‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 103 sur 360 · L'INITIATIVE DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

L'INITIATIVE DE TALLEYRAND

rintermédiaire du général Chabot. Le démembrement de Tempire turc lui semblait indiqué et prochain : a 11 faut le soutenir ou en prendre notre part, » écrit-il à cette époque.

Tous ses confidents et ses flatteurs, ceux qui ont pu pénétrer sa pensée au retour d’Italie, nous le montrent occupé de ces projets, a Une immense ambition de gloire, le plus noble des égoïsmes, atteste Lucien, est entré pour beaucoup dans la détermination de Napoléon. Une course victorieuse sur les traces d’Alexandre devait remuer son âme. )> — « 11 n’était pas impossible, ajoute Talleyrand, qu’il pût se faire en Orient une souveraineté, pourvu que la France lui en fournît les premiers moyens. Apparaître aux chrétiens d’Orient, à tous les Grecs, comme un libérateur prêt h briser leurs fers, voilà ce qu’il demandait à ses troupes d’Italie, comptant pour le reste sur le nombre, l’énergie, la reconnaissance de ces mêmes Grecs. » Enfin, Bonaparte ne désavouait pas les flatteries de Fontanes : « Le théâtre d’Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à votre correspondance avec les peuples de Grèce. Je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois Fétendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail. Ce serait une étrange manière de renouveler l’empire d’Orient et celui d’Occident. »

Assuré de l’Italie par la paix dont il disposait, maître de son armée, et menacé de déchoir s’il la quittait pour rentrer dans le rang, et pour servir ailleurs, Bonaparte est attiré vers l’Orient, où son ambition ne rencontrera pas les limites étroites des vieux Etats européens. 11 confie, avant le traité de Campo-Formio, ses projets à Talleyrand, alors ministre, déjà son complice. De leurs entretiens se forma au mois d’août 1797 l’idée d’une entreprise sur FEgypte.

- Plus tard, en l’an VU, accusé par l’opposition et par Delacroix d’avoir favorisé ce projet, Talleyrand s’en est défendu. Sa défense alors ne fut que mensonge : il avouait en février 1798, à l’envoyé de Prusse, être l’auteur de l’entreprise et s’en vantait : « Je vais vous confier des projets

192 TALLEYRAND, LES COLONIES ET L’ÉGYPTE, qui m’appartiennent. J’ai proposé une affaire qui pourra étendre la sphère de nos colonies. » Nul doute qu’au général impatient de se tailler une souveraineté en Orient, le diplomate n’ait désigné a particulièrement les provinces de l’empire turc baignées par la Méditerranée, et l’Egypte qui pourrait devenir d’une grande utilité. » Ce sont les termes même qu’il employait dans une lettre à Bonaparte du 23 août 1797. S’il ne l’a pas poussé vers l’Orient, où de lui-même il allait par la fatalité de son ambition, entraîné par ses victoires, il lui a en tout cas désigné aussitôt l’Egypte.

C’était en effet la partie essentielle du programme de politique étrangère que Talleyrand apporta en juillet 1797 aux hommes de la Révolution, incapables de le comprendre et de l’appliquer, plus utile à la France que le leur, s’ils l’eussent suivi. Fidèle à cette pensée des derniers diplomates de l’ancien régime, avertis par l’expérience, que la France n’avait plus rien à prétendre sur le continent ni à gagner par la guerre, Talleyrand souhaitait qu’elle reprît son rang dans le monde des colonies, hors d’Europe, à la faveur d’une paix européenne. En 1792, il désignait l’Amérique du Sud; en 1797, il pensait à FEgypte, « une colonie qui vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait perdues. » — «Après une révolution, disait-il, il faut ouvrir de nouvelles routes à l’industrie, donner des débouchés à toutes les passions. »

A son retour d’Amérique, à la veille d’entrer au ministère, il allait lire à l’Institut deux Mémoires qui, sous une apparence scientifique, étaient les vraies préfaces de sa politique prochaine; l’un sur les Relations commerciales de l' Angleterre et des Etats-Unis (24 mars 1797), l’autre du 13 juillet •èwv les Avantages des colonies nouvelles, u II faut attacher, disait-il, à ces entreprises les hommes agités qui ont besoin de projets, les hommes malheureux qui ont besoin d’espérances. » Et il semblait désigner Bonaparte et les émigrés. 11 précisait enfin en rappelant les desseins de Choiseul- Gouffier qui négociait avant 1789 la cession de l’Egypte à la France.

LA DIPLOMATIE DR TALLRYRAND EN OETOBRE 1T97. 193

La paix continentale était nécessaire comme toujours au succès de ces entreprises coloniales. Elle parut être entre les mains de Talleyrand au mois de juillet. Il approuvait et encourageait comme ministre la négociation de Campo- Formio; il négociait avec Pitt; il chargeait Gaillard de ménager une réconciliation avec Paul P"* : (( Je veux la paix, confiait-il à Sandoz Rollin, par le moyen le plus sûr, des pourparlers avec l’Angleterre. )> Et comme s’il en était le maître, il en escomptait les effets. xAlors, pour occuper Bonaparte au service de la politique coloniale qu’il méditait, il le dirigeait, impatient d’agir en Orient, sur l’Egypte.

C’est grand dommage que chez Talleyrand, le caractère ait été aussi bas, aussi aveuglément soumis aux circonstances que l’esprit était haut et clairvoyant. Il savait la paix nécessaire à la France : elle l’était d’une façon générale, et pour ses projets. Pourtant on le voit après le 18 fructidor servir la politique agressive du Directoire, rompre pour lui plaire les conférences de Lille, et donner, sur son ordre, aux plénipotentiaires de Rastadt les instructions les plus violentes. « En quel moment suis-je entré en place ! Le moyen de travailler à la tranquillité générale, )> avait-il l’air de dire à l’envoyé de Prusse. Ses regrets ne sont point une excuse. Et ce n’en est point une davantage que sa façon de concilier alors sa docilité et les indications contraires de sa propre expérience. Talleyrand apparaît en cette heure décisive ce qu’il sera plus tard à Erfurt, servant son maître avec complaisance, et le desservant en secret, comme pour mettre sa conscience à couvert des fautes auxquelles il n’a pas le courage de se refuser.

Obligé par les événements de fructidor de renoncer à son programme pacifique, il étendait le champ des complications continentales où le Directoire entraînait la France en poursuivant avec Bonaparte le plan de la campagne d’Egypte. /( Vos idées par rapport à l’Egypte sont grandes, lui écrivait-il le 23 septembre, et l’utilité doit en être sentie. Je me borne à vous dire aujourd’hui que si

194 ENTENTE SECRÈTE DE TALLEYRAND ET DE BONAPARTE. Ton en faisait la conquête, ce devrait être pour la Porte, pour déjouer les intrigues anglaises et russes qui se renouvellent en ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et les avantages commerciaux. L’Egypte comme colonie remplacerait bientôt les Antilles. » Engager la France dans cette entreprise coloniale au moment où, complice du Directoire, Talleyrand la poussait à une véritable conquête de l’Europe, cela devenait une trahison, alors que c’eût été un bienfait de lui créer cette diversion à la faveur d’une paix générale. Talleyrand ne s’arrêta pas à ce scrupule. On eût dit que cette expédition, utile en principe, était à ses yeux la rançon de toutes les entreprises funestes auxquelles il s’associait. Le 27 septembre, il accordait à Bonaparte la permission d’envoyer à Malte comme à une première étape Brueys et la flotte du Levant.

Dès lors et jusqu’à la fin de l’année, sous l’œil bienveillant de Talleyrand, l’expédition d’Egypte se prépara comme un complot. Bonaparte revint de Rastadt, en toute hâte, après avoir réglé les conventions militaires. Il acceptait le commandement des flottes destinées contre l’Angleterre, en refusant celui des armées, pour disposer de la marine à son gré. Tandis que le Directoire concentrait les flottes à Brest pour une opération décisive dans la Manche, il feignait d’inspecter les côtes françaises, avec le dessein bien arrêté d’y recueillir des arguments contre les ordres qu’il recevait. « Opérer une descente sans être maître de la mer, est l’opération la plus hardie, la plus difficile que l’on puisse faire. » Et, pendant ce temps, au lieu d’appeler Brueys de la Méditerranée dans l’Océan pour réunir toutes les, forces françaises, il lui commandait de s’arrêter à Malte (14 novembre). Il l’encourageait à désobéir au Directoire qui lui ordonnait de revenir à Toulon, puis à Brest. Brueys, pour lui faire sa cour, était encore, au mois de février 1798, arrêté devant Malte.

Peu à peu, avec toutes sortes de précautions, Bonaparte démasqua ses plans. Il se gardait bien de parler de ses vues

LE DIRECTOIRE ACCEPTE L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE. 195 sur rOrient. Il s’ofFrait à combattre les Anglais, mais autrement, et selon lui, plus sûrement. C’était dans leurs colonies qu’il fallait les citteindre et s’en aller ruiner, parle plus long chemin, par l’Egypte, les ressources qu’ils tiraient de l’Inde. Eloquent, renseigné, actif, il se fit de plus en plus, vers le mois de janvier, écouter.

A cette époque le ministère de la marine ordonna d’armer une division à Toulon pour renforcer la flotte de Brueys. Talleyrand joignit ses arguments à ceux de Bonaparte. Ils se rencontraient à l’Institut, où, dans des entretiens avec Berthollet et Monge, l’expédition prenait un autre caractère encore, « destinée à éclairer le monde, à procurer un trésor aux sciences ». Puis en l’hotel où Talleyrand donnait des fêtes en l’honneur du général, Bougainville, Foptanes encourageaient l’entreprise de leur autorité, de Irurs flatteries. Tout cela servit à masquer les véritables desseins du général, que le ministre dans ses bureaux servait en secret. Il étudiait les projets de conquête anciens que lui retraçait un consul général en Egypte, alors en congé, Magallon. Il envoyait Tauteur de nombreux mémoires sur le Levant, Comeyras préparer, à titre de (t commissaire de la mer Egée », l’expédition (7 janvier 1798).

Quand l’affaire vint en délibération devant le Directoire, l’intervention de Talleyrand fut surtout décisive. Bonaparte avait beau dire qu’il ne cherchait en Orient que la ruine de l’Angleterre. Son intention n’apparaissait pas moins de démembrer la Turquie : le danger était réel pour la France de se mettre un nouvel ennemi sur les bras, lorsque tant de fois et à I heure présente *es Turcs lui avaient servi et pouvaient lui servir d’auxiliaires contre l’Europe. Fallaitil détruire l’empire ottoman, alors que l’on songeait à reconstituer la Pologne? Les craintes du Directoire étaient fondées : Talleyrand se chargea de les endormir. Il représenta que Bonaparte ne ferait pas la guerre aux Turcs, mais aux mameluks indociles au sultan, dociles aux menées des Anglais, qu’il conquerrait l’Egypte pour le

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