LA FRANGE ENGAGÉE EN ORIENT CONTRE LES TURCS
compte de son maître légitime. Il s’offrit même d’aller porter ces assurances à Constantinople. Pressés par Bonaparte, rassurés par Talleyrand, les Directeurs cédèrent. Au mois de mars et d’avril 1798, l’aile gauche de V armée (ï Angleterre fut formée à Toulon. La flotte partit le 19 mai. Talleyrand n’alla pas à Constantinople : « sa nomination aurait été dangereuse. Elle eût révélé le secret de l’entreprise. )) Il ne se souciait pas d’être mis aux Sept-Tours, comme ce fut le sort de notre envoyé Ruffin, à la nouvelle de la bataille d’Aboukir (2 juillet 1798). Il se contenta de recommander à notre agent des îles Ioniennes delà prudence dans ses rapports avec les Grecs, pour ne pas provoquer la colère des Turcs. L’expédition d’Egypte y suffit. La Turquie nous déclara la guerre.
Tel fut l’effet immédiat de cette entreprise, uniquement utile aux ambitions de Bonaparte, de rouvrir la question d’Orient, et cette fois d’y engager la France. Talleyrand, après l’avoir recommandée pour d’autres raisons, approuvait le Directoire de se lancer dans cette aventure : « Si Bonaparte s’établit en Egypte, disait-il, qui empêchera la flotte française s’unissant à celle de la Turquie, pour consoler cette puissance, de l’aider à reconquérir la Crimée? Nous pouvons marcher à Constantinople. La destruction de Kherson et de Sébastopol serait la juste vengeance de l’acharnement insensé des Russes. »
Provoquer sans raison la Russie, lui livrer les Turcs, qui allaient devenir nos ennemis, et non pas nos alliés, unir le tsar et les Anglais contre nous, voilà les seuls résultats qu’il fallait attendre de ce nouvel effort de la France dans la Méditerranée. Dans les guerres précédentes, les divisions des puissances orientales, la diversion que leur âpreté à se partager la Pologne avait créée, avaient été pour la République des chances inespérées. Dans cette guerre qui se préparait, elle perdait d’avance le bénéfice de la position par laquelle elle s’était deux fois sauvée. Talleyrand lui traçait un vaste programme : attaquer l’Angleterre en Irlande, et conquérir l’Allemagne jusqu’à Hambourg pour
LA RUSSIE, L’ANGLETERRE RT LES TURCS. 1 G7 lui fermer le continent, tandis que Ton conquérait le reste de l’Europe (juillet 1798). Ce n’était point assez : il lui fallut suivre et soutenir Bonaparte en Orient, bouleverser l’Europe delà Manche à la mer Noire, par j^es seules forces, contre toute l’Europe coalisée par tant d’ambition.
L’expédition d'Egypte fut en effet pour la Russie et pour l'Angleterre, Talleyrand l’avoue, le point sensible. A la seule nouvelle des préparatifs de Toulon, Paul P"" donna l’ordre d’armer ses flottes à Odessa et à Sébastopol, offrit son alliance aux Turcs et ses vaisseaux à l’Angleterre. Le gouvernement anglais pendant deux mois hésita entre une intervention en Egypte et la nécessité de se protéger contre les Irlandais Unis, dont la révolte, concertée avec la France, était fixée au 23 mai 1798. Ce fut au mois de mai seulement que de Londres Nelson reçut l’ordre d’arrêter la flotte française dans le golfe de Lion. Une tempête l’empêcha de surprendre Brueys et de sauver Malte. Au mois de juillet il reçut des renforts, et se mit à la poursuite des Français. La prise de Malte détermina Paul P*' : l’amiral Ucsakoff reçut l’ordre de gagner la mer Egée. Les flottes de l’Angleterre, de la Russie et bientôt celle de la Turquie se rapprochaient pour nous enfermer en Egypte.
Sans doute, jusqu’en décembre 1798, il n’y eut pas entre les cours de Londres et de Pétersbourg d’alliance formée. Leurs intérêts les rapprochaient insensiblement. Mais, comme toujours, Tégoïsme et la cupidité divisaient les puissances européennes. La Russie hésitait à se déterminer si elle n’était assurée du concours de la Prusse. En mai 1798, Paul avait envoyé Repnin à Berlin pour solliciter le roi d’épargner à l’Allemagne une ruine totale. Frédéric- Guillaume ITI recevait alors la visite de Sieyès qui l’invitait au contraire à précipiter avec la France cette ruine et à y chercher son profit. Le roi de Prusse, comme plusieurs de ses ancêtres, avait « des dispositions thésaurisantes ». Deux parties s’offraient, il ne voulait jouer qu’à coup sûr : en attendant il restait neutre. Son inaction enchaîna longtemps la Russie.
i98 BONAPARTE EN ÉGYPTE (JU IN-OCTOBRE 1798).
Les hésitations de l’Autriche d’autre part retenaient l’Angleterre. L’empereur François II et son ministre Thugut faisaient le même calcul que le roi de Prusse. L’amitié de la France leur avait procuré Venise et leur laissait espérer mieux encore dans le partage de l’Allemagne qui se préparait au congrès de Rastadt. « Une bonne paix valait mieux que la guerre, )> disait encore Thugut au ministre anglais à Vienne, Eden, en décembre 1798. Pourtant, il supputait les avantages d’une coalition qui pourrait écraser la France, négociait avec la Russie au mois d’août pour obtenir une armée qui lui rendît l’Italie tout entière, et demandait de l’argent à Pitt pour reconstituer celles de l’Autriche. S’il faisait la guerre, il la voulait très lucrative et peu coûteuse. L’Angleterre hésitait à servir ses intrigues et sa cupidité,
Bonaparte profila de ces délais pour s’installer en Egypte. Il entraînait ses soldats dans le désert par les mêmes discours qu’il leur avait tenus dans les plaines du Pô. Aux Egyptiens, comme aux Italiens, il promettait la liberté, et détruisait aux Pyramides l’armée des mameluks (21 juillet 1798). Nelson, il est vrai, ruinait sa flotte à Aboukir, le 1®*' août. Mais, séparé delà France, Bonaparte ne vit dans ce désastre qu’un motif de plus d’organiser sa conquête, tout seul et pour lui seul. « Les Anglais nous obligeront, disait-il à Kléber le 21 août, à faire de plus grandes choses encore que nous ne voulions. » Il procéda à la constitution de l’Etat qu’il rêvait de fonder en Orient, mit en valeur le sol de l’Egypte pour créer les ressources dont il avait besoin, établit des usines, des imprimeries, appela à la vie ce pays endormi depuis des siècles dans le fanatisme musulman, écrasé par la domination des mameluks. Une révolte qui éclata au Caire, le 21 octobre, offrit à Bonaparte l’occacasion de vaincre, par un massacre qui servît d’exemple, les résistances opposées à son œuvre par les fanatiques de l’Islam. Les Droits de t homme furent adjoints au Coran. Entre les mains du conquérant, l’Egypte devenait l’Etat à demi musulman, à demi occidental qu’elle est restée en ce