit du plus faible sera de nouveau respecté et où la même loi morale prévaudra dans la vie des nations et dans la vie privée, ce jour-là il y aura un réel progrès, et c'est en me plaçant à ce point de vue que je prie le gouvernement de réparer l'injustice commise envers notre peuple et de laisser notre petit pays, qui ne peut qu'être
d'une minime importance pour la grande et puissante Allemagne, aller là où, par un libre vote la population décidera qu'il doit aller*.
Ce défenseur de la vérité et de la justice mourut malheureusement dans l'été de i88<S, avant l'expiration de son mandat triennal. Son successeur fut M. Gustav Johannsen-, cité plus haut, qui représenta la circonscription jusqu'à sa mon, survenue en 1902. M.Johannsen avait des qualités remarquables d'homme politique et de parlementaire. C'était un orateur excellent, toujours prêt à la riposte, plein d'intelligence et de tact. A ces qualités s'ajoutaient celles qui lui valaient la sympathie des gens dans la vie privée et qui L'aidèrent beaucoup à acquérir l'estime et la considération dont il jouissait au Reichstag.
Gustav Johannsen s'efforça souvent d'éclairer les membres du Reicbstag allemand sur la façon dont les Prussiens administraient le Nord-SIesvig. Son acte principal fut son interpellation de février 1899 sur la politique de coercition suivie dans le Nord-SIesvig et en particulier sur les expulsions en masse de sujets danois qui avaient commencé quelques mois auparavant. Toute interpellation doit être contresignée par 29 députés, l'interpellateur non compris. Le Centre et le parti radical (Freisinnige) déclarèrent que pendant les débats ils voulaient bien soutenir Johannsen autant que possible, mais que pour des raisons de tactique ils ne pouvaient signer l'interpelletion. Par contre les social démocrates, qui dès le principe avaient pris nettement position contre les expulsions, se déclarèrent prêts à fournir les signatures nécessaires, et c'est ainsi que la question put être portée devant le Reicbstag. Le Chancelier de l'Empire, le prince de Hohenlohe refusa de répondre à la question parce que la chose ne regardait que la Prusse et non l'Empire allemand; mais la Chambre ne tint pas compte de ce refus, elle discuta quand même la question, et les débats sur la politique coercîtive de ta Prusse dans le Nord-SIesvig durèrent trois jours.
Ce fut M. Johannsen qui dirigea cette discussion et, entre autres choses, il expliqua comment le droit d'option reconnu par le traité de Vienne n'avait guère été invoqué pendant les deux premières années, mais qu'on en avait fait d'autant plus fréquemment usage après que l'engagement eut été pris dans le traité de Prague de rendre les districts du Nord-SIesvig au Danemark après un libre vote émis par la population. Cette clause changea le désir de la population de se voir réunie en Danemark en une solide confiance. L'orateur décrivit la lutte pour le maintien de la nationalité et de la langue malgré des persécutions innombrables, et il ajouta: «Dans cette lutte inégale ce petit peuple sent de jour en jour son courage se tremper, son espoir croître et sa foi se consolider. La foi, qu'elle soit religieuse ou politique, grandit au milieu des persécutions, se fortifie dans la souffrance*.
Des autres débats parlementaires nous nous contenterons de citer quelques paroles du député radical (freisinnig) M. H*nel, professeur à Kiel. M.Hîenel ne partage aucunement la conception danoise du droit des Nord-Slesvicois, ce que prouve son affirmation que -aucune frontière ne peut historiquement
être plus fondée que celle du Kongeaa<, c'est-à-dire la frontière actuelle entre le Danemark et la Prusse, et qu'>aucun district frontière, en considérant les choses à la lumière du principe des nationalités, ne se comprend mieux que celui du Nord-Slesvig». Mais il n'en faut attacher que plus d'importance a la critique qu'il fait de la situation du Nord-Slesvig. Il proclama une vérité historique, que les publicistes allemands, en mentant à leur conscience, nient le plus souvent. » Comme vous le savez», dit M. Hamel, >ce pays dont nous parlons ne fut une terre allemande pour la première fois qu'en 1 864 ou plutôt en 1867. Le Slesvtg ne fut jamais une terre d'Empire*. Les Allemands ne peuvent naturellement nier que le Slesvig n'ait jamais appartenu à l'ancien Empire allemand ou à la Confédération germanique, maïs ils ne se gênent pas pour nier ce fait historique qu'il a toujours été terre danoise et jamais terre allemande.
Au sujet des expulsions en masse employées par les autorités pour nuire aux sujets prussiens danophiles qu'on ne pouvait frapper d'une autre façon, M. Hœnel déclara entre autres choses qu'elles étaient en contradiction flagrante avec ce principe de droit que les libertés constitutionnelles ne peuvent être limitées par aucun arbitraire administratif, et surtout par des mesures arbitraires pénales et coercitives. >Je ne me place pas à un point de vue personnel, mais j'établis qu'il est indubitable qu'il y a là réellement prévarication, illégalité et abus de pouvoir*. A cette place le compte-rendu sténographique porte: >Très juste I* (à gauche).
M. Hrenel, en cette occasion, parla de la question de la langue et de la mise à l'index de la langue danoise dans les écoles. A ce propos il prononça ces paroles: xLa question décisive, capitale dans cette lutte qui a le Nord-Slesvig pour théâtre est la langue, la langue en usage dans l'enseignement. Messieurs, il s'agit ici de l'ordonnance de 1888 sur les langues, tant vanté par les uns, tant décriée par les autres. Cette ordonnance rompait d'une façon décisive, rude et — je ne trouve pas d'autre mot — brutale avec la tradition qui jusqu'alors avait régné dans le Nord-Slesvig et que la politique prussienne avait suivi pendant 24 ans dans cène question des langues, chose sacrée pour les nationalités. — Il faut rapporter cette ordonnance du 18 décembre 1888. Elle est en contradiction avec une loi du Slesvig-Holsten, le règlement scolaire de 1814 qui dans un de ses paragraphes indique expressément que la langue danoise sera la langue d'enseignement dans les régions danoises. Je pose cette question : Où trouve- t-on une disposition dans la constitution ou dans une loi quelconque qui autorise un gouvernement, un préfet ou un ministère — quelque pouvoir qui lui soit confié dans le règlement des questions scolaires — à abroger par une ordonnance une loi du pays? Tant que l'existence d'une telle autorisation n'aura pas été prouvée je soutiendrai que la désastreuse circulaire de 1888 ne repose pas sur un atome de légalité*.
Ces débats du Reichstag, outre leur retentissement en Allemagne, éveillèrent l'attention de la presse européenne et américaine.
Le député Gustav Johannsen mourut dans l'automne de 1901, à peine âgé de 61 ans. A sa place on élut M. J. Jessen, le directeur du Journal de Flensborg («Flensborg Avis*). Il a continué à Berlin l'œuvre de ses prédécesseurs et il veille à ce que les représentants du peuple allemand n'oublient pas la petite population danoise du Nord-Slesvig.
Tandis que le Reichstag allemand, issu d'un suffrage universel et égalitaire, peut-être considéré comme une véritable représentation du peuple allemand, il n'en est pas du tout de même du Landtag prussien. Là toutes les mesures de coercition du gouvernement prussien rencontrent la plus complète approbation auprès de la majorité. Les représentants de la population danoise ne commencèrent à siéger dans cette assemblée qu'après 18S1 . La raison en est que, contrairement a ce qui se passe au Reichstag, on exige que les membres du Landtag prussien prêtent serment à la constitution. Mais comme le duché de Slesvig n'avait été remis à la Prusse qu'à la condition que les districts du nord seraient rendus au Danemark si la population en manifestait le désir par un libre vote, l'union du Nord-Slesvïg et de la Prusse était considérée comme tout à fait provisoire. Dans ces conditions la conscience des représentants élus par la population danoise ne pouvait leur permettre du prêter ce serment.
Les deux hommes qui furent élus le 7 novembre 1867 furent MM. Kruger et Ahlmann représentant respectivement les circonscription de Haderslev et de Àbenrà-Senderborg. Ils demandèrent l'autorisation de prêter le serment sous la réserve du droit reconnu à la population du Nord-Slesvig d'émettre un libre vote sur la question de nationalité. Mais le Landtag à l'unanimité moins quelques voix, repoussa cette proposition ainsi que celles qui furent faites plus tard dans le but de supprimer l'autorisation du serment pour les membres du Landtag. Le mandat des deux représentants fut invalidé, mais ils furent constamment réélus par la population qui approuvait ainsi leur attitude.
Cette politique fut suivie jusqu'à la mort de M.Krûger en 1881. Cependant l'état de choses s'était modifié: l'Autriche en 1878 avait renoncé à exiger l'exécution de l'article V, et il en résultait qu'on ne pouvait plus espérer le voir appliqué. En conséquence M. H. Lassen, élu en remplacement d'Ahlmann depuis que celui-ci s'était retiré (1875), prêta serment en 1882 à la constitution prussienne et vint siéger au Landtag. Dans la circonscription de Haderslev on s'en tint encore pendant quelques années à la politique du refus du serment. C'était alors M.A.D.Hprluck propriétaire àRurup qui était député depuis la mort de Krûger. Puis en 1888 on renonça à cette politique et on élut Gustav Johannsen qui, comme M. H. Lassen, prêta le serment. Depuis lors la population danoise a toujours eu deux représentants siégeant au Landtag prussien. Lorsque M. Lassen mourut au commencement de 1897, on élut dans la circonscription d'Âbenrâ-SonderborgM. H. P. Hanssen, directeur d'un journal à Âbenrâ, jeune homme énergique qui s'est exclusivement consacré à la politique. Depuis la mort de Gustav Johannsen la circonscription de Haderslev a été représentée par M. Julius Nielsen, négociant à Haderslev.
Les députés danois au Landtag se sont souvent plaints à Berlin des diverses conséquences du régime de coercition, de la germanisation de l'école, des expulsions, des poursuites contre les associations, d'innombrables vexations sur tous les domaines, etc. Lorsque le gouvernement leur a répondu, sa seule réponse a consisté à dire que c'était «l'agitation danoise* qui était cause de tout. Les Allemands désignent sous le nom d'agitation danoise tout ce que la population entreprend pour résister de son mieux aux efforts allemands qui tendent à tarir toutes les sources de la vie intellectuelle et à faire oublier aux habitants leur nationalité et leur langue. En 1 883, M. Lassen proposa une motion pour que la question de la langue d'enseignement dans les écoles nord-slesvicoises soit réglée législativement, et dans un discours il fit valoir les droits de la langue maternelle. Mais après une brève discussion le Landtag passa à l'ordre du jour sur la proposition d'un député natif du Nord-Slesvig dont le nom indique l'origine danoise, le juge Jûrgensen. Il est encore membre du Landtag et y a constamment combattu les représentants danois en défendant le régime imposé par la Prusse au Nord-Slêsvig. Au printemps de 1889 MM. Johannsen et Lassen proposèrent une motion tendant à rapporter l'ordonnance du 18 décembre 1888 sur les langues, dont il a été question plus haut, et par laquelle les écoles ont été complètement germanisées. La motion fut naturellement repoussée, et le même sort fut réservé l'année suivante à une proposition tendant à l'admission comme sujets prussiens des optants danois.
Outre M. Jûrgensen, cité plus haut, député de la circonscription de Husum au Landtag, il y a dans cette assemblée un autre député natif du Slesvig qui est l'adversaire constant des députés danois. C'est le juge prussien Bachmann de Haderslev. Il est né à Tender et pendant de longues années, il a représenté au Landtag la circonscription de Haderslev dont la partie septentrionale est peuplée de Danois en majorité. Tous deux appartiennent au parti nationallibéral.
Ce n'est qu'exceptionellement que d'autre membres du Landtag prennent la parole contre les motions des Danois. C'est cependant ce qui arriva lorsque, en 1899, au sujet des expulsions en masse qui commencèrent en 1898, une discussion s'ouvrit dans cette assemblée quelques semaines avant les importants débats du Reichstag relatés plus haut. Ce ne furent pas les Danois qui prirent l'initiative de l'interpellation, mais le Dr.Barth, député de Kiel, au nom des radicaux (Freisinnige). En cette occasion on ne vit pas moins de trois ministres intervenir; von der Recke, ministre de l'Intérieur, Bosse, ministre des Cultes, et Miquel, ministre des Finances, et en outre un commissaire du gouvernement, pour répondre aux rudes attaques dirigées contre la politique de coercition de la Prusse. Ils furent soutenus par MM, Bachmann et Jûrgensen et en outre par un troisième député national-libéral, un député du Holsten. Ce dernier était le comte O. J. Moltke, dont le titre de comte est d'origine danoise. C'est le neveu de ce comte hostenois Karl Moltke qui entre 1850 et 1860 fut membre du ministère danois et qui, en cette qualité, dans une lettre adressée à
l'assemblée des États slesvicois de Flensborg où il parlait des événements survenus en 1848— ;o en Slesvig etenHolsten, les désignait comme »Ies troubles les plus Scandaleux qui nient jamais eu lieu dans aucun pays*, comme »une insurrection préparée par les mensonges et les calomnies les plus impudents, commencée par la plus noire des trahisons, continuée avec un entêtement, un orgueil et une cruauté sans exemple, et terminée dans la bassesse et les turpitudes*.
Les efforts des représentants danois au Parlement n'ont eu, pour les raisons indiquée plus haut, aucun résultat tangible, et il est probable que dans l'avenir on ne doit rien en attendre de plus. C'est là, peut-on dire, une action purement décorative. Le véritable champ de bataille oh la population nord-slesvicoise lutte pour l'existence, c'est le pays lui-même, et dans les quarante dernières années elle a maintenu ses positions avec une ténacité et une constance qui répondent de l'avenir. C'est une cause de faiblesse pour le gouvernement allemand de ne s'appuyer que sur la force, tandis que la résistance des Danois a sa source dans la conviction d'avoir le droit de leur côté et dans la certitude que le bon droit et la vérité ne peuvent être éternellement opprimés. Cette certitude découle d'un sentiment de la justice profondément enraciné dans le cœur des populations annexées.
Comme nous l'avons déjà dit, les Nord-Slesvicois montrèrent bientôt où allaient leurs vœux. Quelques mois après la conclusion de la paix de 1864, ils envoyèrent une adresse à l'empereur Napoléon III, solicitant son appui pour obtenir que la population décidât elle-même de son sort. La joie fut grande lorsqu'une disposition conçue dans ce sens fut introduite dans la paix de Prague, et à la fin du mois d'août 1866 une dépuration de 47 membres panait pour Berlin, chargée d'exprimer les remerdments et les espérances de la population. Mais la dépuration ne fut reçue ni par le roi Guillaume l" ni par le comte de Bismarck, président du Conseil. Peu de temps après, dans une grande réunion publique tenue à Haderslev, on décida d'envoyer une adresse à la Chambre des députés prussiennes pour la prier d'obtenir l'exécution de l'article V de la paix de Prague. L'adresse fut envoyée la 11 novembre; bien que les gendarmes fissent une chasse active à ceux qui recueillaient des signatures, le nombre des signataires s'éleva à 17 ou 18000.
Le roi Guillaume Ier fit preuve lui aussi du même dédain dont on avait fait preuve à l'égard de la députation des 47. L'hiver suivant, lorsqu'on exigea des fonctionnaires et des soldats danois qu'ils prétassent serment au roi, une nouvelle députation partit pour Berlin, mais elle ne fut pas reçue. On lui fit plus tard une réponse ironique et hautaine par l'intermédiaire du président du Conseil. En septembre 1868, le roi Guillaume était dans le Nord-Slesvig. A Flensborg une nombreuse députation de Nord-Slesvicois lui demanda une
audience pour l'entretenir de l'application de l'article V, mats elle fut Conduite, et le lendemain le roi refusait de recevoir une adresse que lui présentait la partie danophile de la population. D'autre part, dans ces dernières années, le ministre des Cultes de Prusse a refusé de recevoir des délégués de la population danoise qui voulaient lui faire des représentations au sujet de la suppression radicale de la langue danoise dans les écoles. Une députation composée de pasteurs germanophiles qui réclamaient l'introduction de quelques heures de danois dans les programmes scolaires ne fut pas non plus reçue.
L'annexion des duchés de Slesvig et de Holsten à la Prusse décidée par le Landtag en 1866 fut accomplie par un décret royal en date du 12 janvier 1867 où il n'est point question de l'hypothèque morale dont cette nouvelle possession est grevée, à savoir l'engagement pris par la Prusse de laisser la population elle-même décider à quel pays elle voulait appartenir. Quelques mois plus tard, en mai 1867, le gouvernement prussien entama pourtant des négociations avec le gouvernement danois au sujet de l'exécution de l'article V. Mais elles furent interrompues dès le début de l'année suivante, et il est fort probable que du côté prussien on n'a jamais pris ces négociations au sérieux. M. Bismarck exigeait des «garanties» pour la protection des habitants germanophiles des districts qui seraient cédés; mais le gouvernements danois ne pouvait, bien entendu, entrer dans ses vues, car la Prusse aurait trouvé là un prétexte pour s'immiscer constemment dans les affaires danoises.
Cependant les Prussiens dans le Nord-Slesvig avaient agi dès le début comme si l'article V n'eût pas existé, et le gouvernement ne se souciait guère des représentations qu'on lui fit à ce sujet. Dans l'automne de 1869 une députation fut envoyée à Berlin pour y présenter une adresse couverte de plus de 27000 signatures, mais elle ne fut pas reçue. En 1872 M. Krûger déposait sur la tribune du Reichstag une pétition signée de 398 électeurs du second degré du Slesvig septentrional qui demandaient l'exécution de l'article. Le gouvernement prussien s'inquiétait tout aussi peu de l'opinion de la presse sur ce sujet. Ce n'étaient pas seulement des journaux et des revues considérables de l'étranger, comme •LeNord«,le » Times», la » Revue des Deux-Mondes «, mais d'importants journaux allemands tels que la »Spenersche Zettung* de Berlin et la ■ Kôlnîsche Zeitung< qui demandaient l'exécution de l'article V. M. Bismarck s'en moquait, probablement parce qu'il n'avait jamais songé à respecter cette clause du traité. Mais comme la population, avec cette confiance qu'ont les honnêtes gens dans l'honnêteté des autres, comptait sur l'exécution de l'article V, ce sentiment exerçait une grande influence sur les idées des Nord-Slesvicois.
Immédiatement après l'annexion commencèrent les opérations de conscription de l'administration militaire prussienne et c'est alors qu'on se mit à user du droit d'option pour le Danemark, droit garantie par l'article XIX du traité de Vienne (1864). Tant que les liens de dépendance à l'égard de la Prusse purent être considérés comme devant prochainement prendre fin, puisque le
plébiscite promis rétablirait l'union avec la mère-patrie, la plupart des jeunes gens préférèrent se soustraire au service militaire prussien. La durée du service était de trois ans en Prusse, et en Danemark elle n'était que de six mois ou tout au plus d'un an. C'eût été là une raison suffisante pour décider bon nombre de jeunes gens à opter, même si leur cœur ne les avait pas attirés vers leur patrie plutôt que vers l'armée étrangère. L'option entraînait non seulement la nationalité danoise mais encore la nécessité pour l'optant de quitter le pays. Ce courant d'émigration soit vers le royaume de Danemark soit vers l'Amérique fut si puissant qu'aux conseils de revision, dont la session commença au mois de janvier 1867 et auxquels devaient se présenter tous ceux qui étaient nés dans les quatre années 1842 — 184;, on ne peut inscrire qu'une soixantaine d'hommes dans la circonscription de Haderslev peuplée de 60 à 70000 habitants. Cependant il n'y avait pas eu de levée de troupes depuis 1864. Le reste des jeunes gens en état de porter les armes avaient émigré.
Peu après, une nouvelle émigration se produisit. Les hommes d'âge mûr qui avaient servi dans l'armée danoise furent convoqués pour prêter serment au roi de Prusse. Le plus grand nombre, qui avaient déjà prêté le serment de fidélité au roi de Danemark, ne purent s'y résigner. En même temps on avait projeté d'exiger des fonctionnaires le serment au nouveau souverain En cette occasion on put voir quelle bienveillance la population du pays conquis devait attendre de Berlin. Un comité de sept membres des différentes régions du Nord-Slesvig jusqu'à Flensborg se rendit au milieu de février dans la capitale prussienne, — porteur d'une requête où l'on demandait que les fonctionnaires et les autres hommes astreints au service militaire fussent dispensés du serment jusqu'au jour où l'article V serait exécuté. Ou faisait remarquer que les fonctionnaires avaient déjà servi plusieurs années à la satisfaction du gouvernement, et que »la population du Nord-Slesvig avait fidèlement gardé la croyance, transmise par les ancêtres, en la sainteté du serment*. En exigeant la prestation de serment le gouvernement alarmerait bien des consciences, tandis que l'ajournement de cette mesure n'apporterait aucun trouble dans le service des fonctionnaires. — La dépuration ne put obtenir une audience, mais la requête fut remise au roi. Quelques semaines après une réponse vint par le président du gouvernement du Slesvig. C'était une fin de non recevoir rédigée dans un style bien prussien : »Par ordre supérieur, écrivait le président do gouvernement au porte-parole de la dépuration, je vous informe que, en considération de la présomption avec laquelle les signataires de la requête remise à Berlin le 18 février ont exprimé leur jugement et leurs conseils à Sa Majesté sans en avoir été priés, Sa Majesté ne trouvé pas à propos de faire aucune réponse à cette requête*.
On procéda donc aux prestations de serment. Parmi les fonctionnaires dont on exigeait ce serment il y avait des ministres du culte. Un grand nombre d'entre eux préférèrent se laisser destituer. Un prêtre danois, qui était resté
comme aumônier d'un hôpital et directeur d'une école réale danoise de Haderslev, dut se retirer en 1870, parce que les autorités exigeaient qu'à l'office divin il priât Dieu de bénir et de rendre victorieuses les armes prussiennes dans la »juste« guerre contre la France, ce que sa conscience lui interdisait.
Lors des appels pour vérifier les cadres on convoqua les contingents de 2 $ à 38 an?, c'est-à-dire tous ceux qui depuis 1852 avaient servi dans l'armée danoise. Mais une faible partie, un quart tout au plus, prêtèrent serment. La plupart des autres émigrèrent, tandis qu'un certain nombre furent arrêtés et emmenés vers le sud où ils furent astreints à quelques semaines de service militaire. Puis on les renvoya dans leurs foyers, après les avoir contraints à prêter le serment qui, chez ces hommes de conscience, était en désaccord avec le sentiment du devoir et de la fidélité. Un homme qui devant la commission de contrôle voulut expliquer son point de vue et celui de ses camarades fut condamné par le tribunal militaire à six ans de forteresse. Au bout d'un an environ il fut gracié. Ces premiers actes du régime prussien n'étaient pas de nature à produire un effet moralisateur sur le peuple. Mais de tout temps, et surtout dans ces dernières années, c'a été la marque distinctive du gouvernement prussien d'agir contrairement aux lois de la morale: la délation fleurit l'hypocrisie politique est favorisée et recompensée.
On admet que dans l'année 1867 environ 8000 hommes ont quitté le Nord- Slesvig, et les é m ig ration s et les options continuèrents les années suivantes, surtout après le début de la guerre franco-allemande de 1870. Alors un grand nombre de soldats de l'armée territoriale préférèrent se retirer dans le royaume de Danemark plutôt que de combattre la France dans les rangs des Prussiens. La chose se pouvait sans qu'ils se rendissent coupables de désertion, puisque le délai pour l'option n'expirait que le 16 novembre 1870. Mais un courant d'émigration relativement important vers le Danemark ou l'Amérique du Nord se maintint même après cette date. Une statistique de la population établit que du mois de décembre 1867 au mois de décembre 1895 l'excédent d'émigration dépasse le chiffre de 57.000 personnes pour cette petite région du Nord-Slesvig. Celui qui douterait que cette émigration est due essentiellement à des raisons politiques, au mécontentement causé par la situation politique, n'a pour s'en convaincre qu'à considérer ce fait: ce n'est pas seulement dans le Nord-Slesvig, mais aussi dans les pays allemands conquis par la Prusse en 1866 que l'émigration fut relativement forte. Dans les années 1867 — 71 le Hanovre, la Hesse-Nassau, le Holsten et le Slesvig fournirent environ les */5 du chiffre total constaté des émigrants prussiens — et ce chiffre est pour le Nord-Slesvig sensiblement inférieur à la réalité — , tandis que la population de ces provinces ne constitue pas '/s de la population totale de l'État prussien.
Le Nord-Slesvig a donc perdu une partie notable de ses habitants pendant une période où la population a augmenté d'une façon considérable en Danemark et en Allemagne. Pendant le laps de temps cité plus haut (1867— 95), les cinq districts du Slesvig septentrional et central (Haderslev, Àbenrà, San-
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derborg, Flensborg et Tander) qui comptent environ 250.000 habitants ont subi une augmentation de population de 8000 personnes seulement. Mais cette augmentation se répartit de telle façon que la ville de Flensborg, où beaucoup d'immigrants venus du sud se sont établis, a enregistré à elle seule un accroissement 18.840 âmes: sa population a passé de 22.000 a 40.840 habitants; tandis que le district de Flensborg, le plus méridional des cinq, ne subissait qu'un accroissement de 560 personnes. Les autres districts du Nord- Slesvig ont donc vu leur population diminuer d'environ 11.400 habitants, à savoir 12 à 1300 pour les villes et plus de 10.000 pour les campagnes. Ce ne sont presque que des jeunes gens et des hommes dans la force de l'âge qui ont émigré, et la pêne pécuniaire qui en résulte est telle qu'on a estimé que les émigrations ont coûté au Nord-Slesvig un capital d'au moins 65 millions de francs.
Une partie des optants, par une convention de 1869 et plus tard par la convention d'Âbenrâ (1872), furent autorisés à s'établir dans leur pays natal. Le nombre des optants et des enfants d'optants ne peut être établi avec certitude, parce que dans les recensements on ne les distingue pas des sujets danois qui sont nés dans le Danemark actuel. En 1871, il y avait en tout dans les cinq districts du nord et du centre 11.868 sujets danois, en 1880 à peu près 20.000 et en 1890 plus de 27.800. Depuis lors ce chiffre est tombé et en 1900 il a été ramené aux environ de 20.000. Il va sans dire que la grande majorité, peut-être huit à neuf dixièmes de ce chiffre, est constituée par les habitants nés en Slesvig même.
Si le nombre des >sujets danois* a peu augmenter dans d'aussi fortes proportions, c'est que les Prussiens désignent ainsi non seulement les optants mais aussi leurs enfants, bien que ceux-ci ne soint pas reconnus comme tels par les lois danoises. Ils sont sans nationalité: ce sont des >sans-patrie< (Heimatlose = hjemlese). Dans la convention d'Âbenrâ il était déclaré que la question de leur nationalité serait réglée par une loi spéciale. Mais il n'en a rien été, quoiqu'une génération se soit écoulée depuis et qu'avec le temps la situation soit devenue absolument intenable. (Sur la situation juridique des optants, voir p. 187).
On voit nettement les conséquences des options dans les résultats des élections au Reichstag. En même temps que la Prusse s'agrandissait, se constituait en 1866 la Confédération de l'Allemagne du Nord qui en 1871 fit place à l'Empire allemand. Peu après l'annexion, le 18 février 1867, on procédait aux élections au Reichstag constituant. Comme nous l'avons dit plus haut, deux des quatre circonscriptions du duché de Slesvig élurent des candidats danois. Dans la première circonscription qui comprenait le district de Haderslev, celui d'Âbenrâ et une partie de celui de Tander il y eut 15.02; voix danoises contre 3702 voix allemandes, c'est-à-dire que le candidat danois recueillit 801/* pour cent des suffrages exprimés. Le nombre des votants été très élevé: il dépassait Si pour cent des électeurs inscrits. Dans la seconde circonscription,
comp renant les districts de Sonderborg et de Flensborg, le nombre des votants était encore plus grand: plus de 82 pour cent des inscrits; il y avait eu 9927 voix danoises contre 9610 voix allemandes: le candidat danois recueilli ainsi ;r pour cent des suffrages. La troisième circonscription, celle de Slesvig- Egernforde, est entièrement allemande et il en est de même de la plus grande partie de la quatrième circonscription, celle de Tender Husum-Ejdersted, 06 18 pour cent des voix furent danoises: 2538 contre 11560 voix allemandes.
Six mois plus tard, le 3 1 août, il y eut de nouvelles élections au Reicrfetag. Entre temps on avait fait ingénieusement usage de la «géométrie électorale* en faveur en Prusse, afin que le candidat danois pût obtenir une plus grande majorité dans la première circonscription, mais par contre ne pût être élu dans la deuxième. On atteignit ce résultat en faisant entrer dans la première circonscription les deux districts les plus danois, ceux de Haderslev et de Senderborg, quoique situés loin l'un de l'autre, tandis que le district d'Âbenrà, dont la majorité danoise n'était pas aussi élevée, fut joint à Flensborg pour former la seconde circonscription. Puis la partie du district de Tender qui avait appartenu à la première circonscription électorale fut annexée à la quatrième où un faible accroissement du nombre des voix danoises pouvait être sans inconvénient. Le pour-cent des voix danoises dans la quatrième circonscription monta ainsi à 31 ; mais dans la première il fut alors de 91, et dans la deuxième de 47 seulement. Le 31 août 1867 dans tout le Slesvîg il y eut 35.598 suffrages danois contre 24.664 suffrages allemands. Mais grâce à leur ingénieux remaniement des circonscriptions les autorités avaient obtenu ce résultat que la majorité danoise ne pouvait envoyer qu'un seul représentant au Reichstag, tandis que la minorité allemande en envoyait trois. On a conservé jusqu'aujourd'hui cet arrangement des circonscriptions.
Aux élections suivantes, celles de 1871, on constata une diminution considérable du nombre des suffrages danois qui ne fit que dépasser 20000. Ce recul était dû en partie à un grand nombre d'abstentions, mais principalement à l'option et à l'émigration. Cette diminution continua régulièrement jusqu'en 1886 en même temps, que le chiffre des suffrages allemands s'élevait progressivement. Aussi les Allemands croyaient-ils qui le mouvement danois s'éteindrait complètement en Nord-Slesvig dans un avenir assez raproché. Mais c'était une erreur, car à partir de 1886, date qui fournit le chiffre le plus bas, le nombre des suffrages danois recommença à augmenter d'une façon régulière et en 1898 il atteignit presque le rusultat de 1878. La cause de ce relèvement était toute naturelle. Les électeurs âgés étaient morts et n'avaient été remplaces dans les premières années que par un petit nombre de nouveaux électeurs, car une bonne partie des jeunes gens et même des enfants avaient opté pour le Danemark. Mais à panir de 1887, beaucoup qui, au moment de l'option, étaient enfants et étaient restés sujets prussiens arrivèrent à l'âge du 25 ans qui confère le droit de vote, et on put voir que non seulement ils pouvaient combler les vides laissés par ceux qui étaient partie, mais encore augmenter
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le nombre des voix danoises. Aux élections de 1903 le total des suffrages obtenus par les candidats danois diminua de 4 à 500. C'est que dans les années immédiatement précédentes les autorités prussiennes avaient privé du droit de vote environ 1200 électeurs, dit-on, en les déclarant optants ou fils d'optants, bien qu'eux-mêmes ou leurs parents eussent été considérés et traités pendant trente ans comme citoyens prussiens. Relativement ce ne fut donc pas un recul, mais bien un gain d'environ 700 voix par rapport à 1898. Et pourtant pendant les cinq années précédentes on avait fait subir au Nord- Slesvig un régime de violence et de coercition et une politique d'intimidation sans exemple, ce qui aurait suffi pour expliquer un arrêt ou même un recul. Le fait que, dans de telles circonstances on soit arrivé à un chiffre de voix qui est relativement un progrès assez important, doit exciter l'étonnement et éveiller l'admiration pour la population danoise du Nord-Slesvig.
On ne doit pas être, surpris de voir que le nombre des suffrages allemands se soit accru d'une manière considérable. La raison en est qu'une assez forte immigration venant du sud s'est produite dans différentes régions, en particulier au cours des vingt dernières années. En même temps s'est constamment accru le nombre des fonctionnaires et employés allemands qui, volontairement ou contraints, votent pour les candidats allemands. Ce n'est donc qu'une très faible partie de l'augmentation de nombre des suffrages — et encore ta chose est-elle discutable — qui puisse réellement témoigner du progrès des sentiments germanophiles dans la population indigène.
Le premier des tableau ci-dessus donne le nombre des voix dans le Nord- Slesvig, Flensborg excepté, et le second tableau a été dressé pour la ville de Flensborg seule. C'est qu'on est là en présence de circonstances spéciales. Bien qu'entièrement de langue allemande la. population de Flensborg a été pendant très longtemps en majorité danophile. Au deux élections de 1867, la ville, en dépit des légions de fonctionnaires prussiens, fournit une petite majorité danoise. En février il y avait 1836 suffrages danois contre 1648 suffrages allemands, et en août: 1761 contre 1709. Aux élections suivantes il y avait déjà une faible majorité allemande, mais le nombre des suffrages danois se maintint à peu près jusqu'en 1886. C'est alors qu'un nouveau parti, celui des social-démocrates, commença à devenir fort, et à ce nouveau parti visant un but plutôt pratique adhéra la majorité des ouvriers danois de la ville. La conséquence en fut que le nombre des voix danoises tomba rapidement. Le chiffre des voix des partis bourgeois allemands put cependant doubler, ce qu'on trouvera naturel si l'on considère que Flensborg, qui en 1867 avait 22.000 habitants, en comptait 33.300 en 188; et en a actuellement 54.000, augmentation due à une très forte immigration venue du sud.
Les membres du Reichstag sont, comme on sait, élus au suffrage universel, égal et direct et au scrutin secret. Il en est tout autrement des élections au Landtag prussien. Ici, le droit de vote dépend des impôts payés, par l'électeur. Le suffrage est indirect. En outre, le scrutin est public, ce qui, na-
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turellement, est d'une très grande importance dans la situation où se trouve le Nord-Sksvig. D'autre part, on a su appliquer d'une façon efficace les principes de la «géométrie électorale* dans la répartition des circonscriptions qui élisent les électeurs du second degré. Depuis l'annexion , des représentants danois au Landtag ont été élus dans deux circonscriptions: celles de Haderslcv et d'Âbenrâ-Sonderborg. Dans ces deux districts, surtout dans le dernier, le nombre des électeurs allemands s'est peu à peu accru d'une façon assez considérable, mais ces élections, d'après ce que nous venons de dire, ne peuvent pas être considérées comme l' expression de la véritable façon de penser de la population.
Il est encore quelques assemblées parlementaires d'importance secondaire dont nous pouvons parler ici : le Landtag provinciel et la Diète de district. La première, dont les membres sont élus par les diètes de district et les conseils municipaux des villes importantes n'a pas grande signification au point de vue politique. Les diètes de district n'en ont que plus d'importance. Mais ici les Prussiens, agissant manifestement d'une façon arbitraire, ont su s'y procurer une majorité allemande. En vertu de la loi de 1888 les membres des diètes de district sont élus par trois groupes d'électeurs: les habitants des villes, la classe des grands propriétaires fonciers et les communes rurales. Les premiers élisent des germanophiles. Alors, pour obtenir une majorité allemande la frontière entre la classe des grands propriétaires fonciers, où se trouvent un nombre relativement grand de germanophiles, et les communes rurales est tracée d'une manière tout arbitraire qui diffère avec les districts. Et comme l'ancien cens, par suite du déplacement des fortunes, ne répondait plus au but, on le modifia sans autre raison et sans autre but que de conserver la majorité allemande. Il n'est que trop évident que, dès le principe, la loi fut conçue comme une loi d'exception dirigée contre la population danoise. La manière dont on l'applique en Nord-Stesvig est très caractéristique. Là le fameux principe de la souveraineté nationale, qui passe pour être le régime prussien, n'existe que sur le papier. Ce qui le prouve bien encore ce sont les nombreux officiers municipaux élus par la population et qui, s'ils sont danophiles, ne sont pas confirmés dans leurs charges par le préfet Celui-ci refuse de les reconnaître même si les communes persistent à les réélire. Ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'on installe les administrateurs ainsi élus.
Ce n'est que dans les vingt dernières années que les choses se sont ainsi passées. C'est en 1880 et 1890 qu'on a accentué le régime coercitif. Précédemment il avait été dirigé contre les sujets danois, mais alors on voulut imprimer un mouvement plus rapide à l'œuvre de germanisation de toute la population. On a voulu y voir une conséquence de la colère que M. de Bismarck ressentit lorsqu'il éprouva un échec dans sa politique intérieure, et en particulier dans sa lutte contre les catholiques, et qu'il dut >aller à Canossac En ce qui concerne le Nord-Slesvig l'aggravation du régime coercitif aurait peut-être pu trouver une explication suffisante dans l'accroissement du nombre des suffrages
danois aux élections au Reichstag, car ce fait montrait le peu de résultats des efforts allemands. Mais le même régime ayant été entroduh en même temps dans les provinces polonaises, il faut chercher d'autres causes. L'allemand fut dès lors la seule langue en usage dans l'administration. Toutes les écoles privées furent fermées. Les expulsions eurent lieu sur une plus grande échelle. La loi sur les districts dont il a été question précédemment, avec son cens électoral arbitraire, procurait la majorité aux Allemands dans les diètes de district et chassait en même temps complètement les Danois des diètes provinciales. Un nouveau règlement scolaire introduisait l'allemand comme langue d'enseignement presque exclusive dans toutes les écoles, et la langue maternelle n'était même pins tolérée comme matière inscrite au programme: on maintint seulement quelques heures d'enseignement religieux en danois, mais sans leçons de langue danoise. Bref, la germanisation fit des progrès sur tous les domaines.
Cependant, le résultat ne répondit pas aux espérances. L'oppression plus grande eut pour conséquence une plus grande résistance de la population, et les années suivantes sont marquées par un progrès du côté danois tant sur le terrain national que sur le terrain politique. La presse danoise se développa d'une façon considérable, et l'essor national fut soutenu par tous les efforts faits pour répandre l'instruction. Dans tout le pays on fondait des sociétés de conférences, qui sans doute n'étaient pas des associations politiques, mais étaient dirigées dans un esprit danois. Ce fut aussi à cette époque que la population danoise s'organisa politiquement pour la première fois. L'Association des électeurs du Nord-Slesvig fut fondée le 10 juillet 1888 avec, comme président, M. Reimeks, maître boucher à Sanderborg, homme d'un certain âge qui prit part à la guerre de 1848 — 1850, qui plus tard, sous la domination prussienne, déploya une activité infatigable dans son pays natal aux élections législatives, et qui de toutes façons a bien mérité de la cause danoise. A l'âge de quatre-vingts ans il occupe encore le siège de président de l'Association des électeurs. Six mois après sa fondation, cette société comptait déjà environ 2000 membres dans toutes les communes du Nord-Slesvig. Ce nombre a augmenté peu à peu: même au cours de ces dernières années, où toute sorte de persécutions ont été mises en œuvre contre les membres des associations danoises, à qui les autorités cherchaient a causer du ton au point de vue pécuniaire quand ils ne voulaient pas démissionner, le chiffre des adhérents n'a pas diminué. Maintenant il dépasse 3.200. Depuis sa fondation l'Association a travaillé avec énergie et avec succès à grouper la population pour l'action politique.
Sous le vieil empereur Guillaume I", M. de Bismarck, qui avait reculé les limites de son pays et posé la couronne impériale sur sa tête, avait été toutpuissant. Mais il encourut bientôt la disgrâce du jeune et actif empereur Guillaume II, qui, étant donné son caractère, ne pouvait tolérer auprès de lui une autorité aussi grande et une volonté aussi forte que celles de M. de
Bismarck. En mars 1890 M. de Bismarck fut renvoyé, et sa chute fut pour les provinces frontières le début d'un nouveau régime. Le nouveau chancelier Càprtvi était d'un esprit plus humain. Peut-être le mécontentement de l'empereur contre M. de Bismarck contribua-t-îl aussi à modifier la politique que ce dernier avait suivie envers les pays conquis. Pendant quelques années ce fut un régime plus doux. Les expulsions cessèrent, et les optants obtinrent plus facilement le droit de cité en Prusse: de 1890 à 1894, j à 6000 personnes nées en Nord-Slesvig furent naturalisées. Mais rien ne fut changé dans l'œuvre de germanisation de l'école, et on refusa obstinément de réintroduire dans les programmes quelque heures d'enseignement du danois par semaine, bien que l'enseignement religieux fût encore donné le plus souvent en danois. Dans ces dernières années la langue maternelle des enfants fut, même dans les cours d'instruction religueuse, peu à peu complètement proscrite. L'adoucissement du régime n'avait pas plu aux Allemands immigrés ni à un petit nombre de germanophiles nés dans le pays qui s'étaient sentis à l'abri de la tourmente tandis que les Danois étaient opprimés. Ils formèrent alors une association dans le but de répandre les sentiments allemands et de combattre tout ce qui était danois. Parmi les chefs de ce mouvement il y avait quelques juges, des prêtres et des professeurs de l'enseignement secondaire; mais l'Association ne comptait pas dans ses rangs autant de fonctionaires et d'employés prussiens qu'elle en compta plus tard, et elle ne reçut point en haut lieu d'encouragements particuliers. Dans un district on dissuada même les instituteurs d'y adhérer, et un préfet défendit à ses subordonnés d'être membres de cette association.
Mais les choses devaient bientôt changer de face. Caprivi fut renversé à la fin de l'année 1894, et une nouvelle direction fut imprimée à la politique prussienne dans le Nord-Slesvig. Au cours des années suivantes le régime imposé à cette province devint de plus en plus rigoureux. Les persécutions sur tous les domaines furent érigées en système. Plusieurs sociétés de conférences furent dissoutes. D'autres furent considérées comme politiques, de sorte qu'elles ne pouvaient plus tenir de réunions que pour les hommes. Quelques sociétés d'agriculteurs furent également déclarées politiques et ainsi entravées dans leur action. Une ancienne ordannance de la période de transition (1865) qui interdisait de chanter des «chansons subversives* fut remise en vigueur, et on s'en servit pour interdire peu à peu toute une série de chants danois. Dans ces derniers temps, en s'appuyant sur une autre ancienne ordonnance que les tribunaux considèrent comme ayant encore force de loi en dépit de la promulgation ultérieure d'une loi sur la presse, les tribunaux ont déclaré passible de poursuites la vente de recueils de chants contenant ceux qu'ont été prohibés et leur reproduction dans un journal. Les couleurs danoises, le rouge et le blanc, avaient toujours donné matière à poursuites. Tandis qu'il était ordonné de hisser le drapeau prussien à toutes les fêtes populaires, une ordonnance de police de 1872 interdisait l'usage des drapeaux danois. Les choses
furent poussées si loin que dans quelques églises d'Aïs la police enleva le drapeau danois qui ornait de petits navires suspendus sous la nef depuis près d'un siècle. Des couronnes furent même enlevées sur des tombes privées par les gendarmes, lorsque parmi les fleurs qui les formaient il s'en trouvait de rouges et de blanches; et il arriva par exemple qu'une femme qui avait posé de ces couronnes sur la tombe de ses enfants fut condamnée à une amende. De telles choses se passaient déjà vers 187s — 1880 et ces persécutions contre les couleurs danoises furent poussées jusqu'aux dernières extrémités. Citons un autre exemple pour montrer comment la poUces'ïmmiscaitdanslavieprivée: en certains endroits des noces furent surveillées par des gendarmes. Les réunions publiques ou les réunions des associations tenues par ta population danoise étaient fréquemment troublées ou empêchées par la police. D'innombrables réunions ont été, sous un prétexte ou un autre, dissoutes par les gendarmes ou par les autorités du district. Lorsqu'une plainte contre ces agissements était portée devant les autorités supérieures, la mesure était dans la plupart des cas déclarée illégale, mais il était trop tard, et ... à la prochaine occasion les mêmes faits se renouvelaient, Les remontrances que l'on fit aux gendarmes pour leur intervention illégale ne durent pas être assez énergiques pour les déterminer à changer d'attitude. On peut citer cet exemple entre mille: une conférence sur le soleil et les planètes qui devait être accompagnée de projections lumineuses fut interdite parce qu'on >prêsumait< qu'on y pourrait montrer des portraits de personnages danois et des vues de paysages danois. Vers 1900, quand un prêtre appartenant à une église libre prenait la parole dans une réunion publique, on la considérait comme un office religieux: c'est que, dans ce cas, on avait le droit de la dissoudre. Les églises libres elles-mêmes ont eu à lutter contre bien des difficultés. Dans deux endroits ou. construisit des églises à l'aide de ressources particulières. Lorsqu'elles furent prêtes la police défendit de s'en servir, et le droit d'y célébrer le culte ne fut obtenu qu'après un procès qui dura deux ans et demi. Ajoutons à ce que précède que de toute façon on cherche chicane aux particuliers, et nous pourrons conclure que, en Slesvig, la persécution contre tout ce qui est danois est érigée en système sur toute la ligne.
Une comparaison avec les associations allemandes mettra les choses encore plus nettement en lumière. Les associations dites de ■ Vétérans des guerres*, dont peuvent faire partie tous les soldats, qu'ils aient fait ou non une campagne, pouvaient faire autant de politique qu'il leur semblait bon : on ne les considérait pas comme associations politiques, on ne les mettait pas sous la surveillance de la police, on ne les empêchait pas de tenir des réunions auxquelles assistaient des femmes. La bienveillance des autorités était naturellement tout acquise aussi à la société de germanisation mentionnée plus haut et qui porte le nom dr» Association allemande du Slesvig septentrional*. Cette association dont le président, un jour, déclarait dans un discours la «guerre au couteau* à la population danoise, a mené la lune politique avec une rudesse inconnue jus-
qu'alors, de sorte que le député nordslesvicois actuel pouvait dire au Reichstag: >Faire de l'agitation, boycotter, corrompre, dénoncer, voilà l'Abc de l'association allemande». En ce qui concerne ce dernier mode d'action, la délation, il faut savoir que, il y a quelques années, l'association avait constitué un comité chargé de faire poursuivre et condamner les Danois et particulièrement les journalistes danois pour des délits politiques. Un bon nombre d'Allemands désapprouvent d'ailleurs les actes de cette société. C'est ainsi que le député allemand cité plus haut, Hœnel, disait en février 1899 au Reichstag: »Moi qui réellement ne songe point à porter atteinte aux droits politiques des fonctionnaires, je déclare ouvertement qu'à mon avis toute participation à l'agitation de l'Association allemande est absolument incompatible avec la situation d'un fonctionnaire, qu'il soit juge ou employé d'administration. Autrement comment pourrait-on maintenir dans le public le respect et la considération pour sa fonction, qui exige avant tout l'impartialité?!
Mais aujourd'hui on ne défend plus à aucun fonctionnaire d'être membre de cette société, où quelques juges ont de tout temps occupé une situation prépondérante. Ce que l'Etat prussien exige de ses fonctionnaires sous le nouveau régime dans les pays frontières, on peut le voir par le rescrit suivant qui fut lancé le 19 mars 1898 et signé par tout le ministère prussien:
Dans les provinces où toute la population ne parle pas la même langue et où il existe des dissentiments nationaux, la mission du gouvernement est de fortifier la conscience nationale allemande et prussienne, et c'est aussi un devoir particulier pour les fonctionaires de l'État et des communes, y compris les instituteurs, d'entretenir bien vivantes les vertus civiques. Il ne doivent pas se contenter de s'acquitter régulièrement et èquitablement des devoirs de leurs charges envers les différentes fractions de la population et de maintenir fermement l'ordre public et l'autorité de la loi et de 1 État. Mais par toute leur attitude en dehors de leurs fonctions, et même par leur adhésion à certains groupements, ils doivent contribuer à atteindre le but indiqué plus haut. C'est à eux de fortifier par leur exemple l'esprit patriotique et de soutenir les efforts de la population allemande dans cène direction. Chaque fois que l'occasion s'en présentera ils devront fuir l'isolement et prendre leur part de tous les efforts légitimes qui seront faits pour développer le bien-être du peuple allemand, favoriser la culture allemande et la civilisation allemande. Sous ce rapport le ministère insiste particulièrement sur la création de sociétés en commandite, sur les efforts en vue de mettre à la portée de la population les moyens d'instruction et de culture qu'offre l'État, sur la fondation et l'entretien de sociétés patriotiques, sur l'appui à accorder aux individus et aux classes de la société menacés dans leur existence ou dans leur nationalité allemande, sur le développement des hôpitaux allemands et des stations d'infirmiers, sur la sollicitude dont doivent être l'objet les écoles de filles et autres établissements d'instruction et d'éducation. On devra éviter tout procédé agressif à l'égard des habitants qui ne parlent pas l'allemand et accepter franchement la participation de tous les éléments de bonne volonté que l'on trouvera dans cène partie de la population. En même temps qu'ils doivent combattre résolument toute tentatives
germanophobe, les fonctionnaires et les instituteurs doivent dans toute leurs faits et gestes se laisser guider par un esprit de conciliation contre lequel à la longue s'useront tous les dissentiments existants. Le gouvernement sait avec quel succès ils agissent déjà dans bien des circonstances; mais à cause de la gravité de la situation il a voulu insister à nouveau sur les devoirs particuliers et d'un accomplissement difficile qui incombent aux fonctionnaires et aux instituteurs dans les pays en question. Il se plaît d'ailleurs à espérer qu'ils apporteront la collaboration de leur bonne volonté et de leurs sentiments patriotiques aux éléments loyalistes, dévoués au roi et à l'État.
Ce rescrit est reproduit ici in-extenso parce qu'il est de la plus grande importance pour l'administration prussienne dans les pays où l'on ne parle pas l'allemand. Il s'inspire d'une conception toute prussienne de l'idée de l'État, qu'on retrouve chez un grand nombre de fonctionnaires : l'État n'est pas fait pour la population, mais au contraire la population pour l'État: c'est l'État qui est le concept* le plus élevé, de beaucoup plus important que le peuple. C'est sur ce principe qu'on édifie la mission de l'État; c'est de là qu'on fait découler son prétendu droit sur tout ce qu'on estime devoir favoriser ses intérêts, — les violences et les injustices dont sont victimes et la population dans son ensemble et les particuliers n'entrant pas en ligne de compte. Le programme de la germanisation n'a sans doute jamais été exposé officiellement d'une manière plus précise.
On remarquera qu'à plusieurs reprises on fait une mention spéciale des instituteurs. L'école, tout particulièrement, est considérée comme un instrument de germanisation, et, pendant bien des années, même avant 1898, on a estimé que son but le plus important était de germaniser l'enfance, l'éducation et l'instruction ne venant qu'en seconde ligne. Mais ce n'est pas seulement par l'école, l'église, l'administration, la justice et autres institution d'État qu'on veut germaniser la population des provinces frontières ; on veut aussi utiliser les sociétés en commandite, les associations et même les soins donnés aux malades! Et il ne suffit pas que les fonctionnaires de l'État et des communes fassent œuvre de germanisation dans leur service; on leur ordonne encore de continuer à agir en ce sens dans leur vie privée. Les employés d'administration et les instituteurs qui pourraient désirer, en dehors de leurs fonctions, vivre en paix avec la population au milieu de laquelle ils demeurent et qui les paye, n'en ont pas la permission. Il leur est ordonné de la combattre, de prendre leur part des efforts qui sont faits pour la priver de son patrimoine le plus précieux: sa nationalité et sa langue. Beaucoup d'instituteurs, qui jusqu'alors avaient tranquillement vaqué aux devoirs de leurs charges, furent ainsi lancés dans la vie politique, et les effets de la circulaire se font sentir aujourd'hui dans une interprétation pointilleuse des lois et ordonnances par les administrations et les tribunaux et d'autre pan, — ce qui montre bien l'influence démoralisante de ces procédés — , dans une recrudescence de la délation et de l'espionnage.
Lorsque le rescrit recommande de Elire preuve d'»un esprit de conciliation contre lequel à la longue s'useront tous les dissentiments', les événements qui suivirent sont de nature à éveiller des doutes sur la sincérité de ce document. La même année on inaugurait un régime de coercition, oppression tout arbitraire de tout ce qui est danois, telle qu'on n'en avait certainement encore vu dans aucun pays civilisé. Ou désigne ce régime sous le nom de celui qui en a eu la haute direction, M. von Koller, gouverneur du Slesvig, qui avait pris possession de son poste l'année précédente. Mais ce n'est pas lui qui en a eu la première idée. Quelques années auparavant déjà, M.Mauve, préfet de Haderslev, avait dans une certaine circonstance essayé le nouveau système. Ce système, caractérisé par les expulsions en masse, s'appliquait de la façon suivante: chez les Danois les plus en vue, qu'ils fussent agriculteurs, artisans ou commerçants, fixés à la ville ou à la campagne, on expulsait tous les sujets danois à leur service, les domestiques, les ouvriers, les commis, etc., sans autre raison que celle-ci : le patron était Danois. Le but était de causer un dommage matériel aux employeurs danois, — M. de Koller a dit un jour nettement qu'il voulait les ruiner — , et de les punir ainsi indirectement de leur fidélité au passé et à leur nationalité, puisque les lois ne pouvaient porter atteinte à ces sentiments. Le but était encore de leur inspirer assez d'effroi pour qu'ils ne fissent plus montre de leurs sentiments danophiles et pour qu'ils ne prissent part aux réunions danoises et autres manifestations semblables.
En quelques mois, a la fin de 1898, on expulsa plus de 300 personnes, puis le mouvement continua sur une moindre échelle, de sorte que l'on peut compter un nombre égal d'expulsions pour le semestre suivant. Ajoutons qu'un bon nombre d'autres Danois ne furent pas expulsés formellement, mais n'obtinrent l'autorisation de rester dans le pays qu'à la condition de prendre du service chez des Allemands. Mais avec le temps ces mesures devinrent de plus en plus inefficaces. Ceux qui étaient inscrits sur la liste noire des 'autorités se gardèrent bien de prendre des Danois à leur service, et lorsque, dans ces dernières années, des expulsions et autres mesures similaires eurent lieu, les employeurs atteints, malgré la pénurie d'employés et de domestiques, surent en général bientôt remplir les places vides. Par des procédés analogues les autorités essayèrent de forcer les gens à se retirer des associations danoises, mais en somme sans succès. Le nombre des membres de ces sociétés s'est accru régugulièrement, même dans cène période, et, ainsi que nous l'avons montré plus haut, le régime coercitif n'a pas exercé la moindre influence sur les élections au Reichstag.
Il est bien naturel qu'une telle oppression politique nuise à la population contre laquelle elle est dirigée, et il est clair que plus d'un s'est laissé intimider et à plié devant les autorités. Mais, par contre, d'autres en sont sortis fortifiés dans leurs sentiments danophiles.
Un prêtre germanophile dû Nord-Slesvig écrivait entre autres choses à propos des effets de cette politique : 1 Quand le vent a soufflé avec plus de violence,
beaucoup se sont drapés plus étroitement dans le manteau de leurs sentiments danophiles, et c'est avec aigreur qu'ils ont tourné le dos à tout ce qui est ou s'appelle prussien. De même que des maisons de Danemark ont rompu toute relation avec les maisons allemandes, on a vu ici, à la campagne, des paysans résolument danophiles cesser de se fournir chez des commerçants allemands. Le sentiment d'être des martyrs, de souffrir innocemment pour une cause qu'ils croient bonne, a trouvé une nourriture nouvelle dans les expulsions*.
Mais il n'y a qu'une partie des Allemands qui reconnaissent ces choses. D'autres persistent à vanter les résultats » bienfaisants t du régime oppressif, et c'est la fraction du peuple allemand qui n'est pas gênée par les scrupules.
Les événements qui eurent lieu dans le Nord-SleSvig en J898 et 1899 firent grand bruit, même en dehors des frontières danoises et allemandes, et en Allemagne ils causèrent une profonde indignation dans les milieux où l'on n'avait pas encore perdu le sentiment de la justice. Plusieurs savants connus, MM. les professeurs Detbrûck, Paulsen et Kaftan de Berlin, dont les deux derniers sont nés en Slesvig, se sont prononcés avec sévérité contre ces procédés.
Il en fut de même d'un autre moyen, si possible encore plus blâmable, qui fut employé à la même époque dans l'œuvre de la germanisation. On chercha à faire déchoir de leurs droits paternels les gens qui envoyaient leurs enfants ayant dépassé l'âge scolaire à l'école dans le royaume de Danemark pour leur permettre d'acquérir les connaissances qu'ils n'avaient pu acquérir dans leur pays natal et en particulier pour leur faire donner des leçons dans leur langue maternelle, le danois. Ils n'avaient même pas appris à l'écrire à l'école prussienne, et on avait même interdit aux professeurs libres et aux précepteurs de leur donner des leçons de danois et d'histoire nationale. Mais cet essai prit bientôt fin et, à l'honneur des Allemands honnêtes, il faut dire qu'il causa en Allemagne même un grand scandale.
Quelques années après les expulsions en masse, pendant l'hiver de 1901 — 02, à la veille d'une élection supplémentaire au Reichstag dans la première circonscription, on commença la fameuse 'fabrication d'optants*. Dans les années 1867 — 1870, les autorités prussiennes faisaient souvent des difficultés lorsque quelqu'un voulait opter, et quiconque déclarait vouloir rester sujet prussien après avoir fait une déclaration d'option était reçu à bras ouverts. Pour sa réadmission comme sujet prussien on n'exigeait qu'une simple déclaration de retrait de sa demande. C'était conforme au droit public en vigueur, et ce n'est qu'après la promulgation de la loi allemande du i" janvier 1871 sur l'indigénat que les optants ne furent plus réintégrés dans leurs droits de sujets prussiens que par la naturalisation. En Alsace-Lorraine où, après la paix de Francfort (1871), il y eut également un droit d'option, les autorités allemandes estimèrent que cette formalité était suffisante. Mais dans le Nord-SIesvig, plus de trente ans après, on se mit à interpréter d'une façon
diamétralement opposée les clauses dont la teneur est la même. On s'avisa tout à coup de déclarer sujets danois tous les optants réadmis dans les années 1867 — 1870, et les tribunaux supérieurs confirmèrent cette interprétation. De cène façon on priva de leurs droits de citoyens prussiens plus de I ioo personnes qui jusqu'alors avaient été sujets prussiens. Un bon nombre d'entre elles ne s'étaient jamais fixées hors du Slesvig et n'avaient donc pas même consommé l'acte d'option. Mais les tribunaux supérieurs ont considéré un séjour passager de quelques jours au delà des frontières comme une émigration et déclaré sujets danois les personnes qui étaient dans ce cas. Quelques-unes ont été expulsées et lorsque, convaincues de leurs droits de citoyens prussiens, elles ont bravé l'arrêté d'expulsion, elles on été condamnées pour retour illégal en Prusse. Ces mesures étaient de nature à apporter le trouble et L'agitation dans le pays, mais, politiquement parlant, elles n'ont guère profité aux Prussiens. Le nombre des suffrages danois s'est à peu près maintenu au même niveau.
On pouvait s'attendre à ce que parmi les moyens employés pour germaniser on essayât d'exproprier la population. Le gouvernement prussien a acquis des propriétés dans différentes parties du pays, et une société privée de colonisation s'efforçait déjà dans les dernières années du dernier siècle d'attirer des cultivateurs allemands dans le Nord-Slesvïg et de leur procurer des propriétés. Mais cette société semble avoir suspendu son action dans ces dernières années. Par contre on a cherché une autre voie pour mettre l'argent au service de la germanisation. Mais ces procédés se soustraient à la lumière du jour. Dans les premiers temps de la politique de M. de Kôller, les crédits votés chaque année par le Landtag de Prusse pour hâter la germanisation des régions polonaises et de l'emploi desquels les préfets n'avaient pas à rendre compte, furent augmentés et en partie destinés au Nord-Slesvig. Sur l'usage fait de cet argent on sait du moins qn'une partie en fut utilisée pour subventionner les journaux allemands des villes nord-slesvicoises , journaux qui se sont fait surtout remarquer par un minimum de tenue et par des grossières attaques contre des personnalités danoises. En général les personnes diffamées ont estimé à juste raison que cette presse reptilienne ne saurait les salir. Cependant, parfois, elles ont cru devoir engager une action en justice contre les feuilles allemandes. L'issue de ces procès n'a pas toujours été la même. Bien souvent tout s'est terminé par un acquittement. Parfois les gérants des journaux ont été condamnés à une faible amende, plus rarement à une amende plus élevée montant à quelques centaines de marcs.
Dans différents cas, au cours des quinze dernières années, il est arrivé que ces peines ont été remises ou considérablement abaissées.
Les choses se passent tout autrement quand il s'agit de la presse danoise. Bien que les feuilles danoises se soient toujours efforcées de mener la lutte d'une manière objective et de se servir d'un langage décent, elles ont été
fréquemment poursuivies et condamnées. Au cours des quarante années que le pays a été soumis à la domination étrangère, les procès de presse et en général les procès politiques ont pris constamment une place de plus en plus grande dans les annales judiciaires, et les journalistes danois ont subi de nombreuses peines d'emprisonnement s'élevant jusqu'à dix-huit mois.
Cette différence de traitement n'a pu naturellement contribuer à établir de bons rapports entre les tribunaux et la population. La police et la justice devraient, dans des circonsta nces normales, être considérées par la partie honnête et loyale de la populationcomme ses amies et ses protectrices. Mais cette façon de voir n'a pu s'implanter dans la population danoise du Nord-Slesvig. Lorsque dans le reste de l'Allemagne on se plaint que la confiance en la justice se perd, personne ne s'étonnera que dans les pays annexés cette confiance ne soit point exagérée. Mais 11 faut ajouter que c'est surtout vrai lorsque des considérations politiques entrent en jeu, ce qui est particulièrement le cas dans les affaires pénales. Un facteur qui dans les quinze dernières années a puissamment contribué à miner cène confiance en la justice c'est la part que différents magistrats ont prise à l'agitation politique.
Dans ces derniers temps on a beaucoup parlé d'un imminent adoucissement au régime et en particulier d'un règlement de la question des optants; mais jusqu'ici on n'a pu réellement observer aucun changement. A l'heure qu'il est on (juillet 1906) admet partout que les dissentiments n'ont fait que s'accentuer, et on peut voir que c'a toujours été une conséquence des nouvelles mesures coercitives prises par les Allemands et contre lesquelles la population devait se défendre, si elle ne voulait pas abandonner sa nationalité danoise et sa langue maternelle, le danois. On peut dire sans exagération qu'elle s'est défendue avec honneur contre des forces supérieures. En dépit de toutes les pressions et de toutes les contraintes elle ne s'est pas laissé dompter, elle ne s'est pas soumise à la germanisation. Lutter en faisant usage de la violence serait contraire au caractère de la population danoise, dont le trait principal est la ténacité patiente. Toutes les attaques des détenteurs du pouvoir, toutes les tentatives faites pour en venir à bout n'ont réussi chez la plupart qu'a fortifier cène persévérance et qu'à augmenter leur capacité de résistance. Il est clair qu'un régime oppressif comme celui qui existe surtout depuis 1898 n'a pas laissé de faire subir des pertes aux Danois. Une telle chose est inévitable, car partout on trouve des natures faibles. Mais, somme toute, les résultats n'ont point été tels que les attendaient les Allemands, et la plupart sans doute reconnaîtraient volontiers, — sinon publiquement, du moins dans leur for intérieur, — que cène politique n'a guère abouti qu'à un insuccès.
Il arrive aussi que les Allemands cherchent à faire dire à la population qu'au point de vue économique elle se trouve dans une meilleure situation que la population rurale du royaume de Danemark, et que c'est tout de même bien autre chose d'appartenir à la puissante Prusse et à la puissante Allemagne
histoire PounauE 421
qu'au petit Danemark. La première assertion est fausse, et quant à l'autre argument, il a certainement sa valeur aux yeux des Slesvig-Holstenois vaincus par la force prussienne, mais il est sans effet pour les Slesvicois danois. Lorsque les Allemands se servent d'un pareil argument ils montrent clairement qu'ils n'ont aucune idée nette du patriotisme des Nord -Slesvicois et qu'ils ignorent ce que c'est que de lutter pour le droit et la vérité «quanti même*.
P. Simonsen
SOMMAIRE
H. V. CLAUSEN: LE JUTLAND MÉRIDIONAL OU >S0NDERJYLLAND<. — ANKER JENSEN: NO- TICE EXPLICATIVE SUR LA PRONONCIATION DES NOMS DE LIEUX DANOIS