COALITION EUROPÉENNE DE L’AN VI
siècle. En quelques mois, elle avait reçu son empreinte durable.
Plus qu’aucune autre puissance, l’Angleterre s’effrayait de ces résultats. Par ses flottes du moins maîtresse de la Méditerranée, elle s’y installait pour empêcher Bonaparte de rattacher à la France cette colonie d’Egypte si rapidement créée. Nelson occupait Port-Mahon, la Sardaigne. Il reçut l’ordre surtout de se rendre à Naples, où le ministre de la reine Caroline, Acton, appelait à son aide les Anglais. La cour de Naples, qui avait poussé celle de Vienne à signer la paix de Gampo-Formio, délivrée par cette paix de la crainte de Bonaparte, jugeait le moment venu de disputer aux Français l’Italie. Elle négocia un traité avec l’Angleterre (P"* décembre), avant d’attaquer Ghampionnet et son armée dans les Etats romains. En soi, l’alliance du roi de Naples était pour les Anglais un faible avantage : en un mois Championne! eut raison de ses troupes et fonda, le 23 janvier 1799, la République Parthénopéenne. Mais cette alliance était, par ses conséquences, plus importante : elle allait devenir le germe d’une coalition européenne contre la France.
Pendant la fin de l’année 1798, l’Angleterre s’acharna à constituer cette ligue : il s’agissait de disputer sur le continent, comme elle y avait toujours réussi, la mer, les colonies à sa rivale. Un instant, son envoyé à Berlin, Thomas Grenville, avait cru décider la Prusse, en lui offrant les Pays-Bas (décembre 1798). Puis, Frédéric-Guillaume III avait reculé devant la guerre, et traîné la négociation : « On peut toujours passer, disait-il, de la négociation à la guerre. Mais on ne peut pas revenir de la guerre à la neutralité à volonté (27 janvier 1799). » Les hésitations de la Prusse d’autre part servaient d’exemple aux puissances secondaires de l’Allemagne, effrayées de menaces du Directoire et tentées par ses offres de sécularisation et de pa!rtage. Cependant, l’intention un instant manifestée par Frédéric-Guillaume 111 de se déclarer contre la France servit les desseins de l’Angleterre : la perspective d’un con-
200 DÉCLARATIONS MONARCHISTES DES COALISÉS, cours efficace des Prussiens détermina le tsar à conclure avec elle un premier acte de coalition (29 décembre 1798), auquel la Turquie accéda le 3 janvier.
Il ne restait plus qu’à déterminer rAutriche, à défaut de la Prusse. Toute la diplomatie de l’Angleterre était à ce prix. Si, devenus ses auxiliaires, les Russes se voyaient fermer l’Europe centrale par la neutralité des puissances allemandes, à quoi servirait leur intervent on contre la France, protégée par cette barrière? En se liant aux souverains de Naples, dont rinlluence sur la cour de Y enne était bien connue, les seuls alliés que l’Autriche eût gardés en Italie, les Anglais voulaient entraîner François II : « Ils se servent deNuples pour nous engager dans la guerre, » disait Thugut. Ils y réussirent : le Directoire sommait, le 2 janvier 1799, l’Autriche de refuser son territoire aux troupes russes. Ce fut le moment décisif. Thugut hésita, mais il réfléchit que Naples maintenant et la Sardaigne, après le reste de î’Italie, appartenaient aux Français, et, comme disait Nelson, que dans trois mois on ne pourrait plus les en chasser. Le 24 janvier 1799, il décida son maître à la guerre. Gobenzl partait le 31 pour Saint-Pétersbourg, afin de fixer avec soin le prix que mettait l’Autriche à son consentement. La coalition était formée.
C’était une alliance bien étrange que celle qui unissait là pour la première fois la Russie et l’Angleterre, déjà rivales et destinées à l’être de plus en plus. L’union de la Russie et de la Turquie, qui semblait démentir deux siècles de lutte acharnée, celle des Deux-Siciles avec l’Angleterre, renversement du pacte de famille, ne l’étaient pas moins. Il semblait presque, en rapprochant le sultan et la cour de Naples, qu’on eût marié Venise au grand Turc. Pour expliquer cette ligue singulière, les puissances invoquaient sans doute des principes.
PaulP% qui en paraissait le chef mystique et convaincu, prétendait faire la guerre aux jacobins de Paris et rallier leurs adversaires. Il avait recueilli en Russie les Bourbons, le prince de Condé, les émigrés, et rendu à Louis XVIII, à
LEURS VRAIS MOTIFS ! ÉGYPTE ET ITALIE. 201 Mittau en Courlande, les apparences d’une cour. Les royalistes, encouragés, avaient repris leurs espérances et leurs intrigues. L’Empereur, ses ministres Panin et Kotschoubey le 15 mai 1799, paraissaient servir les desseins dePichegru, de Dumouriez, qu’un certain la Maisonfort leur avait apportés de Hambourg. L’Angleterre semblait en Suisse protéger leurs agents, Wickam et Willot, et à Londres, écouter le comte d’Artois. Mais tout cela n’était, comme à l’ordinaire, que mensonges et prétextes. Les puissances unies contre le jacobinisme se refusaient à reconnaître et à servir Louis XVIII comme roi de France. Leur désintéressement n’allait pas jusqu’à lui vouloir remettre son royaume intact. Elles se réservaient de prélever sur les Français le prix du service qu’elles prétendaient rendre, malgré eux, à leur roi.
Paul P"" était peut-être plus sincère que ses alliés. Mais il ne réglait pas leurs desseins, n’étant qu’en apparence le chef de la coalition. La ligue européenne de 1799 fut l’œuvre de l’Angleterre, la première de toutes celles qu’elle a formées depuis pour nous interdire l’accès de la Méditerranée orientale, la préface de la coalition de 1840. Elle avait recruté tous les auxiliaires que notre politique en Egypte inquiétait. Russes et Turcs. Et, pour nous détourner de l’Orient avec le concours des Italiens et de l’Autricbe, elle avait créé en Italie une diversion formidable, que les conquêtes du Directoire, en pleine paix, justifiaient. C’était sa réponse aux entreprises de Bonaparte, aux projets de Talleyrand sur l’Egypte. Elle exploitait les fautes du Directoire pour arrêter, sur le théâtre de ses succès, la fortune du conquérant de l’Ralie.
La France se trouva ainsi ramenée par la force des traditions, les intrigues de Sieyès, de Talleyrand et de Bonaparte à la situation qui lui avait été déjà si funeste au milieu du siècle. Elle eut à supporter à la fois le poids d’une guerre coloniale et maritime et de la défense de ses frontières continentales. Trop tard, lorsque tout était engagé, le Directoire parut vouloir réagir contre les fatalités de cette crise. En refusant à Bonaparte, le 29 août 1798,
202 D’EL-ARISH A ABOUKIR (MARS-JUILLET 1799). une escadre de secours, il fît pressentir que la France renoncerait à la lutte maritime. Il lui conseilla de se tirer seul d’affaire en revenant par la Syrie et par Constantinople. Les lettres des Directeurs d’ailleurs ne parvinrent pas en Égypte. Alors, pour défendre la frontière, ils imposèrent aux Français, le 5 septembre 1798, la conscription, le service obligatoire d’une nation armée pour la lutte à outrance.
Cependant était-il possible d’abandonner Bonaparte et les Français d’Égypte? Dès le début de 1799, Tamiral Bruix, ministre de la marine, déterminait le gouvernement à concentrer sur Toulon, pour défendre Corfou et ravitailler l’armée d’Égypte, ce qui restait de forces navales à la France : il s’offrit lui-même à les commander. On escomptait le concours de l’Espagne qui, le 27 mars, avait promis de tenir les Anglais en respect dans l’Océan. La flotte française parut en mai 1799 dans la Méditerranée, trop tard pour secourir Corfou qui devait être son point d’appui et son refuge sur la route d’Égypte. Un moment l’espoir d’être appuyée par la flotte espagnole, qui sortit de Cadix (26 mai 1799), permit à la marine française de continuer son entreprise. Les Espagnols l’immobilisèrent au siège de Port-Mahon. Bruix, découragé, rentra à Brest (août 1799).
Sans le secours de cette flotte, Bonaparte ne pouvait rien. Inaccessible pourtant au découragement, il avait poursuivi d’Égypte en Syrie, sans avoir reçu les ordres de Paris, par obstination, sa conquête qui l’épuisait. Parti du Caire avec 12 000 hommes, vainqueur à El-Arish,le 4 mars à Jaffa, il était obligé de massacrer ses prisonniers, faute de pouvoir les garder. Arrêté devant Saint-Jean-d’Acre, il put encore vaincre les Turcs au Mont-Thabor, le 16 avril 1799. Mais la peste et la victoire décimaient son armée déjà trop faible. Il apprenait que les Turcs se concentraient à Rhodes pour lui disputer l’Égypte. Le 17 mai, il quitta la Syrie, détruisant tout sur sa route pour s’enfermer dans un boulevard de déserts, et se sauver une fois encore par la